Femmes contre le fascisme

Face à la montée des partis – et des idées – d’extrême droite en Belgique et en Europe, la résistance antifasciste reprend vigueur et des collectifs essaiment aux quatre coins du pays. Si la figure communément admise de « l’antifa » est celle d’un homme qui n’hésite pas à jouer des biceps, la résistance compte dans ses rangs des femmes et les mobilisations prennent des formes multiples, de la déconstruction des discours à l’action directe. Rencontre avec trois femmes engagées localement dans cette lutte, au lendemain du scrutin belge et européen et à la veille des communales.

© Dominique Verhaeren

16 juin. 7 jours après les élections belges et européennes qui ont fait gagner du terrain à l’extrême droite, près de 10.000 personnes prenaient les rues de Bruxelles et de Liège pour une « manifestation antifasciste et sociale ». L’appel provenait de la CAB, Coordination Antifasciste de Belgique (regroupant syndicats, organisations sociales, collectifs, et mouvements antifas) lancée en février 2024, cinq ans après la création du Front Antifasciste de Liège. D’autres territoires ont vu grandir des collectifs antifas, dans la foulée des élections de 2019 – déjà marquées par une montée du Vlaams Belang – et plus encore en cette année électorale. « La menace ne vient pas d’arriver, la lutte n’est pas neuve, mais le contexte électoral a cristallisé un phénomène de société, explique Sixtine Van Outryve, membre du noyau de la CAB. Ce type de coordination n’existait plus depuis 30 ans. Nous voulons fédérer les groupes qui luttent contre l’extrême droite, mais aussi contre le racisme, le sexisme, les LGBTQIA+phobies et les politiques antisociales. Ce n’est qu’ensemble qu’on pourra préparer une vraie riposte antifasciste et défendre un projet de société solidaire – l’opposé de celui de l’extrême droite. »

Déconstruire les discours

En 2019, Dominique Verhaeren, permanente aux Équipes Populaires Luxembourg, a lancé avec d’autres femmes le collectif « Les femmes qui l’ouvrent » en province du Luxembourg. « On se rendait compte que la parole était de plus en plus décomplexée en matière de racisme. Notre région compte beaucoup de centres pour réfugié·es et de transmigrant·es et il n’est pas rare d’entendre des choses du type « On ne veut pas être envahis ». On s’est dit qu’il fallait absolument réagir », explique-t-elle. La première action du collectif a consisté à placarder dans plus de 30 communes de la province deux milliers d’affiches appelant à résister à l’extrême droite. Dans la foulée, il y a quelques mois, Dominique et d’autres ont lancé dans leur région un collectif antifa. « Même s’il n’a pas réalisé de bons scores aux élections, on sent qu’il y a une « demande » pour le parti d’extrême droite « Chez nous ». Il suffirait d’un leader. Il faut répondre à cette menace au plus vite. »

L’extrême droite représente une grande menace pour toutes les personnes qui sont en situation de vulnérabilité, pour les droits des femmes, la liberté de manifester…

Considérant que la mise en échec de l’extrême droite doit passer par le champ des idées, le collectif axe principalement sa riposte autour de la déconstruction des discours. « Si les médias font un focus sur l’immigration, relate la militante, on rappelle que l’extrême droite ne rejette pas « que » l’étranger. Elle représente une grande menace pour toutes les personnes qui sont en situation de vulnérabilité, pour les droits des femmes, la liberté de manifester. On essaye aussi de montrer que les personnes séduites par ces discours de haine pourraient aussi en être les victimes. »

Les idées d’extrême droite circulent et prennent de l’ampleur, y compris dans les rangs de la droite. Le discours des « libéraux » s’axe de plus en plus sur la sécurité, la forte restriction de l’immigration et la chasse aux chômeurs…

« Le fascisme est un risque existentiel pour les personnes racisées, les plus précaires et fragilisées, mais aussi pour tout le monde, abonde Sixtine Van Outryve. Cette montée de l’extrême droite ne vient pas de nulle part. Elle vient d’une crise sociale profonde, d’une politique néolibérale et austéritaire appliquée à grande échelle, d’une répression de l’État, d’un racisme banalisé. » Et d’ajouter que si la Belgique francophone n’a pas d’élu·es d’extrême droite, la vigilance est de mise : « Les idées d’extrême droite circulent et prennent de l’ampleur, y compris dans les rangs de la droite. On le voit, le discours des « libéraux » s’axe de plus en plus sur la sécurité, la forte restriction de l’immigration et la chasse aux chômeurs… »

Action réaction

Parce qu’elle constitue une réaction au risque extrémiste grandissant, la lutte antifasciste prend aussi les contours d’actions plus directes. À Namur, le collectif antifasciste né il y a un an et demi a ainsi passé ces derniers mois de campagne électorale à arracher les affiches du parti « Chez nous » sur les routes de la province. Ce parti n’a rassemblé que 3,1 % des voix aux régionales dans la ville mosane. « Mais il fait un meilleur score dans d’autres villes, ce qui nous invite à réfléchir à élargir notre périmètre d’action », souligne Marie (prénom d’emprunt) du collectif.

Une autre stratégie est d’interpeller la/le bourgmestre en lui enjoignant d’interdire les réunions d’extrême droite.

Le collectif n’hésite pas non plus à aller au contact avec la formation d’extrême droite en vue d’empêcher leurs rassemblements. « Une autre stratégie est d’interpeller le bourgmestre en lui enjoignant d’interdire les réunions d’extrême droite. Notre objectif est de rendre leurs rassemblements impossibles mais aussi de faire en sorte que les futur·es adhérent·es aient peur. C’est une bataille mentale », explique la militante. Namur, comme d’autres villes, a voté une motion « commune antifa ». « Ça nous a donné un appui non négligeable », reconnaît Marie. Toutefois, relève Sixtine, « ces motions ne doivent pas être que de belles paroles mais se transformer en actes », rappelant qu’il existe aussi dans certaines communes « une répression de la résistance antifasciste ».

Femmes et fascisme

Les militantes s’efforcent également d’articuler la question du féminisme et de l’antifascisme au sein de leurs collectifs et dans leurs actions. « Pour comprendre le fascisme, explique Dominique, il faut faire preuve d’une compréhension globale sur le patriarcat et les rapports de domination. On essaye de montrer aussi comment l’extrême droite utilise le féminisme pour défendre ses idées racistes, comment elle construit une figure de l’homme musulman violent. » Un travail qu’il s’agit aussi de mener avec les femmes. « En France, alerte Marie, des groupes féministes identitaires instrumentalisent le féminisme à des fins islamophobes, prônent le rejet des étrangers au nom de la protection des femmes blanches. Nous n’avons pas encore de groupe de ce type en Belgique, mais il y a des femmes séduites par l’extrême droite, c’est une réalité. Ce travail de sensibilisation prendra beaucoup de temps. On ne peut pas directement arriver avec nos gros sabots de féministes intersectionnelles. »

La militante souligne aussi la nécessité de réfléchir à la place des femmes en interne, au sein des collectifs antifas. Car, même si elles sont nombreuses à rejoindre la lutte, être une femme antifa ne va toujours pas de soi dans l’imaginaire collectif. « On a l’image du militant antifa très viril… Et notre collectif reste d’ailleurs très majoritairement composé d’hommes cis », explique-t-elle. Elle pointe aussi la question de la violence qui peut survenir dans la résistance antifasciste : « Il peut m’arriver durant les actions d’avoir peur qu’on me frappe. « Chez nous » est assez « inoffensif » en ce moment, mais la violence fait partie des valeurs d’extrême droite. Des partis comme Nation sont sur un mode paramilitaire. La question doit donc se poser et nous avons déjà mis en place des stratégies de protection. »