Faut-il modifier les discours autour du viol ?

Par N°262 / p. 50-51 • Janvier-mars 2025 | conectionconection Contenu complet (pdf)
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L’autrice allemande Mithu Sanyal s’est plongée sans tabou dans les récits historiques et culturels qui concernent les viols, en convoquant au passage quelques grandes penseuses : Hannah Arendt, bell hooks ou encore Judith Butler. Et si certains récits issus de notre passé commun et des histoires que nous continuons de raconter nous empêchaient de sortir de la culture du viol ?

© Regentaucher.com

Dans son nouveau livre très bien documenté, Le viol. Anatomie d’un crime, de Lucrèce à #MeToo, Mithu Sanyal décrypte les différents discours qui entourent les violences sexuelles. « J’ai remis en question bon nombre des croyances qui en découlent, y compris quelques-unes du mouvement auquel je suis fière d’appartenir. Je parle bien sûr du féminisme », précise d’emblée l’autrice et journaliste, docteure en études culturelles. C’est l’une des forces du livre : sa nuance. Car à chaque fois que l’ouvrage aurait pu nous crisper, l’autrice parvient à expliquer sa démarche et sa réflexion pour nous entraîner avec elle, sans nous perdre. Elle le répète à de nombreuses reprises : elle ne souhaite pas remettre en question la difficulté et les traumatismes des violences sexuelles. Elle s’interroge cependant : la manière dont nous parlons du viol ne contribue-t-elle pas à maintenir la culture du viol et le patriarcat bien présents dans nos sociétés ?

Des violences à part ?

Elle estime par exemple qu’en considérant les violences sexuelles comme des violences « à part », nous continuons à nous reposer sur d’anciennes croyances, notamment relatives à la sexualité féminine. Elle remonte dans l’histoire à la recherche de la notion d’honneur. « L’honneur de l’homme se négociait dans l’espace public, c’est-à-dire sur le champ de bataille ou au travail. L’honneur de la femme, en revanche, se situait dans son corps […]« , observe-t-elle. C’est ainsi qu’elle analyse la fascination pour l’histoire de Lucrèce, une femme noble de la Rome antique qui se suicide après avoir été violée, et qui inspirera de nombreux artistes, comme les peintres Botticelli (15e siècle) et Rembrandt (17e siècle).

Éditions Écosociété 2024, 288 p., 22 eur.

Il existe pourtant d’autres histoires dans l’Antiquité classique : celle de la reine celte Chiomara, violée par un officier romain et qui se vengera en demandant à ses hommes de lui couper la tête, qu’elle ramènera à son mari. « Le nom de Chiomara, qui, contrairement à Lucrèce, a été un véritable personnage historique, n’a pas été retenu pour servir de modèle aux femmes : étonnant ? », questionne Mithu Sanyal. « Outre l’histoire et la mythologie, poursuit-elle, c’est l’étymologie qui nous montre que l’enjeu principal du viol est le vol de l’honneur : en anglais, le mot rape vient du mot [latin] rapere, qui signifie « emporter », « ravir » (qui a donné le mot français « rapt » […]). » Il en découle que les législations dans de nombreux pays, influencées par cette vision du viol, ont insisté sur le fait que les victimes devaient dire « non » face à une tentative de viol, et qu’elles devaient le faire correctement. Dans cette conception, il y a les « vrais » viols et les « vraies » victimes, c’est-à-dire les femmes qui ont encore « un honneur à sauver », ce qui a exclu les prostituées ou les femmes qui ont subi la colonisation par exemple.

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