L’esprit de révolte riot grrrl : plus que jamais nécessaire !

Par N°258 / p. Web • Mai-juin 2024

Ce mercredi 5 juin, Bikini Kill, un des groupes phares du mouvement riot grrrl des années 1990, ainsi que le groupe féministe punk Noir Big Joanie, héritières contemporaines de ce mouvement, seront en concert à Anvers. L’occasion de se pencher sur l’histoire de cette révolution punk et féministe.

Bikini Kill D.R.

Au milieu des années 1970, un nouveau courant musical émerge des marges de la société : le punk rock. Résultant de l’expression de la colère de la classe ouvrière et de la créativité de l’underground artistique, il critique la marchandisation de la musique et l’ordre social établi. Mais à l’aube des années 90, la scène punk des débuts – avant-gardiste sur les questions de normes et de genre – a évolué vers une scène plus conformiste, empreinte de virilisme et dominée par les hommes cisgenres.

En colère contre le sexisme présent dans leur propre communauté, des filles et jeunes femmes actives dans la scène punk vont décider d’agir. Inspirées par l’éthique punk DIY (le Do It Yourself – « faites-le vous-même »), elles vont fabriquer des zines (de petites brochures faites à la main) et les diffuser, former des groupes de musique (en étant souvent complètement débutantes) et monter sur scène, organiser des discussions politiques, des concerts, partir en tournée… le tout sans hiérarchie ni spécialistes, sans avoir recours à l’industrie musicale ni aux médias mainstream. Bien qu’il soit impossible de faire la chronologie rectiligne d’un courant dont l’essence même est la propagation tentaculaire, voyons quelques dates clés des débuts du mouvement aux États-Unis…

« Revolution Girl Style Now »

D’un côté, quelques jeunes femmes de Washington DC, sur la côte Est, organisent en 1988 une série de discussions sur les inégalités de genre et le sexisme dans leur scène punk locale. Des zines et groupes épars, abordant également ces questions, commencent à émerger. De l’autre côté, 4 ami·es basé·es à Olympia, une ville de l’État de Washington dans le Nord-Ouest Pacifique, forment le groupe Bikini Kill en octobre 1990 et diffusent leur première K7, Revolution Girl Style Now. Début 1991, Bratmobile, un groupe entièrement féminin et débutant, se forme à Washington DC suite à la proposition de faire un concert avec Bikini Kill.

À l’été 1991, les deux groupes se retrouvent à Washington DC dans l’idée d’y faire des connexions avec d’autres filles de la scène locale et créent un zine hebdomadaire qu’elles vont diffuser de la main à la main. Dans le premier numéro apparaît le terme « riot grrrl » – le mot « émeute » + le mot « fille » transformé en un rugissement puissant – ainsi que celui de « girl power » – une tentative de mettre ensemble deux mots généralement opposés et voir ce que ça donne.

Dans le deuxième numéro paraît le texte « What is Riot Grrrl ? », qui revendique un espace contre « le racisme, le validisme, l’âgisme, le spécisme, le classisme, le « mincisme », le sexisme, l’antisémitisme et l’hétérosexisme », ainsi que contre « le capitalisme sous toutes ses formes ». Ce manifeste se termine par « PARCE QUE je crois de tout mon cœurespritcorps que les filles constituent une force spirituelle révolutionnaire qui peut et qui va changer le monde pour de vrai. »

Durant le reste de l’été, des réunions hebdomadaires s’organisent à Washington DC puis à Olympia, pour discuter du sexisme dans la scène punk. Pour beaucoup de filles et jeunes femmes, ces espaces leur permettront de s’exprimer pour la première fois sur les violences qu’elles vivent au quotidien et seront un puissant détonateur pour la construction d’une conscience politique féministe collective.

Réseautage et contagion

En août 91 a lieu dans la ville d’Olympia l’International Pop Underground Convention, un festival DIY regroupant toute la scène punk et grunge locale. La première soirée, baptisée Love Rock Revolution Girl Style Now, rassemble des groupes entièrement ou majoritairement féminins, composés pour la plupart de jeunes musicien·nes débutant·es. Cette soirée sera un moment décisif pour la suite du mouvement, mettant en lien de très nombreux/euses riot grrrls déterminé·es à agir.

Au milieu de l’été 1992, une première Riot Grrrl Convention (qui sera suivie par de nombreuses autres) sera organisée à Washington DC, invitant « les groupes et performeurs/euses grrrl et féministes, les auteurs/autrices de fanzines grrrl et tous·tes les grrrls and boys de tout le pays à venir partager leurs savoir-faire, énergie, colère, créativité et curiosité ».

En parallèle, des zines, groupes de musique et sections riot grrrl locales naissent partout, avec une ardeur furieusement virale. Le mouvement va rapidement s’étendre à travers le pays, remonter au Canada et traverser l’Atlantique jusqu’au Royaume-Uni grâce au bouche-à-oreille, aux K7 et zines copiés et échangés entre correspondant·es, lors des concerts et tournées… et grâce au bluff. Interviewée par le journal L.A. Weekly, Kathleen Hanna de Bikini Kill prétend qu’il existe des sections locales riot grrrl dans plein de villes, influençant la réalité grâce à l’anticipation.

La puissance des zines

Si la création de zines explose, c’est qu’il n’y a pas besoin d’être un·e artiste ou un·e intellectuel·le abouti·e, ou d’avoir beaucoup de matériel, pour en lancer un : il suffit d’avoir de quoi écrire, du papier, des ciseaux, de la colle et accès à une photocopieuse. De plus, ils sont faciles à diffuser de la main à la main ou par la poste.

Dans ces zines – comme Interrobang ? !, Sister Nobody, Girl Germs, Girl riot, Gunk, Jigsaw, Chainsaw, Channel Seven, Red Rover, Teenage Gang Debs, Aim Your Dick, Slant, Bamboo Girl… – sont partagés des textes personnels et politiques, des paroles de chansons, des photos, collages et dessins, des infos sur des assos d’aide aux victimes de violences, des dates de concerts, des comptes-rendus de scènes locales… Ils sont une opportunité pour les voix marginalisées par les médias dominants et la société, mais également au sein de la scène punk de s’exprimer, se mettre en lien, créer une communauté et s’organiser politiquement.

De très nombreux groupes, entièrement ou majoritairement féminins, se forment – tels que Excuse 17, Emily’s Sassy Lime, Gunk, Team Dresch, Bratmobile, Bikini Kill, 7 Year Bitch, Heavens to Betsy, Huggy Bear, Skinned Teen… Si le style musical est plutôt punk, le plus important sont les émotions fortes, traditionnellement réservées aux hommes, qui s’y expriment : rage, colère, frustration… Une énergie brute contagieuse qui encourage les femmes, filles et autres grrrls à se saisir d’un instrument et à monter sur scène.

Libération en actes

Dans les zines et les textes de chansons, on assiste à une véritable libération de la parole sur des sujets tels que les règles, l’avortement, la sexualité, la santé mentale, les troubles alimentaires, l’automutilation, les addictions, le fait de ne pas correspondre à ce qui est attendu d’une « fille », le sexisme, le racisme, le harcèlement, les agressions sexuelles, l’inceste, le viol, le féminicide, le sexisme et le racisme dans la scène punk… Les riot grrrls y renversent le stigmate de la honte et se positionnent contre la jalousie et la compétition entre filles, pour l’entraide et la solidarité.

Si le mouvement riot grrrl a été puissamment libérateur pour quantité de filles et jeunes femmes, il a aussi été en interne le lieu de perpétuation d’oppressions. Commencé à Olympia, une ville majoritairement blanche, le mouvement était composé en grande partie de très jeunes femmes blanches de classe moyenne. Le focus mis sur la lutte antisexiste a limité l’attention portée à d’autres sujets, comme celui du racisme, des privilèges et des oppressions intersectionnelles. En réaction, des filles et jeunes femmes racisées du mouvement créeront des zines, groupes et collectifs qui abordent spécifiquement ces questions.

Par ailleurs, de nombreux/euses punks queers, homos, lesbiennes, trans… se sentaient aussi exclu·es d’un mouvement majoritairement hétérosexuel. En parallèle au mouvement riot grrrl va alors se développer le homocore/queercore qui, à travers des groupes, zines, films, performances… va questionner radicalement les normes de genre et de sexualité du milieu punk, confronter la scène gay (très bourgeoise et conventionnelle) de l’époque ainsi que le reste de la société bien-pensante.

Contrecoups

La première vague du mouvement riot grrrl va briller avec force durant 5-6 ans, mais sera vite consumée par sa propre intensité, ses contradictions internes et un contrecoup (backlash) antiféministe. Car les réactions ne se font pas attendre : de nombreux/euses participant·es sont attaqué·es, à l’écrit dans des zines mais aussi verbalement et physiquement. Les membres des groupes, sur le devant de la scène, se prennent toute la violence réactionnaire. Bikini Kill ripostera en lançant à chaque concert le cri « All girls to the front ! » (« Toutes les filles devant ! »), pour encourager les filles à reprendre l’espace devant la scène, afin de pouvoir danser sans être bousculées par un public agressif, mais aussi pour créer une barrière de protection pour les groupes. Des ateliers d’autodéfense ont également lieu avant les concerts et, selon une musicienne de l’époque, « chaque concert était joué comme si c’était une guerre ».

Du côté des médias grand public, ils vident le mouvement de sa substance radicale en le simplifiant, le dénigrant et le dépeignant comme une version « girly » du grunge. Cela va entraîner en réaction un blackout médiatique au milieu des années 1990, les groupes refusant de collaborer avec les médias mainstream. Ensuite, la récupération des idées riot grrrl par le capitalisme et leur dilution dans la culture dominante donneront des groupes comme les Spice Girls, dont le premier single Wannabe, sorti en 1996, célèbre le « girl power », mais sans la révolte.

Lorsqu’on regarde en arrière, on peut affirmer qu’une des forces de cette première vague du mouvement riot grrrl a été de créer un espace de libération qui a permis à des milliers de filles et jeunes femmes de prendre confiance en elles, de s’exprimer et de créer une communauté. Le mouvement a mis les jeunes femmes au centre, en tant que sujets politiques, et a forcé la discussion sur des sujets tabous, entraînant des changements personnels et sociaux. Il a ouvert la voie pour les femmes en musique dans des genres considérés comme masculins et a permis d’amener la théorie féministe hors des universités – un féminisme plus punk, subversif et radical, qui ne s’excuse pas d’exister.

Un mouvement vivant

Aujourd’hui, le mouvement est bien vivant ! Il a influencé des générations de groupes tels que Sleater-Kinney, Le Tigre, Peaches, The Linda Lindas, Pussy Riot, White lung, Skinny Girl Diet ou encore Big Joanie – groupe formé à Londres en 2013 qui tourne régulièrement avec Bikini Kill. Des artistes comme Lizzo, Beth Ditto, Miley Cyrus ou encore Beyoncé se réclament de son héritage. Il a aussi inspiré des initiatives comme le Ladyfest (festival DIY dédié 100 % aux artistes femmes et féministes), les « Girls Rock Camp » (colos pour filles et jeunes non conformes de genre où apprendre à jouer d’un instrument, monter un groupe, faire des concerts…), le collectif Sista Grrrl Riots (organise des concerts pour mettre en avant des groupes punks menés par des femmes noires)…

En ces temps de recul des droits des femmes et minorités de genre, il semble plus que jamais nécessaire de retrouver notre pouvoir d’agir pour résister à la droitisation de la société. Et pour cela, nous pouvons nous inspirer de l’esprit radical, créatif et révolutionnaire du mouvement riot grrrl.

Sources / Pour aller plus loin

À lire /

À écouter /

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À consulter /

Concert /

Ce mercredi 5 juin aura lieu un concert de Bikini Kill et Big Joanie à la salle De Roma, à Anvers ! → https://www.deroma.be/nl/agenda/bikini-kill/12013/