Enseigner le « care » à l’école ?

Par N°267 / p. 33-35 • Avril-juin 2026

Et si le soin, au travers des tâches quotidiennes, devenait plus central dans l’éducation ? Dans l’apprentissage de la citoyenneté ? Dans les années 1970 et 80, l’abandon des cours des arts ménagers a semblé une évidence progressiste. Alors que la répartition du travail domestique et familial reste une des pierres angulaires de l’inégalité entre les femmes et les hommes, certains pays mettent en place des politiques publiques qui visent à transmettre aux futures générations, filles et garçons, une culture plus juste, intégrant le care et l’enseignement ménager dans les parcours scolaires. Un retour comme une promesse.

Octobre 1955. Des élèves de la Ifton Heath School (Shropshire, Royaume-Uni) apprennent les "compétences domestiques". CC National Library of Wales

Dès le plus jeune âge, enseigner une éthique de soin, de soi-même (satisfaire à ses propres besoins primaires), des autres, de l’environnement, qui commence par le fait d’assumer les tâches quotidiennes ? Inculquer à tous·tes, filles et garçons, dès la maternelle, les arts ménagers et leur rôle indispensable, vital, dans cette « maintenance » quotidienne de la reproduction de la vie ? Ces idées enthousiasmantes se perdent encore dans les réminiscences patriarcales d’un temps pas si lointain où ce type de formations ne concernaient que les filles. Les (lourdes) représentations que nous en avons actuellement et leurs conséquences concrètes ne sortent pas de nulle part, leurs paradoxes non plus.

Apprendre, ok, mais des savoirs spécifiques

L’histoire du développement de l’enseignement des filles est indissociable de leur lutte pour l’autonomie et l’émancipation. La première vague féministe, portée en Belgique notamment par Zoé de Gamond, a combattu le manque d’instruction des filles, cause de leur aliénation civile et économique. L’inspectrice des écoles et féministe belge ouvre en 1864 la première école secondaire laïque pour filles ; d’autres suivront.

L’objectif, quelle que soit la classe sociale, est de consolider la famille en formant de bonnes épouses, de bonnes mères, gages de stabilité et pérennité de l’ordre établi.

Cependant, « la séparation de plus en plus nette qui s’effectue au 19e siècle entre l’espace public (masculin) et l’espace privé (féminin) relègue les filles dans les savoirs familiaux : leur éducation les prépare aux tâches éducatives et domestiques », raconte Éliane Gubin au chapitre « Enseignement » de l’Encyclopédie d’histoire des femmes. Belgique, 19e et 20e siècles (Racine 2018). « La répartition des rôles imprègne donc profondément l’enseignement féminin à tous les niveaux et constitue une voie privilégiée pour imposer la hiérarchie de sexes. L’objectif, quelle que soit la classe sociale, est de consolider la famille en formant de bonnes épouses, de bonnes mères, gages de stabilité et pérennité de l’ordre établi. »

Octobre 1955. Des élèves de la Ifton Heath School (Shropshire, Royaume-Uni) apprennent les « compétences domestiques ». CC National Library of Wales

Le capitalisme maintient des formations différenciées

Même lorsque l’évolution du marché du travail, à la fin de la Première Guerre mondiale, demande davantage de main-d’œuvre qualifiée, les filières se développent tout en maintenant les différences d’orientation entre filles et garçons. « Aussi, écrit encore l’historienne Éliane Gubin, si les nouvelles formations (service, travail social, paramédical, etc.) contribuent à l’autonomisation économique des femmes, elles n’entament pas l’idée d’une mission « naturelle » des filles » dans le soin aux autres, une répartition toujours puissamment opérante actuellement. Cette séparation est cependant (un peu) questionnée, remarque l’historien Christian Vreugde, dans les années 1920 par exemple : au salon parisien des appareils ménagers de 1923 où les visiteurs/euses pouvaient lire une pancarte « L’enseignement ménager est indispensable aux garçons comme aux filles ».

Après la Seconde Guerre mondiale, un accès toujours plus large à l’éducation et la mixité qui s’impose progressivement dans l’enseignement secondaire général officiel (obligation à partir de 1970, vingt ans plus tard dans le catholique) ont des effets bénéfiques : les filles, plus largement scolarisées, suivent désormais les mêmes programmes que ceux imposés aux garçons.

L’effacement des savoirs « féminins »

En fait, sous le vocable « mixité », c’est l’enseignement des filles qui s’aligne sur celui des garçons, et également au niveau des directions : de nombreux postes de directrices d’école disparaissent au profit de ceux de directeurs.

Sous le vocable « mixité », c’est l’enseignement des filles qui s’aligne sur celui des garçons.

Dans ce mouvement de généralisation des normes masculines se perd l’apprentissage des tâches ménagères et de l’économie domestique. Tâches et travail domestique gratuit (c’est-à-dire fait pour quelqu’un·e d’autre), que les femmes continuent à assumer aux deux tiers, selon les derniers chiffres de 2017 de l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS). Le travail domestique en devient d’autant plus invisibilisé, toujours dévalorisé, et désormais lié à des compétences qui semblent, sinon innées à la gent féminine, du moins devoir se transmettre de mère en fille.

Les compétences

Il existait auparavant un consensus sur le fait qu’il était nécessaire d’enseigner ce qu’on appelait alors les « arts ménagers ». Dissous dans la mixité, leur enseignement ne semble même plus nécessaire à l’enrôlement des femmes dans leur propre mise en domesticité. Les tâches domestiques demandent cependant des compétences.

Dissous dans la mixité, l’enseignement des « arts ménagers » ne semble même plus nécessaire à l’enrôlement des femmes dans leur propre mise en domesticité.

Dans son livre L’enseignement ménager en France. Sciences et techniques au féminin, 1880-1980, le professeur en sciences de l’éducation Joël Lebeaume explique à quel point ces apprentissages pouvaient mobiliser des matières diverses : « L’enseignement ménager, fondamentalement pratique, est aussi conçu comme des sciences appliquées à la vie ménagère qui visent l’intelligibilité de toutes les recettes usuelles et leur critique. Les sciences physiques, chimiques, naturelles ainsi que l’économie générale… sont alors convoquées dans les enseignements de chimie et d’hygiène alimentaire, de détachage et repassage, d’aménagement des espaces… pour la connaissance de toutes les formes d’énergie et de leur usage, des réactions chimiques, du monde végétal, animal, de l’anatomie et de la physiologie humaines. » Concrètement ? Par exemple des cours de cuisine incluant les trois dimensions de préparation, conservation et d’hygiène.

Octobre 1955. Des élèves de la Ifton Heath School (Shropshire, Royaume-Uni) apprennent les « compétences domestiques ». CC National Library of Wales

Approche féministe assumée

Certains pays ont compris l’importance de ces apprentissages plus manuels, indispensables à la reproduction de la vie, et les promeuvent généralement sous les arguments d’autonomie et de durabilité. Les pays nordiques en assument plus facilement les enjeux politiques en termes d’égalité.

En Finlande, pour les enfants de 13 ans, un cours hebdomadaire d’économie domestique, très apprécié, est désormais intégré au programme national.

En Finlande, pour les enfants de 13 ans, un cours hebdomadaire d’économie domestique, très apprécié, alliant théorie et pratique, est désormais intégré au programme national (optionnel par la suite) : cuisine, ménage, nutrition, hygiène, mais aussi gestion des ressources, permettent l’acquisition de compétences liées aux processus de consommation, et modifient les systèmes de représentation, et d’interprétation, de l’organisation familiale et sociale. L’économie domestique a même intégré l’université : il est désormais possible d’obtenir un doctorat dans cette matière à succès.

En Belgique, jusqu’à présent, les initiatives dans ce sens relèvent de la volonté individuelle d’enseignant·es convaincu·es ou de projets pédagogiques spécifiques à certaines écoles. Et ce n’est pas la refonte du tronc commun dans le secondaire inférieur – portée par la ministre de l’Éducation en Fédération Wallonie-Bruxelles, Valérie Glatigny (MR), et adoptée en première lecture en décembre – qui va bouleverser l’ordre des choses. Une option qualifiante proposant des cours d’électricité, de menuiserie, etc., est prévue en 3e dans certaines écoles ; l’économie domestique n’en fait pas partie. Si cette formation voyait le jour, il faudrait, pour sortir des stéréotypes, qu’elle ne soit pas soumise à option.

Chez nos voisin·es français·es, généraliser des cours d’activités domestiques à l’école est la deuxième des 44 propositions d’un rapport sur l’efficacité des politiques d’accompagnement à la parentalité réalisé l’année dernière par les députées Sarah Legrain (LFI) et Delphine Lingemann (MoDem) dans une perspective d’égalité des chances entre femmes et hommes. Ce lien entre parentalité difficile et travail domestique montre la nécessité de désenclaver les tâches ménagères de la sphère privée, individuelle, où les attentes de disponibilité illimitée sont encore et toujours dirigées vers les pourvoyeuses du care, les femmes et les mères. Il montre la nécessité d’une prise en charge collective, à l’école, de l’apprentissage du soin dans toutes ses dimensions.