« Il faut reconnaître la centralité de l’histoire coloniale dans la construction de l’Europe : on ne peut pas comprendre l’histoire européenne sans sa dimension coloniale », entame Ayoko Mensah lors de la visite d’ouverture. Co-curatrice, cette spécialiste des scènes artistiques africaines et afrodescendantes précise que les conséquences des processus de colonisation se font sentir dans toutes les nations, même celles qui n’ont pas été directement impliquées. L’expansion coloniale a façonné l’Europe et le monde ; quelles traces, quelles marques a-t-elle laissées ? Le point d’interrogation placé à la fin du titre de l’exposition, explique-t-elle, invite à la réflexion, à l’ouverture du dialogue.
Documenter, représenter
Il a fallu deux ans et demi de recherches, réflexions, discussions intenses, par une équipe multidisciplinaire impliquant un comité académique extérieur, pour mettre sur pied cet événement ambitieux.
Ouverte en 2017, la Maison de l’histoire européenne a prêté l’oreille aux critiques pointant le peu de place laissée à la colonisation dans son exposition permanente, ce qui a reconfiguré jusqu’à sa façon de fonctionner (notamment une diversification académique et des pratiques participatives), un processus toujours en cours. Ici, la présentation éthique et pédagogique de l’histoire coloniale, une histoire d’accaparement, de violences, génocides, apartheid racial, mise en esclavage, traite des êtres humains, dépossession…, est entourée d’explications, d’avertissements, de citations. Celle de l’écrivaine américaine afrodescendante, Toni Morrison, ouvre le catalogue : « Les faits peuvent exister sans l’intelligence humaine. Pas la vérité » (1995, extrait de son essai The Site of Memory).

La recherche de cette vérité impliquait de partir des faits en élargissant, en démultipliant les perspectives pour sortir des récits, des silences dominants. L’entrelacement d’interviews filmées rend sensibles, concrets, les effets de la colonisation : huit trajectoires personnelles en illustrent les conséquences. La démarche curatoriale précise, délicate, enrichit les contenus foisonnants par la présentation d’objets historiques et d’œuvres contemporaines d’artistes engagé·es – une visite guidée est recommandée.
Tous et toutes les protagonistes
Organisé en quatre volets, l’événement commence par « Les fondements structurels du colonialisme européen », sur une période allant du 15e siècle à 1945. Premier arrêt devant une frise du temps : côte à côte, les moments clés de l’expansion coloniale européenne et ceux de la résistance anticoloniale, portée par des hommes et des femmes. La reine Nzinga, par exemple, s’empare en 1624 du trône du royaume de Ndongo (un territoire du nord de l’Angola) et résiste par la négociation et par les armes à la colonisation portugaise et à la traite des personnes mises en esclavage. Ou, au 18e siècle, Nanny. Elle est cheffe de la résistance des marrons de Jamaïque contre les Britanniques.

Une copie de l’acte de la conférence de Berlin atteste, en 1885, du découpage final de l’Afrique entre 14 puissances européennes (pour éviter les conflits directs entre elles). Évinçant le Portugal, Léopold II reçoit à titre personnel le territoire qui deviendra l’État indépendant du Congo. L’acte porte également sur la question centrale de la circulation transnationale du commerce colonial, lié notamment à l’extractivisme. Qui signe par ailleurs les débuts de la dévastation planétaire, en lien avec le réchauffement climatique. Des œuvres d’art exposées le rappellent, augmentant le sens de l’approche historique. La première que l’on croise (voir photo ci-dessus), de l’artiste britannique Susan Stockwell, évoque quant à elle les intrications entre patriarcat et puissance coloniale : les plis serrés d’un modèle de robe coloniale, réalisé avec des cartes du globe, dévoilent l’importance du territoire de l’empire britannique et la rigidité de sa « mission civilisationnelle ».
« La fin de l’empire ? »
Point d’interrogation, à nouveau, pour cette deuxième partie. Il s’explique en trois enjeux négligés ou parfois même gommés des narratifs officiels. Les deux premiers : la participation décisive des troupes coloniales dans les deux guerres mondiales et les injustices qu’elles ont subies.
Les puissances coloniales se coordonnent et forment une entité géopolitique pour continuer la prédation des ressources en Afrique.
Le troisième enjeu : les origines coloniales de la création en 1957 de la Communauté Économique Européenne (CEE) – précédée, sur l’idée d’Eurafrique, par celle de la Communauté européenne du charbon et de l’acier dont la plus grande partie des ressources se trouve hors Europe occidentale. « Les pays européens parviennent à reconfigurer le pouvoir pour le conserver », constate Ayoko Mensah. Les puissances coloniales se coordonnent et forment une entité géopolitique pour continuer la prédation des ressources en Afrique.
Indépendance, oui mais…
Le début de la lutte active pour la décolonisation de l’Afrique et des Antilles est acté lors du cinquième Congrès panafricain dès 1945. Jusque dans les années 1980, poursuivant la résistance, non sans affrontements parfois très sanglants (Indonésie, Algérie, Kenya…), 80 pays colonisés s’affranchissent, chacun selon ses propres modalités. 1960 voit déclarer 17 indépendances en Afrique, dont celle du Congo (actuelle République démocratique du Congo). Patrice Lumumba y est élu Premier ministre. Le rôle important d’Andrée Blouin, qui devient cheffe du protocole de son gouvernement, est documenté. Le nouveau leader s’oppose à l’ingérence belge. Il est assassiné.

Cette troisième section intitulée « Entre indépendance et véritable liberté » développe les difficultés des luttes décoloniales, les conflits internes et guerres par procuration supportées par des acteurs extérieurs, perpétuant l’ordre économique et financier colonial mais aussi les résistances.
Les défis de la décolonisation restent une histoire en devenir, ils n’appartiennent pas au passé.
Un espace est consacré à la musique afro-américaine, avec une référence appuyée au très beau documentaire Soundtrack to a coup d’état (« Bande son pour un coup d’État », à voir sur RTBF Auvio). Le film belge souligne et renforce les liens entre musique noire et moments de révolte puis tragiques lors de l’indépendance du Congo. Les fins violentes des empires coloniaux entraînent des mouvements migratoires vers l’Europe ; ils se poursuivront par la demande de main-d’œuvre bon marché. Les défis de la décolonisation restent une histoire en devenir, ils n’appartiennent pas au passé, Ayoko Mensah insiste.

Le racisme, aujourd’hui
Cette dernière étape détaille la construction de la hiérarchie raciale et ses pseudo-fondements scientifiques. Intitulée « Et maintenant ? », elle se présente en forme de conclusion ouverte. Les résultats d’une étude européenne de 2023 s’affichent : les personnes d’origine africaine vivant en Europe déclarent être massivement victimes de racisme. Et des débats intenses et concrets continuent d’agiter notamment la Belgique et ses institutions : procès pionnier de cinq femmes métisses gagné contre l’État belge (reconnues victimes de crimes contre l’humanité), l’évolution inachevée du musée de Tervuren ou la question de la restitution, notamment des restes humains que le Congo réclame aujourd’hui.
Forcément parcellaire, bouleversante, nécessaire, l’exposition « Postcolonial ? » se veut une porte d’entrée pour affronter la façon dont « la matrice coloniale du pouvoir – idées, événements, inégalités, injustices nés du colonialisme – a […] continué à façonner le monde contemporain », résume la note d’intention. « À bien des égards, précise-t-elle, la pensée raciste continue de sous-tendre les inégalités structurelles dans les domaines de l’éducation, des soins de santé, du logement, du maintien de l’ordre et de la politique ». À partir de là s’ouvre une voie pour imaginer de nouvelles façons de vivre ensemble.

Exposition « Postcolonial ? », gratuite, jusqu’au 14 mars 2027, à la Maison de l’histoire européenne, 135 rue Belliard, 1000 Bruxelles.
Visites guidées, ressources pour les écoles, parcours proposé aux familles.
- Jusqu’au 25 juillet, l’expo « Bruxelles, la Congolaise » est de retour, rapportant des histoires de la migration congolaise marquées par la colonisation, « des récits qui ont profondément façonné l’identité et le tissu social de la ville ».
Au MigratieMuseumMigration (musée des migrations), 17 rue des Ateliers à Molenbeek. - Jusqu’au 16 août, « Copper thread, Rubber thread, Sugar thread » (que l’on pourrait traduire par « Fil de cuivre, fil de caoutchouc, fil de sucre ») propose un regard sur l’exploitation coloniale en Afrique centrale et ses liens avec l’époque actuelle. L’artiste invité est Sammy Baloji.
Au Kunsthal Extra City, 112 rue de la Province, à Anvers. - Jusqu’au 20 août, « Résistant·es d’origine congolaise dans la Résistance belge (1940-1945) » revient sur le rôle essentiel de la résistance congolaise pendant la Seconde Guerre mondiale.
À La Cité Miroir, 22 place Xavier Neujean, à Liège.