La résistante belge Lucienne Raepsaet se révèle dans un livre écrit par sa fille

Par N°267 / p. Web • Avril-juin 2026

Dans son livre, À fleur de mémoires (Éditions du Cerisier 2025), Marianne Lefebvre-Raepsaet retrace le parcours de sa mère Lucienne, aussi appelée « Lulu », résistante belge déportée au camp pour femmes de Ravensbrück. Elle en profite pour citer de nombreuses autres femmes résistantes et n’élude pas les zones d’ombre dans l’histoire de sa famille. axelle s’est plongée dans son livre et l’a rencontrée aux alentours du 8 mai, date de la commémoration de la capitulation de l’Allemagne nazie en 1945, marquant la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe.

Lucienne Raepsaet. Archives de la famille.

C’est un récit (auto)biographique qu’elle adresse à sa mère, Lucienne Raepsaet, en lui parlant directement à travers les pages de son livre. « Je ne crois pas qu’elle aurait aimé que j’écrive sur elle, sourit Marianne Lefebvre-Raepsaet. Ma mère ne se vantait pas d’avoir été résistante. Je pense qu’elle considérait cela comme normal. Elle est née dans un milieu très pauvre et elle croyait réellement qu’il fallait se battre pour un monde meilleur. Ce n’était pas caché, je savais qu’elle avait été déportée pendant la guerre, mais on n’en parlait pas. Elle a refusé les médailles ».

Retrouver des bribes d’information

Pour retracer cette histoire, Marianne Lefebvre-Raepsaet est donc partie à la recherche des bribes d’information laissées par sa mère et ses amies. Elle s’est immergée dans les archives du Centre d’Étude Guerre et Société (CegeSoma), où elle a trouvé une rare interview de Lucienne Raepsaet par l’historien José Gotovitch. Elle s’est aussi rendue au CArCoB, le centre de documentation du Parti communiste belge, où elle a pu consulter les documents déposés par Rita Guidon, qui était amie avec Lulu dans le camp de Ravensbrück. Elle a également beaucoup lu, notamment l’autrice Sarah Helm, qui a travaillé sur les conditions de survie dans ce camp pour femmes, ou encore des femmes qui ont, elles aussi, été incarcérées à Ravensbrück, comme l’ethnologue et historienne Germaine Tillion. Marianne Lefebvre-Raepsaet raconte les traces de l’incarcération sur sa mère, qui parlent d’elles-mêmes, comme le froid qui ne l’a plus jamais quittée à son retour et sa peur des chiens.

Née en 1918, Lucienne Raepsaet grandit dans une famille politiquement ancrée à gauche. À partir de 1935, elle habite d’ailleurs la Maison du Peuple d’Anderlecht (un lieu coopératif et social du monde ouvrier), où son père, membre du Parti ouvrier belge (POB), devient concierge. Elle commence très jeune à distribuer des tracts contre la crise économique des années 1930, le fascisme ou la guerre d’Espagne.

Combattre le fascisme

À 17 ans, elle souhaite rejoindre les Brigades internationales et partir en Espagne pour combattre le fascisme. « Cela lui sera refusé. Dans les milieux de gauche, il n’y avait pas beaucoup de féminisme. Elle voulait être combattante, mais les femmes étaient envoyées là-bas en tant que soignantes », souligne Marianne Lefebvre-Raepsaet. Lucienne Raepsaet rejoint ensuite le Parti communiste et épouse son premier mari, Guillaume Vandermotte, un imprimeur. Quand la Deuxième Guerre mondiale éclate, et que la Belgique est envahie par l’armée allemande, elle rédige des articles pour différents journaux de la presse clandestine (Le Maillon, Le Drapeau Rouge ou Justice Libre), et continue à participer aux activités du Parti communiste. Elle cache aussi des armes.

Dans les milieux de gauche, il n’y avait pas beaucoup de féminisme. Elle voulait être combattante, mais les femmes étaient envoyées là-bas en tant que soignantes.

À 5 heures du matin, le 29 juillet 1942, elle est arrêtée par la Gestapo, avec son mari, et envoyée à la prison de Saint-Gilles. « Une cellule des services policiers allemands a cherché spécifiquement à faire tomber la résistance communiste, qui sera décimée dans notre pays. Ma mère a été l’une des dernières personnes à être arrêtées et elle l’a été parce qu’elle distribuait des tracts, pas parce qu’elle était membre du Parti communiste. C’est ce qui l’a sauvée de la torture. »

Ce que j’ai beaucoup entendu de sa part aussi, c’est l’importance de la solidarité. Elle m’a toujours dit que sans les autres, elle n’aurait pas survécu.

Un an plus tard, en 1943, Lucienne Raepsaet est déportée à Ravensbrück, en Allemagne, un camp de concentration dont l’organisation s’apparente à celle d’un camp d’extermination, notamment à l’approche de la fin de la guerre : on estime qu’entre 20 et 30.000 femmes (sur les 130.000 détenues) décèderont pendant leur détention. Elle sera incarcérée trois ans dans le bloc 27, avec d’autres Belges et Françaises. « Elle ne nous a pas beaucoup parlé de ce qu’elle y a vécu. J’ai par exemple appris après son décès qu’elle avait désobéi pour aider son amie Rita et qu’elle s’est retrouvée enfermée dans la prison du camp. Elle m’a en revanche parlé des « lapins », cela l’avait beaucoup marquée : il s’agissait des femmes polonaises sur lesquelles étaient pratiquées des expériences médicales dans le camp. Ce que j’ai beaucoup entendu de sa part aussi, c’est l’importance de la solidarité. Elle m’a toujours dit que sans les autres, elle n’aurait pas survécu », indique Marianne Lefebvre-Raepsaet.

Faire œuvre de femmage

Dans son livre, Marianne Lefebvre-Raepsaet fait œuvre de femmage envers sa mère, mais a aussi voulu parler des différentes formes de résistance adoptées par les femmes au sein même du camp de Ravensbrück dont la spécificité vient du fait qu’un grand nombre des détenues ont été arrêtées parce qu’elles luttaient contre le nazisme.

Il est important de raconter ces histoires. D’autant plus dans le contexte actuel, de retour de l’extrême droite et des conservatismes.

« On ne parle pas assez des femmes dans la résistance en Belgique. Pourtant, il y en a eu. Quand on entend parler d’elles, on dit que ce n’étaient que des « petites mains ». C’est faux ! Elles étaient moins nombreuses que les hommes, mais elles ont tout autant combattu, pas toujours les armes à la main, mais leur rôle a été important également. Si les femmes n’avaient pas été là, et parfois plus courageuses que bien des hommes, la guerre aurait duré plus longtemps, j’en suis persuadée. Il faut refaire cette histoire des femmes. Je ressens aussi une sorte d’urgence, comme d’autres enfants de déporté·es qui se sont mis à écrire sur ce sujet : nous vieillissons, j’ai passé 70 ans, et il est important de raconter ces histoires. D’autant plus dans le contexte actuel, de retour de l’extrême droite et des conservatismes », conclut-elle.

Pour autant, l’autrice évoque aussi les difficultés vécues par sa mère à son retour des camps. « Elle a été interrogée par le Parti communiste, qui voulait s’assurer qu’elle ne les avait pas trahi·es… Elle a aussi voulu commencer des études à l’université et cela lui a été refusé [parce qu’elle n’avait pas le bon diplôme pour y accéder, ndlr]. Elle sera licenciée à la suite de la naissance de ses premiers enfants. Elle a vraiment vécu tout cela comme une injustice, rien ne lui a été épargné à son retour du camp. Les survivant·es n’ont pas été suivi·es par des psychologues. Ma mère portait en elle la culpabilité d’être revenue. Elle a d’ailleurs cherché la mort, elle a fait plusieurs tentatives de suicide. Cela a beaucoup marqué mon adolescence : comment m’opposer, ce qui est le propre de cette période de la vie, à une femme qui avait été résistante ? »

Ma mère portait en elle la culpabilité d’être revenue.

Lulu est décédée en 1995. Marianne Lefebvre-Raepsaet estime aujourd’hui que son combat contre toutes les injustices, et son féminisme, font partie de son héritage familial. Ajoutons que son livre s’inscrit dans cette lignée.

À lire

À fleur de mémoires. Lulu Raepsaet, résistante communiste, rescapée de Ravensbrück, Marianne Lefebvre-Raepsaet, éditions du Cerisier 2025, coll. « Quotidiennes », 176 p., 17 eur.