Cet article fait partie d’une série de six articles consacrés aux programmes politiques des partis suivants côté francophone du pays, que nous publierons jour après jour du 23 au 30 avril (par ordre alphabétique) : DéFI, Ecolo, Les Engagés, le MR, le PS et le PTB.
« La réforme sociale dans l’État bourgeois […] est nécessairement une demi-mesure, un replâtrage ». La militante socialiste et communiste Rosa Luxemburg (citée par Diane Lamoureux) tenait ces propos un jour de 1899. Clairement, Rosa Luxemburg ne se faisait pas beaucoup d’illusions sur la capacité du Français Millerand, premier socialiste à rentrer dans un gouvernement, à changer vraiment la donne pour la classe ouvrière. Elle était visionnaire, radicale et fut assassinée en 1919 – quant à lui, il a tourné libéral, nationaliste et est devenu président de la République peu après la guerre de 14-18. Bien sûr, le PTB n’existait pas encore à l’époque, mais il a fait sienne la réflexion existentielle qui agitait alors la gauche et qui continue à nourrir les débats féministes : essayer de changer le système de l’intérieur, ou critiquer le pouvoir de l’extérieur ? Faire entendre, déjà, une voix marxiste de gauche radicale. De plus en plus écoutée, à en croire certains sondages.
Droits sociaux, services publics et inégalités
La lecture du programme du Parti du Travail de Belgique, rendue aisée par l’intelligence artificielle nommée Sam (un moteur de recherche amélioré doté d’un prénom, un peu comme Victor, l’IA du MR), fait ressortir plusieurs marqueurs féministes ancrés à gauche. D’abord des revendications de longue date. À commencer par la demande de mettre fin au discriminant statut de cohabitant·e. Pour le PTB, c’est oui, comme pour la plupart des autres partis dont nous avons compulsé les programmes (DéFI, Ecolo, Les Engagés, PS – sauf le MR qui ne s’y déclare pas favorable). « Nous voulons l’individualisation des allocations sociales », généralise le PTB. Et une forme d’automatisation, aussi. Sam explique, en utilisant le présent, même si on ne sait pas forcément si elle/il se projette fin 2024 : « Nous assurons une attribution automatique des droits sociaux. Les services sociaux examinent les droits et les prestations sociales auxquels une personne a droit, ce qu’on appelle une « exploration des droits ». »
Élodie Blogie, conseillère politique de Vie Féminine, a analysé l’ensemble du programme du PTB au regard des revendications portées par l’asbl. Dans les réponses institutionnelles au non-recours aux droits sociaux, « il y a plusieurs niveaux, explique-t-elle. L’ »exploration des droits » que mentionne le PTB est un mécanisme où l’organe censé ouvrir des droits fait lui-même la recherche, prend contact avec toi, etc. » Ce projet se ressent également dans la volonté du PTB de renforcer les CPAS « en tant que bases pour notre politique locale de lutte contre la pauvreté, précise Sam. Nous augmentons leurs ressources opérationnelles et annulons les restrictions budgétaires. Nous prévoyons une politique de subventions structurelles pour tous les services sociaux qui travaillent avec des personnes en situation précaire. Chaque service social doit être accessible, compréhensible et utile. »
De nombreuses propositions visent à renforcer et à financer ce que le PTB considère comme des « biens communs », services publics et sécurité sociale.
Quant aux services publics et à la sécurité sociale en général, Juliette Léonard – chargée d’étude au Collectif contre les Violences Familiales et l’Exclusion (CVFE) qui a aussi scruté à la loupe les programmes à l’aune des revendications de son organisation – explique que le parti « met en place de nombreuses propositions qui visent à renforcer et refinancer la sécurité sociale. Il consacre d’ailleurs un chapitre entier à ce sujet. Le parti note aussi son attachement aux services publics et sa volonté de refédéraliser certains secteurs comme la santé, la mobilité, le climat, l’emploi et l’énergie, tout en maintenant et renforçant la fédéralisation de la sécurité sociale. Dans son programme, le parti s’oppose à de nombreuses reprises aux partenariats avec le privé, à la privatisation des différents secteurs et veut favoriser les investissements « public-public »… », une expression visant à se différencier du modèle économique majoritaire des « partenariats public-privé », dans lequel des secteurs entiers d’institutions ou de services publics sont transférés et gérés par des entreprises avec lesquelles l’État signe des accords ou des concessions.
Le PTB s’oppose aux taxes qui sanctionnent les plus précaires sans atteindre les plus nanti·es et souhaite mettre en place un « test pauvreté » à appliquer aux nouvelles lois.
« De nombreuses propositions, analyse en ce sens Juliette Léonard, visent donc à renforcer et à financer ce que le PTB considère comme des « biens communs », services publics et sécurité sociale ». Elle pointe plusieurs exemples : « Le parti souhaite des investissements massifs pour restaurer et construire des logements publics, ainsi que l’élargissement de la gratuité de l’enseignement incluant la gratuité des activités, de la garderie, du matériel scolaire et des repas. Le parti défend les différents piliers de la sécurité sociale en dénonçant les attaques faites contre les personnes au chômage – le parti souhaite un soutien intensif dans leur recherche d’emploi, plutôt que des sanctions – ainsi que les attaques contre les malades de longue durée. Le PTB refuse également l’idée de devoir compléter sa pension via des systèmes privés, annonce qu’il veut instaurer un moratoire sur les réductions des cotisations sociales… »
La lutte contre les inégalités sociales est le cœur du programme. Juliette Léonard identifie plusieurs propositions, comme la fameuse « taxe des multimillionnaires et des superprofits, la suppression de la TVA sur l’alimentation et les produits de base, un système de tiers payant afin que chacun·e puisse rénover son logement, la mise en place de grilles contraignantes des loyers… Le PTB s’oppose aux taxes qui sanctionnent les plus précaires sans atteindre les plus nanti·es et souhaite mettre en place un « test pauvreté » à appliquer aux nouvelles lois.
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Travail et soin aux autres
Élodie Blogie a repéré dans le programme du PTB des éléments proches de ce que Vie Féminine revendique en matière de travail : « Des emplois stables et décents, l’augmentation du salaire minimum à 17 euros de l’heure, le travail à taille humaine, le fait de payer correctement les heures supplémentaires, de ne pas devoir enchaîner les intérims, mais aussi la santé sur les lieux de travail, la reconnaissance du burn-out comme maladie du travail, la reconnaissance automatique des troubles musculosquelettiques comme maladie du travail dans les secteurs à haut risque comme celui du nettoyage… Ce sont d’ailleurs les seuls qui continuent à dire que dans de nombreux métiers, ce n’est pas possible de travailler au-delà de 65 ans. » Limitation du travail de nuit, du travail le dimanche… Mais, nuance-t-elle, « concrètement, comment comptent-ils s’y prendre ? On a du mal à le voir dans le programme ».
Le PTB est favorable à la réduction collective du temps de travail à 30h/semaine, en particulier pour les secteurs des titres-services et des soins.
Élodie Blogie a également retenu la partie du programme qui s’attache à faire du soin une « responsabilité partagée » par la société : « Ils défendent non pas une meilleure répartition des tâches dans un couple hétérosexuel, mais l’investissement dans des services publics solides. » Et afin de faciliter la conciliation entre la vie professionnelle et la vie privée, comme l’analyse Juliette Léonard, « le parti souhaite indemniser à 100 % le congé de maternité et allonger le congé de paternité/coparentalité à 15 semaines, également indemnisé à 100 %. De plus, le parti souhaite augmenter le nombre de jours de congés annuels à 25 et instaurer le droit à la « déconnexion » ». Le PTB est favorable à la réduction collective du temps de travail à 30h/semaine, en particulier pour les secteurs des titres-services et des soins.
Santé pour tous·tes
Dans le domaine de la santé, justement : priorité aux services publics de proximité. Sofie Merckx, députée PTB au Parlement fédéral et tête de liste pour les élections fédérales dans le Hainaut, expliquait lors du Grand débat des présidentEs* de parti organisé le 20 avril par Vie Féminine : « On a dit des travailleurs et travailleuses de la santé qu’ils étaient les héros du Covid, mais ça n’est pas traduit dans les faits. Les hôpitaux deviennent de plus en plus grands : pour qu’une maternité puisse exercer, elle doit faire au moins 400 accouchements par an ! Donc pour accoucher, quand on vit par exemple dans le sud du Hainaut, on doit aller en France ou à Charleroi, à 30 minutes de route. Pour nous, il faut des hôpitaux de proximité, où on peut accoucher, dispenser des soins pédiatriques… Et des maisons médicales dans chaque quartier. »
Le PTB souhaite, comme les deux autres partis de gauche – PS et Ecolo – et Les Engagés, élargir la gratuité de la contraception.
Juliette Léonard a remarqué que le PTB « développe un point sur la santé des femmes en particulier et souhaite encourager la recherche sur les problèmes de santé qui touchent couramment les femmes, comme l’endométriose ou les maladies cardiaques. De plus, le parti veut intégrer cette approche genrée de la santé dans la formation médicale, « briser le tabou autour des douleurs menstruelles » et étudier la possibilité d’un congé menstruel. Le PTB veut également fournir gratuitement des protections menstruelles dans toutes les écoles, les bâtiments publics, les maisons de quartier, les maisons de jeunes et les crèches et [ramener] la TVA sur les protections menstruelles à 0 %. »
Les droits des femmes, au-delà des matières socioéconomiques, sont-ils vraiment une priorité pour le PTB, qui se veut pourtant si radical ?
« Le PTB souhaite, comme les deux autres partis de gauche – PS et Ecolo – et Les Engagés, élargir la gratuité de la contraception », note encore Juliette Léonard. Quant à l’IVG, le parti veut allonger la durée possible de l’avortement et passer à 18 semaines, sensibiliser et former les étudiant·es en médecine à ce sujet, développer plus de centres qui pratiquent des IVG… et réduire le délai de réflexion de 6 jours actuellement à 48h. Mais au fait… pourquoi le garder ? En France, il a été supprimé. Ces 48h, petit « détail » qui n’en est pas un, sont peut-être l’indicateur d’une question plus large à se poser : les droits des femmes, au-delà des matières socioéconomiques, sont-ils vraiment une priorité pour le PTB, qui se veut pourtant si radical ?
Comment se fait-il par exemple que lors de la campagne de protestation contre l’EVRAS à l’école (Éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle), le PTB ait changé de position, émettant soudainement des doutes sur un guide qu’il avait soutenu auparavant ? Pour la Gauche anticapitaliste, qui présente pour ces élections une liste européenne menée par le Français Philippe Poutou et donc directement opposée au PTB, l’orientation récente du parti – devenir un parti de masse – a pour conséquence « une timidité regrettable sur tous les sujets perçus comme clivants. Sur les questions féministes ou antiracistes, notamment, le PTB se contente de mots d’ordre très consensuels, et de revendications essentiellement symboliques ».
Violences de genre
Du côté des violences de genre, le PTB se contente-t-il de symboles ? Ainsi que le remarque Juliette Léonard, « en ce qui concerne la Justice, le PTB souhaite lui donner plus de moyens et la rendre plus accessible. Si le parti se prononce contre le « tout répressif », il applique néanmoins cette logique pour les violences sexuelles, ne développe pas de prise en charge des auteurs et manque d’une analyse plus globale de ces violences. »
Du côté des violences de genre, le PTB se contente-t-il de symboles ?
Soulignons toutefois la proposition de magistrat·es spécialisé·es en matière de violences, comme c’est le cas en Espagne, comme cela sera bientôt le cas en France, et en test actuellement à Charleroi. Une dernière proposition nous a sauté aux yeux : « Nous soutenons l’idée d’un institut d’expertise scientifique judiciaire central pour éviter de recourir systématiquement à des experts privés. Notre objectif est de garantir que les victimes d’inceste et d’autres formes d’abus sexuels soient entendues, crues et que justice leur soit rendue. » Cette proposition détonne dans le reste du programme, plutôt flou en effet en matière de violences, car elle est très précise. Nous avions justement pointé cet énorme enjeu dans notre enquête sur le sujet, et, en France, Mediapart y a récemment consacré un article édifiant. Bien sûr, le PTB y voit aussi un enjeu de réappropriation d’une expertise privée au profit d’une institution publique. Espérons en tous les cas que cette proposition percole jusque dans les partis qui iront au pouvoir au fédéral.
Et la nuance ?
Certes, comme le théorisait le penseur marxiste italien Antonio Gramsci, la langue (et, au passage, le journalisme…) est un élément essentiel de la lutte pour l’hégémonie culturelle. Mais le PTB en use peut-être trop ? Dans des formules chocs, par exemple : « politique des profiteurs », « climato-élitisme »… Derrière cette dernière expression, on sent la volonté du parti de s’opposer clairement à Ecolo, accusé de pratiquer une écologie « punitive » pour les classes populaires. Le PTB veut des « normes environnementales contraignantes pour les grands pollueurs plutôt que des taxes vertes pour les travailleurs ». Mais le PTB ne va pas jusqu’au bout de cette logique et ne dit rien sur le productivisme dans la production d’énergie, pas grand-chose sur les processus (« une approche planifiée et des investissements publics massifs ») qui permettraient d’aller vers une énergie 100 % renouvelable à l’avenir, 70 % en 2030, un objectif qui impliquerait pourtant le démantèlement des réacteurs nucléaires.
Le PTB veut des « normes environnementales contraignantes pour les grands pollueurs plutôt que des taxes vertes pour les travailleurs ».
Pareil pour les chiffres, utilisés parfois sans nuances, ou de façon parcellaire. Lors du Grand débat des présidentEs* de parti cité plus haut, la candidate Sofie Merckx a réclamé plus de moyens pour la mise en œuvre du plan d’action national de lutte contre les violences de genre, déplorant son budget de « 2,5 millions d’euros ». On peut certes déplorer le manque de moyens attribués en général à la lutte contre les violences de genre, mais alors autant utiliser les bons chiffres. Les 2,5 millions d’euros sont en réalité la dotation supplémentaire de l’Institut pour l’Égalité des Femmes et des Hommes. Le GID (l’instance qui veille à l’échange d’informations entre les différent·es acteurs/trices concerné·es par la réalisation concrète du PAN) a réalisé un premier état des lieux des mesures déjà mises en œuvre et récolté les informations budgétaires – on peut y avoir accès dans le rapport intermédiaire… : les fonds consacrés à la lutte contre les violences basées sur le genre dans le cadre du PAN 2021-2025 s’élèvent à plus de 181 millions d’euros pour la période 2021 à 2023 – tous niveaux confondus (fédéral et entités fédérées). Un poil plus, donc, que 2,5 millions d’euros… Est-ce le prix d’une posture quasi systématique d’opposition ?
« Ce qui distingue la politique socialiste de la politique bourgeoise, c’est que, en tant qu’adversaires de l’ordre existant, les socialistes sont obligés, par leurs principes, de se tenir sur le terrain de l’opposition au Parlement bourgeois », détaillait Rosa Luxemburg, insistant sur les raisons d’une stratégie de « critique systématique de la politique gouvernementale ».
La question de sa participation à l’exécutif, que le PTB conditionne à un « programme de rupture » en matière socioéconomique, est évidemment un élément à prendre en compte ; rappelons au passage que le PTB est déjà actif au niveau législatif dans les différents Parlements à travers ses député·es. Mais dans le contexte du retour attendu de l’austérité et de montée de l’extrême droite partout en Europe, le rôle du PTB sur le clavier politique des élections de masse du 9 juin est peut-être de déplacer la tonalité vers la gauche. Est-ce que ce sera suffisant pour éviter le détricotage des solidarités qui se profile ?
Si vous papotez un peu avec Sam, l’intelligence artificielle du PTB, elle/il vous affirmera que son parti est engagé dans la promotion d’une société inclusive et fière de sa diversité. Mais qu’en est-il vraiment sur les bancs du mouvement de Raoul Hedebouw ? Qui sont les têtes de listes du PTB ?
En sa qualité de seul parti unitaire de Belgique, le PTB sera inscrit sur un total de 30 listes électorales le 9 juin prochain et ce autant du côté francophone que néerlandophone. Toutes institutions et niveaux de pouvoir confondus, 11 femmes se sont placées en tête de ces listes pour 19 hommes. La liste du Parlement flamand et celle du Parlement bruxellois s’imposent comme des modèles de parité puisqu’elles comptent chacune autant de têtes de listes féminines que masculines. Mais le Parti du Travail de Belgique n’obtient finalement que le résultat de 36,7 % en ce qui concerne la parité de ses têtes de listes, ce qui le classe en 3e position par rapport aux autres partis francophones, après Ecolo et le MR.
Pourtant, au PTB, les profils sont plus que diversifiés et offrent de multiples représentations, avec par exemple des candidates comme Aurore Linthout. Aide-ménagère de profession, elle est en tête de la liste Dinant-Philippeville pour le Parlement wallon. Pour ce même Parlement, Hülya Cerit – une maman célibataire de 3 enfants, sans emploi et militante contre la pauvreté – est 3e de la liste namuroise. Pour la Chambre, on retrouve la députée fédérale et ancienne caissière en supermarché, Nadia Moscufo. Un peu plus bas sur cette même liste liégeoise, Sofia Touhami est également candidate et pas seulement, puisqu’elle est juriste mais aussi militante féministe et antiraciste. (Ena Billenne)