Malak Al-Shanawani se tient debout au milieu du pont qui surplombe Jobar, un quartier de la banlieue de Damas complètement détruit. Les poussières qui émanent des décombres rendent l’atmosphère suffocante. Elle croise les bras en signe de défiance, comme pour dire « malgré tout, on est toujours là ».
Un mois après la chute du régime d’Assad, cette journaliste et chercheuse revient pour la première fois dans ce bastion de la révolution syrienne en proie à des attaques chimiques au gaz sarin en 2013. À cette époque, Malak empruntait régulièrement cette route depuis la capitale pour apporter de la nourriture aux banlieues assiégées, la peur au ventre de se faire arrêter à nouveau aux postes de contrôle. Elle a été incarcérée à quatre reprises entre 2011 et 2015 pour avoir notamment participé à des manifestations ; cela ne l’a pas empêchée de poursuivre sa lutte pour la défense des droits des femmes dans la Ghouta orientale, à l’est de Damas, où se sont déroulés des combats dévastateurs pour la population civile.
Malak veut faire partie du changement
« Pendant la révolution, de nombreuses femmes se sont mises en retrait de la vie politique par crainte d’être violées ou détenues », assure la journaliste. Alors, depuis la chute du régime, Malak veut faire partie du changement. Elle a créé « Les Déesses », un syndicat pour représenter les femmes au foyer, leur offrir un espace de solidarité et les encourager à participer à la nouvelle vie politique du pays. Elle a aussi décidé de se présenter aux élections législatives d’octobre 2025. « J’ai toujours cru en la politique mais jusqu’à présent, on n’a simplement pas eu l’occasion de faire quoi que ce soit dans ce domaine », relate cette femme au regard déterminé.
J’ai toujours cru en la politique mais jusqu’à présent, on n’a simplement pas eu l’occasion de faire quoi que ce soit dans ce domaine.
Pour ces élections, les Syrien·nes ont voté pour la première fois après plus de 50 ans de dictature. « Ces élections ont au moins le mérite d’avoir ramené la politique au cœur de notre société », commente Malak. Elle n’a donc pas hésité à saisir ce tournant symbolique pour envoyer sa candidature : « C’est juste une autre tactique à la place d’écrire des messages sur Facebook ou d’organiser des manifestations, car pour moi, c’est important que les femmes fassent partie du pouvoir en place. Nous voulons la démocratie, nous voulons quelque chose de différent, mais les choses ne changeront pas pour nous si les femmes ne participent pas au changement », affirme-t-elle.
Nous voulons la démocratie, nous voulons quelque chose de différent, mais les choses ne changeront pas pour nous si les femmes ne participent pas au changement.
Encore faut-il que la société soit prête à l’accueillir. À l’issue des élections, seulement six femmes ont été élues au Parlement sur les 119 sièges, et Malak n’en fait pas partie. Selon elle, ce chiffre était prévisible : « Nous sommes confrontées au vrai visage de notre société ». Reste à voir si le président par intérim Ahmed Al-Charaa veillera à une plus grande parité et à une meilleure représentation des minorités dans ses futures nominations.
Malak semble toutefois rester optimiste. Cette élection lui a permis d’entrevoir des perspectives d’avenir. Elle compte bien se représenter au prochain scrutin et son projet d’ici là est de faciliter la représentation des femmes dans la société, pour que l’électorat puisse davantage leur faire confiance et ose voter pour elles. Malak observe tout de même une lueur d’espoir : même si, à Damas, aucune femme n’a été élue, un tiers des candidat·es étaient des femmes. « Cela signifie qu’elles sont prêtes à faire entendre leurs voix. »
Les femmes, pilier de la société civile
« Les femmes ont pratiquement porté seules la société syrienne pendant la guerre parce qu’elles ont perdu leurs maris, leurs fils, leurs frères, s’exclame la journaliste et activiste Zeina Shahla. Certains d’entre eux combattaient, ont été emprisonnés ou tués, d’autres ont dû fuir le pays pour éviter le service militaire. C’est donc vraiment décevant de voir qu’elles sont si peu nombreuses au sein du gouvernement actuel. Mais si vous allez sur le terrain, vous verrez que beaucoup d’entre elles travaillent activement à la reconstruction de la société. » En effet, c’est en plein cœur de la capitale syrienne, dans le quartier historique de Bab Touma, que l’on retrouve cette femme élancée au visage toujours souriant, qui ne rate pas une occasion de fédérer. « Puisque les femmes ont tant perdu, elles sont davantage à même de jouer un rôle important dans le rapprochement des peuples », estime Zeina Shahla, elle-même très impliquée dans de nombreuses initiatives de la société civile syrienne. Habituée à travailler constamment dans la peur sous l’ancien régime, elle entrevoit enfin la possibilité d’investir de nouveaux espaces de mobilisation.
Les femmes ont pratiquement porté seules la société syrienne pendant la guerre parce qu’elles ont perdu leurs maris, leurs fils, leurs frères.
En ce jour, elle s’attelle d’ailleurs, aux côtés de sa grande amie musicienne Safana Bakleh, à l’inauguration d’une exposition pour célébrer les quatorze années de la révolution syrienne. Une centaine de personnes sont réunies pour cet événement de taille à Beit Farhi, une célèbre maison damascène. Pour la première fois depuis 2011, le peuple syrien est autorisé à commémorer toutes les victimes sacrifiées au nom de ce soulèvement.
Encore impensable avant le 8 décembre 2024 : on aperçoit à l’intérieur de la grande cour des séries de photos et d’œuvres d’artistes qui retracent les premières années de la révolution. « Celui qui bombarde Damas et la brûle ne pourra jamais la gouverner. Il tombera renversé par le peuple et par l’Histoire », peut-on lire sur l’un des clichés suspendus au mur. Sur une autre bannière, un slogan phare de la révolution s’adresse directement au dictateur exilé : « Le sectarisme que tu as inventé pour te protéger va devenir un marécage qui finira par t’engloutir ».
Le devoir de mémoire
La raison d’être de cette exposition : transmettre à la jeune génération les valeurs initiales de la révolution et ses débuts pacifiques. « À l’époque, le peuple s’est levé pour demander la liberté, la dignité et la démocratie. Il faut le rappeler à nos jeunes », insiste Safana Bakleh qui a fait de ce travail de mémoire l’une de ses principales missions. L’autre, c’est de réconcilier les différentes communautés du pays à travers l’art. La militante a créé Gardenia, la première chorale féminine de Syrie. Leurs concerts, donnés aux quatre coins du pays, réunissent une foule toujours plus nombreuse. « La musique est puissante : elle aide à se remettre des traumatismes, elle a un effet physique, émotionnel et immédiat sur les gens », poursuit la cheffe d’orchestre qui dirige une vingtaine de femmes vêtues de noir et drapées d’écharpes dorées.

En chœur, elles se mettent à entonner des chants révolutionnaires autrefois interdits. Leurs magnifiques voix résonnent à travers les murs en pierre de Beit Farhi. Le public a d’ailleurs du mal à retenir ses larmes et les chanteuses aussi. Elles peinent encore à réaliser qu’elles peuvent interpréter en toute liberté « Ya Yumma ». Cet hymne est dédié à Abdel Basset Al-Sarout, un éminent militant de l’opposition, surnommé « le chanteur de la révolution ». Il a rejoint ensuite la lutte armée et écrit cette chanson d’adieu à sa mère juste avant de mourir dans des combats contre les forces de Bachar Al-Assad en 2019. « Ya Yumma » sonne comme un hommage à celles et ceux qui ont payé le prix ultime pour la révolution et qui n’ont pas eu la chance de connaître une Syrie libre.
La musique est puissante : elle aide à se remettre des traumatismes, elle a un effet physique, émotionnel et immédiat sur les gens.
La plupart des chansons du répertoire de la chorale véhiculent des messages de paix. Et selon Natalie Zayyad, l’une des jeunes sopranos, la chorale symbolise avant tout la force des femmes syriennes : « En Syrie, nous avons enduré seules des années de violence et de répression, mais nous sommes toujours capables de nous tenir debout et de faire avancer les choses ».
« Construire un pays sûr, et uni »
Malgré les innombrables défis qui les attendent, de nombreuses Syriennes ressentent la responsabilité de rétablir des liens entre les citoyen·nes de ce pays détruit et tant affaibli. « J’ai le devoir de tout faire pour protéger ce que nous avons réussi à accomplir, et j’ai la chance d’être encore en vie pour continuer à me battre jusqu’au jour où nous pourrons dire « Voilà la Syrie dont nous avons toujours rêvé » ! », déclare Safana Bakleh. « Pour y parvenir, il faut continuer à dialoguer et sensibiliser les gens, ajoute Zeina Shahla, déterminée à ne pas attendre que le gouvernement œuvre en faveur de la paix pour agir de son côté. Dans les pays d’après-guerre, avancer, c’est souvent comme marcher sur des œufs : il faut le faire avec calme et prudence. Mais les Syrien·nes ont avant tout besoin de se connaître, de travailler ensemble et de se coordonner pour construire un pays sûr, et uni. »
Dans les pays d’après-guerre, avancer, c’est souvent comme marcher sur des œufs : il faut le faire avec calme et prudence.
C’est pourquoi avec son acolyte Safana Bakleh, elles ont décidé d’ouvrir une page Facebook intitulée « Les mères de la justice » pour partager à plus grande échelle les témoignages de femmes qui ont perdu un être cher pendant la guerre. Sur la première capsule vidéo diffusée, une maman prend solennellement la parole : « Nous voulons que justice soit faite à l’aide d’un véritable procès équitable. Surtout, ne cherchez pas à vous venger ou faire justice vous-même, et ne laissez à personne l’idée de le faire. La justice permettra le vivre-ensemble et le pardon. Notre pays est meurtri, nous devons travailler ensemble à reconstruire notre patrie ». La femme qui s’exprime ainsi est Ghada Mohamad Al-Abbar, mère du célèbre activiste syrien, Giath Matar, torturé à mort par le régime, symbole de la résistance pacifiste pour avoir distribué des fleurs à des soldats au début de la révolution. À travers tous ces messages, Zeina Shahla et Safana Bakleh souhaitent mettre fin au cycle de violence.
Le besoin de justice
Fin avril 2024, un tourbillon de klaxons rend presque inaudibles les voix qui proviennent d’un attroupement sous une grande tente blanche, « tente de la vérité », plantée à la hâte à l’entrée du camp de Yarmouk. Ce quartier palestinien de la capitale a lui aussi été ravagé par les bombardements. Les gaz qui s’échappent des voitures défraîchies couplés à une chaleur écrasante y confèrent une ambiance pesante. Des dizaines de familles tiennent fermement dans leurs bras de grands cadres où figure le portrait d’un·e proche disparu·e. Une femme d’une quarantaine d’années s’approche, et se met à écrire sur une bannière le nom de ses quatre frères et de son ex-mari, enlevés par le régime il y a plus de dix ans. Omar Imad Alkhatib, Ahmad, Mahmoud, Diaa et Mohamad Rafee Hussein font partie des 180.000 personnes disparues dans les geôles du régime et recensées par le Syrian Network for Human Rights.
« Ils m’ont tout pris, je n’ai plus personne à part ma fille de 9 ans. Elle est l’unique raison pour laquelle je me bats encore », clame Noor Rafee Hussein qui a également été détenue arbitrairement pendant six mois après l’arrestation de ses frères. L’homme qui les aurait dénoncé·es serait toujours en vie mais Noor, elle, demeure sans nouvelles de ses frères. « Je veux savoir ce qu’il leur est arrivé, s’ils ont subi des tortures, s’ils sont morts ? Ces idées me hantent et m’empêchent de dormir ! », confie-t-elle, désespérée de ne pas avoir de tombe sur laquelle pleurer leur disparition forcée. Elle aimerait porter plainte contre le délateur, mais jusqu’à présent, elle ne dispose d’aucune preuve.

Quand le régime s’est effondré, ces familles esseulées espéraient enfin obtenir des réponses à la libération des détenu·es. À l’instar de milliers d’autres personnes, Noor Rafee Hussein a fait le tour de toutes les prisons et hôpitaux, en vain. « Je continue à publier leurs photos sur les réseaux sociaux et à participer aux rassemblements des familles des disparu·es mais la vie est si dure… Je n’ai même pas les moyens d’enlever les débris de notre maison à Yarmouk », explique-t-elle, épuisée de devoir lutter seule pour sa survie et celle de sa fille.
Ils m’ont tout pris, je n’ai plus personne à part ma fille de 9 ans. Elle est l’unique raison pour laquelle je me bats encore.
Les membres des « Tentes de la vérité » sont unanimes : en l’absence de vérité et de justice, le pays ne pourra se reconstruire. Ce mouvement civil a donc pour but de réclamer la lumière sur le sort des disparu·es et d’exiger que toutes les personnes impliquées dans leur arrestation et leur disparition répondent de leurs actes. Ces tentes sont ouvertes dans différents quartiers à toutes les familles qui ont perdu quelqu’un·e afin qu’elles puissent unir leurs voix et faire entendre leurs revendications auprès des autorités.
« Il importe que toutes ces mères, sœurs et épouses soient davantage incluses dans le processus de justice transitionnelle », souligne Lina Ghoutouk, chercheuse et spécialiste en droits humains. Bien que le gouvernement par intérim ait notamment créé une Commission Nationale pour les Disparu·es, les familles regrettent le manque de transparence, de concertation et surtout que son mandat ne soit limité qu’aux crimes de l’ancien régime.
Un long combat vers la stabilité
En effet, les récents décrets promulgués par le pouvoir en faveur d’une justice transitionnelle excluent les violations perpétrées par d’autres acteurs (Daech, Hayat Tahrir Al-Sham, Les Forces démocratiques syriennes, etc.), pourtant également impliqués dans des crimes de guerre. « Appliquer la justice de manière sélective envoie un message dangereux : certaines victimes compteraient moins que d’autres, et certains coupables échapperaient à toute responsabilité. Cette logique risque de renforcer les divisions communautaires, donc de compromettre les perspectives de réconciliation nationale », dénonce Lina Ghoutouk.
Appliquer la justice de manière sélective envoie un message dangereux : certaines victimes compteraient moins que d’autres, et certains coupables échapperaient à toute responsabilité.
La chercheuse pointe également du doigt le manque de mesures concrètes prises par l’État pour faire face aux violences intercommunautaires qui ont éclaté à travers le pays cette année. Notamment lors du massacre de plus d’un millier d’Alaouites sur le littoral en mars 2025 (une communauté religieuse, dont est issu le clan Assad, souvent assimilée aux atrocités commises par l’ancien régime) et des violents affrontements entre la communauté druze et les Bédouins survenus cet été dans la ville de Soueïda. « Ces dérives montrent que la voie d’une justice partielle ne permet pas de prévenir la répétition des crimes et entretient une impunité persistante, contraire au concept même de justice transitionnelle », rappelle la spécialiste. Elle a bien sûr conscience que ces processus de transition post-conflit sont toujours fastidieux mais « honnêtement, c’est bouleversant de voir que le sang continue de couler, même après la chute d’Assad », déplore Lina Ghoutouk, originaire de la ville de Homs où assassinats, enlèvements et règlements de compte se sont multipliés dans les quartiers à forte majorité alaouite.
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Alors que faire du désir de vengeance qui anime certaines victimes et leur famille ? C’est justement dans cette métropole, théâtre des conflits du pays, qu’Alaa Almerie, avec l’association SEEN pour la paix civile, tente d’enrayer les tensions entre les différentes communautés. Homs, c’est une Syrie à l’échelle miniature, toutes les religions y sont représentées et la situation, depuis le printemps dernier, est particulièrement chaotique, décrit Alaa Almerie. « Pas un jour ne passe sans qu’on apprenne la mort d’une nouvelle victime. Plus personne n’ose sortir une fois la tombée du jour », précise avec horreur la jeune femme.
Une réconciliation possible ?
Elle semble à présent nostalgique de la période « Lune de miel », terme utilisé par nombre de Syrien·nes pour qualifier les premiers mois qui ont suivi la chute du régime. En janvier 2025, Alaa Almerie et l’équipe de SEEN organisaient une importante conférence qui a rassemblé pas moins de deux cents personnes de tous horizons et confessions variées. Un volet de cette journée, destinée à promouvoir le dialogue entre les communautés, était consacré au rôle essentiel des femmes dans la construction de la paix civile. On pouvait apercevoir Alaa Almerie, adossée à un pupitre recouvert du nouveau drapeau syrien aux trois étoiles de la révolution, prendre fièrement la parole. Mais « aujourd’hui à Homs, rassembler les gens n’est même plus possible, tout le monde a bien trop peur », regrette l’activiste, contrainte d’osciller constamment entre espoir et déception. « Parfois, nous avons l’impression que la situation va imploser et qu’on va tout droit vers une guerre civile… Mais nous n’avons pas d’autre choix que de continuer à espérer et travailler activement pour documenter tous ces crimes. » SEEN est d’ailleurs en train d’élaborer un projet de loi pour criminaliser les discours de haine.
On pourra compter sur les femmes syriennes pour ne pas rester silencieuses.
Face à l’inaction du gouvernement pour traduire les responsables en justice et empêcher la prolifération des armes, l’association cherche donc par tous les moyens à lutter contre les violences intercommunautaires. Et la pression populaire « rappelle aux autorités qu’elles ne peuvent pas se cacher car, quoi qu’il arrive, les Syrien·nes seront là pour révéler la vérité », insiste la chercheuse Lina Ghoutouk. Et Alaa Almerie de renchérir : « On pourra compter sur les femmes syriennes pour ne pas rester silencieuses ».
• 2000 : Bachar Al-Assad succède à son père à la présidence de la Syrie.
• Mars 2011 : début de la « révolution syrienne ». Dans le contexte des « printemps arabes », un mouvement pacifique proteste contre le chômage, la corruption et le manque de liberté. La répression est massive et sanglante. Le mouvement se répand dans le pays et prend la forme d’une lutte armée contre la dictature.
• Le conflit connaît ensuite plusieurs phases et implique de nombreux groupes belligérants, syriens comme étrangers. La population civile souffre le martyre : disparitions, exécutions, déplacements… Treize millions de personnes fuient leur foyer.
• Le 8 décembre 2024, à la suite d’une offensive du groupe Hayat Tahrir Al-Cham, mouvement islamiste révolutionnaire, Bachar Al-Assad (accusé de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité) s’enfuit en Russie. Le régime tombe.
• Un nouveau gouvernement s’est mis en place, mais l’instabilité et les violences persistent.