L’ambiance est chaleureuse et sans chichis ce vendredi soir chez Kamilou, bar bruxellois où se tient le Funny Women Brussels, une scène de stand-up anglophone entièrement féminine et lancée par l’Estonienne Heli Pärna. Sur la terrasse, spectatrices, spectateurs et artistes sirotent leur premier verre. Dans la salle, les chaises sont installées en rangées, face à la scène, simple espace où se succéderont les huit humoristes de la soirée sous la houlette de l’animatrice, qui ponctuera chaque passage de diverses interactions avec le public.
Histoires universelles
Le stand-up, abréviation française de l’anglais américain stand-up comedy (« comédie debout »), a le vent en poupe en Belgique comme ailleurs. Et les femmes commencent progressivement à investir cet univers longtemps chasse gardée des hommes. À Bruxelles par exemple, le Next Prince.ss of Comedy, qui récompense chaque année un ou une humoriste, a vu ses candidatures féminines augmenter de 9 à 28 % entre 2017 et 2023, selon les chiffres partagés par le Kings of Comedy Club, le plus ancien Comedy club bruxellois.
Les femmes commencent progressivement à investir l’univers du stand-up, longtemps chasse gardée des hommes.
Ce spectacle, au cours duquel un·e humoriste monte sur une scène sans décor ni accessoires pour partager des instants de vie ou ses réflexions sur le monde, attire son public, et pour cause : l’identification aux aventures malheureuses ou rocambolesques des humoristes est forte car les histoires racontées sont universelles : infortunes du dating (rencontres amoureuses), sexualité ratée, urgence climatique, vie de parent déboussolée, vacances fichues, coupe du monde de football…
« On part d’une anecdote personnelle, et on grossit le trait », résume Délia Rémy, comédienne française installée à Bruxelles depuis cinq ans. Et l’on essaye de respecter deux règles éthiques essentielles : ne pas se moquer des personnes plus vulnérables que soi ou minorisées (si on ne l’est pas) et pratiquer l’autodérision. Objectif : récolter des rires, nombreux, des applaudissements (« applauses »), fournis, et idéalement susciter l’hilarité générale (« retourner la salle »).
Mais qu’on ne s’y trompe pas, le stand-up n’est pas qu’un univers de joyeux drilles.
Mais qu’on ne s’y trompe pas, le stand-up n’est pas qu’un univers de joyeux drilles. Les accusations de violences sexuelles portées en janvier 2024 par l’humoriste belge Florence Mendez à l’encontre de son confrère français Seb Mellia, suite à la collecte de nombreux témoignages, et les différentes enquêtes journalistiques menées depuis [voir encadré ci-dessous], ont révélé un autre visage du stand-up : un univers très masculin où sexisme, blagues misogynes et violences sexuelles font bon ménage.
→ ""Je t’ai dit non. Tu as continué" : onze femmes accusent l’humoriste Seb Mellia d’agressions sexuelles et de viols", Télérama, 7 mars 2024 → "#MeTooStandUp : derrière les vannes, l’ordinaire du sexisme et des violences sexuelles", Mediapart, 19 avril 2024 → "Dans le milieu du stand-up, le "combat permanent" des femmes humoristes contre les comportements sexistes", France Info, 31 mars 2024.
En Belgique, des noms circulent, mais personne ne moufte. Dénoncer, c’est aussi s’exposer à une plainte pour diffamation. Toutefois, des organisateurs/trices nous ont confirmé que certains humoristes ne sont plus les bienvenus sur leurs plateaux.
Le continuum des violences de genre
Car le stand-up n’échappe pas au sexisme ordinaire et aux agressions sexuelles. « Des humoristes se sont plaintes que des MC [animateurs, ndlr] leur avaient mis une main sur la cuisse », relate Lola d’Estienne, humoriste et cofondatrice de l’Atout Comedy Club, une scène féminine francophone. Délia Rémy raconte : « Un MC a annoncé qu’il n’avait pas été sucé depuis longtemps suite à mon passage où je parlais de fellation. » « J’avais été présentée comme « la seule fille de la soirée », se rappelle l’humoriste belge Lisa Delmoitiez. Si tu es la seule fille sur le plateau, tu as un peu l’impression de représenter tout ton genre. »
Quand une femme fait rire, de manière générale ça frustre les mecs, car ils n’ont pas l’habitude de perdre le pouvoir.
On part de loin, le rire étant encore traditionnellement « le propre de l’homme ». « Dans la longue construction des genres échafaudée par la culture patriarcale au cours des siècles, c’est l’homme qui rit et qui fait rire et la femme est son premier objet comique et son public », résumait la philosophe française Olivia Gazalé au micro de France Inter le 8 mars dernier. « Quand une femme fait rire, de manière générale ça frustre les mecs, car ils n’ont pas l’habitude de perdre le pouvoir », confiait à axelle l’humoriste Fanny Ruwez dans un précédent article sur ce sujet.
L’humour, véritable fait social, a donc été sous-valorisé chez les femmes. Pourtant, réelle prise de pouvoir, le rire est politique et contribue à dénoncer, notamment par l’entremise du stand-up, les travers de nos sociétés, y compris le sexisme, les préjugés et les stéréotypes. Refuser ou limiter l’accès des femmes à cet exercice revient à nier leur existence.
Le rire est politique et contribue à dénoncer les travers de nos sociétés, y compris le sexisme, les préjugés et les stéréotypes.
Le stand-up est un travail solitaire où l’on n’hésite pas à se mettre à nu. Un bon réseau et le soutien d’autres humoristes sont cruciaux. « Tu es seule, tu montes sur scène, tu donnes ce que tu as à donner, le public aime ce que tu fais, ou pas, et puis tu sors de scène, tu retravailles seule tes textes, tu es seule avec tes doutes », résume Lola d’Estienne, qui prône le travail collectif et l’entraide.
Scènes de femmes
Dans une soirée stand-up, le sexisme se joue souvent en coulisses, ce qui échappe aux spectateurs/trices. Un accueil froid, le dédain affiché de certains humoristes envers leurs consœurs, des plateaux quasi exclusivement masculins et l’on monte sur scène chargée d’une énergie qui ne portera pas son set (monologue). C’est pour répondre à ce déséquilibre que les scènes féminines et sensibles au genre se sont multipliées ces dernières années à Bruxelles. Objectif : donner la voix aux femmes et aux minorités de genre, sans pour autant s’estampiller « scènes féministes ».
Dans une soirée stand-up, le sexisme se joue souvent en coulisses, ce qui échappe aux spectateurs/trices.
« Je veux avant tout que le public vienne pour les blagues, pas parce que ce sont des femmes qui sont sur scène », insiste Lola d’Estienne. L’Atout Comedy Club est un pied de nez à l’expression « l’atout charme » de la soirée, utilisée par certains animateurs pour désigner la seule femme d’un plateau. En plus de vouloir en finir avec l’aspect décrédibilisant d’être uniquement invitée pour son genre, Lola d’Estienne souhaite instaurer une scène accueillante pour les femmes. L’Atout offre ainsi « un espace safer pour les femmes et les minorités de genre dans le milieu du stand-up » qui passe notamment par un accueil bienveillant des humoristes qui sont également « bien payées » avec un tarif fixe. De nombreuses scènes ouvertes rémunèrent les artistes au chapeau, par exemple, laissant la rémunération des humoristes dépendre de la générosité du public. Or, rémunérer justement les artistes est une façon de pérenniser la place des femmes dans le stand-up. « On voit beaucoup de femmes humoristes aux scènes ouvertes [spectacles où les humoristes passent les un·es après les autres, ndlr] et elles disparaissent au moment de la professionnalisation », déplore Lola d’Estienne.
Rémunérer justement les artistes est une façon de pérenniser la place des femmes dans le stand-up.
Funny Women Brussels, estampillée « première scène de stand-up anglophone pour les femmes humoristes » sur sa page Instagram, rassemble majoritairement des artistes expatriées. « Il n’y a que des femmes sur scène mais pas dans la salle », précise sa fondatrice Heli Pärna. Comme l’Atout, Funny Women propose aussi des ateliers pour permettre aux futures aspirantes au stand-up d’écrire ensemble et de se lancer.
La scène anglophone du Side Splitters Comedy Brussels organise, elle, des plateaux mixtes équilibrés. L’idée : s’assurer d’une vraie représentation des genres et des minorités. « On peut y rire de tout tant que ce n’est pas de mauvais goût », précise son cofondateur, Charlie Stevens. Le formulaire d’inscription comprend une charte rappelant que Side Splitters ne tolère pas de blagues sexistes ou transphobes. « Et ceux qui s’y essaient ne sont pas réinvités », avertit Charlie Stevens.
Si tu es la seule fille sur le plateau, tu as un peu l’impression de représenter tout ton genre.
Le Kings of Comedy Club propose désormais une programmation d’artistes avec un ratio femmes-hommes équilibré. Depuis 2020, le Kings impose à chaque artiste de signer une charte qui condamne toute forme de violence sexuelle tout en garantissant respect et sécurité à « tou.te.s les artistes, quel que soit leur genre, leur orientation sexuelle, leur origine ».
Tout le monde a quelque chose à dire, il ne faut jamais penser qu’on n’est pas drôle.
Et si ces initiatives pouvaient changer la donne et contribuer à faire naître de nouvelles vocations ? On se sentirait presque des talents d’humoriste en écoutant les mots d’Heli Pärna : « Tout le monde a quelque chose à dire, il ne faut jamais penser qu’on n’est pas drôle. Si tu es sincère dans ton histoire, cela devient drôle et lorsque l’on monte sur scène, c’est toujours mille fois pire dans la tête qu’en réalité, face au public. »
Sélection de scènes de stand-up bruxelloises recommandées par la rédaction, ayant adopté une charte ou proposant une scène sûre pour les femmes et les minorités de genre. À suivre sur les réseaux sociaux pour les infos pratiques (d’autant plus que les lieux peuvent varier) :
• En français : Atout Comedy Club, les scènes de la collective Les Sous-Entendu·e·s, Kings of Comedy Club.
• En anglais : Side Splitters, Funny Women Brussels, Queer-tastic House of Comedy.