C’est impressionnant, un stade qui se tait. D’autant plus que les joueuses l’ont rarement connu aussi rempli. Il y a bien eu les participations aux championnats d’Europe en 2017 et en 2022, mais jamais les Red Flames – la sélection nationale belge – n’avaient touché du doigt un tel exploit. Qu’en auraient pensé les premières joueuses du pays quand, en 1976, après avoir essuyé les moqueries et les découragements, elles créent l’équipe nationale ? Partout sur le territoire, des femmes se réunissaient pour taper dans le ballon. Un plus petit, plus léger, celui qu’on filait aux joueurs d’une douzaine d’années. Il s’agissait de ne pas se blesser ou de ne pas voir son corps prendre des proportions disgracieuses. Les équipes, qui se rencontraient deux fois par mois, le faisaient sans l’accord de l’Union belge de football qui interdisait les matchs et ne manquait pas de flanquer une amende à celles qui se rêvaient championnes. Qu’à cela ne tienne : les joueuses n’ont pas plié et ont payé de leur poche. Alors croiraient-elles à ce fameux 31 octobre 2023 ? À Tessa Wullaert sur le point de marquer le penalty qui emmènera sa Belgique vers la plus grande victoire de son histoire ? Quelques semaines plus tôt, c’étaient les Pays-Bas qui tombaient à Louvain. Mais battre l’Angleterre, finaliste de la dernière Coupe du monde, personne n’a osé l’imaginer. Trois pas d’élan, une frappe sur la gauche, des filets qui tremblent et 7.500 supporters électrisé·es.
Les suites de cette victoire ? Pas grand-chose.
Les suites de cette victoire ? Pas grand-chose. Le petit stade de Louvain a bien explosé, mais les présentateurs/trices JT se sont contenté·es de féliciter discrètement les Flames, alors que La Tribune, émission hebdo de foot de la RTBF, ne s’est arrêtée que quelques minutes sur le match. Le football joué par des femmes, ce n’est pas encore du vrai football. En Belgique du moins. La France a longtemps possédé le meilleur club du globe, avec l’Olympique lyonnais. L’Allemagne a remporté la Coupe du monde en 2003, renforçant l’attrait du pays pour ses joueuses. L’Angleterre a compris que les filles étaient le plus court chemin vers un titre international et y a mis les moyens.
- Portfolio / Femmes de foot
Alors, les récents succès belges sont-ils le reflet d’un football qui se porte bien ? L’égalité entre les équipes féminines et masculines se profile-t-elle ? Non. Car si les Red Flames suscitent, à raison, l’enthousiasme et portent le sceau de celles et ceux qui travaillent depuis des années à développer leur football, leurs victoires restent des anomalies. Le processus d’évolution est enclenché mais demeure royalement imparfait.

Feuille de match
Les Red Flames se composent des meilleures joueuses du pays. Elles sont l’équivalent des Diables Rouges. Mais elles ne représentent que la pointe de la pyramide du football belge, qui se divise en trois divisions nationales, suivies de trois divisions provinciales. Les dix meilleurs clubs du royaume se retrouvent chaque week-end au sein de la Lotto Super League, la division d’élite. Neuf d’entre eux sont rattachés à un club masculin. Anderlecht, le Standard, Bruges, La Gantoise… Seul le Fémina White Star, basé à Woluwé, est indépendant. Plus bas, des centaines de clubs provinciaux font vivre le football amateur.
Parmi cette constellation d’équipes se retrouvent environ 50.000 joueuses. Un chiffre en constante augmentation mais bien loin des 500.000 garçons affiliés. « Derrière chaque petite fille, il y a des parents à convaincre que le foot peut être une option, commence Audrey Demoustier, entraîneuse du Fémina White Star. Certains sont craintifs parce qu’ils ne connaissent pas les réalités des vestiaires, ne savent pas qui est le coach… Tout ce processus prend du temps. »
Et pour celles qui parviennent jusqu’aux terrains, c’est souvent avec un certain retard, comme le précise Xavier Donnay, responsable de la partie féminine du football au sein de l’aile francophone de la Fédération, l’ACFF (Association des Clubs Francophones de Football). « Les filles arrivent vers 9 ans au foot et sont confrontées à des petits garçons qui jouent déjà depuis 4 ou 5 ans, parce qu’elles ont d’abord testé des sports qui ne les intéressent pas. » Une réalité qu’il nuance par une autre, plus réjouissante : « Avant, sur 10 filles de 5 ans qui commençaient, on en perdait 6. Maintenant on n’en perd qu’une. »
Changement tactique
Une fois adultes, celles qui ont brisé ce premier plafond souffrent de la comparaison avec les garçons. Un joueur voit son avenir presque assuré dès son premier contrat car les montants sont tels, qu’en cas de blessure ou de talent inexploité, un homme aura de quoi se retourner. Pas une femme. « Une fille qui joue au foot doit toujours avoir un plan B », souffle l’ex-joueuse Estelle Perron. C’est le cas de Mélissa Tom, joueuse à Charleroi et étudiante. « J’ai pas de vie. Je me réveille à 6h du matin, je vais en cours de 8h à 16h et puis j’ai entraînement. En rentrant, je dois encore étudier. C’est assez dur. Si je dois faire des modifications, ce sera d’office au niveau des études, pas du foot. Parce que si je veux devenir pro, je dois faire des sacrifices. » Ses ambitions footballistiques, qui mêlent Flames et club à l’étranger, s’accordent mal aux contraintes d’une carrière classique. « On ne peut pas être avocate à côté. Certaines joueuses font le choix d’arrêter maintenant et de reprendre des études à 30 ans. D’autres font comme moi et alternent. »

Britt Vanhamel a écumé les équipes nationales de jeunes. Mais elle n’a goûté qu’une fois aux joies d’un rassemblement des Red Flames. Comprenant que la lutte était trop dure pour faire partie intégrante du groupe belge, elle a rapidement décidé de ne plus en faire un objectif. « Je me suis dit que si c’était pour ne pas jouer, ça ne valait pas le coup de sacrifier mes études. Beaucoup de joueuses ont pris la même décision que moi par rapport à l’équipe nationale. » D’autant que les matchs et les voyages impactent leur vie professionnelle. « On n’était pas payées en équipe nationale et on devait prendre congé au boulot pour aller aux matchs, ce n’était pas faisable. Si, en tant que psychologue, je dois à chaque fois dire à mes clients que je m’absente une semaine, ça ne va pas. » À titre de comparaison, les hommes ont toujours été payés en équipe nationale, mais pour eux, cela ne représente rien par rapport à ce qu’ils gagnent en club. Surtout, ils n’ont jamais eu à prendre congé au boulot pour rejoindre les Diables Rouges…
J’accepte beaucoup de sacrifices pour tout donner au foot.
Les Flames, Kassandra Missipo connaît. Dans l’équipe, la milieu de terrain de 25 ans frappe par sa hargne. Titulaire de l’équipe belge, elle joue aujourd’hui dans le club italien de Sassuolo. Un profil qui laisse imaginer une vie confortable et tournée vers le foot. La seconde partie est vraie, pas la première. « C’est toujours une passion, mais je ne peux pas dire que c’est mon métier. J’accepte beaucoup de sacrifices pour tout donner au foot. Je ne fais rien à côté du football pour le moment, c’est un choix. Beaucoup travaillent à côté, mais c’est pas une bonne combinaison. » Un quotidien consacré au football, dans un bon club italien, et avec le maillot national sur le dos ne suffit donc pas à assurer une vie de joueuse professionnelle. « On dit vite en Belgique qu’une joueuse est pro. Par exemple, si elle s’entraîne 6 à 8 fois par semaine. Mais professionnelle, ça doit être à tous les niveaux : physiquement, mentalement et pouvoir te dire que tu donnes les mêmes chances d’amélioration à toutes les joueuses qui sont sur ton terrain. Je ne dis pas que les conditions à l’étranger sont idéales, mais c’est déjà différent de la Belgique. »
Tout cela pour combien à la fin du mois ? « Entre 1.000 et 1.200 euros par mois », nous souffle une autre joueuse qui s’estime bien lotie. Mais on l’a directement senti, il n’était pas question de causer argent. « Les clubs demandent que les filles n’en parlent pas entre elles, précise Cécile De Gernier, ancienne Red Flames, il y a trop de disparités. D’ailleurs je ne suis pas très au clair avec ce qu’elles gagnent maintenant. » Audrey Demoustier rebondit : « Je pense que lever le tabou aiderait certaines joueuses et même le football en général à progresser. » Une carrière reste courte, et il faut penser à l’après et donc travailler ou faire des études en parallèle du terrain. « C’est un cercle vicieux, continue la coach du Fémina White Star. La différence avec un garçon, c’est qu’à partir de 16 ans, il commence à percevoir des montants qui lui permettent de ne pas faire des études. Une fille pas. Pour le moment, ça reste un danger de les arrêter pour le football, même si devenir performante implique d’y consacrer tout son temps. »
Hors-jeu
Britt Vanhamel, joueuse en première division, en sait quelque chose. Elle n’est pas la seule de sa fratrie à avoir connu le haut niveau : « Mon frère joue à un niveau inférieur au mien et n’a jamais été en équipe nationale. Sauf que lui n’a pas dû travailler à côté vu que son salaire lui permettait de vivre. Le soir, il était à la maison avec sa femme et ses enfants. Moi, en parallèle de ma carrière et de mes sacrifices de footballeuse, j’ai fait des études de psychologie. Je suis aujourd’hui indépendante pour me permettre de combiner. » Sans compter sur les contrats précaires qui ne permettent ni blessures ni garanties d’avenir.
Donc les garçons ont une valeur économique. Une fille, pas encore.
Et puis, il y a aussi la perception. Xavier Donnay explique : « On sait que si un joueur est bon, un club pourra le revendre à un autre. Donc les garçons ont une valeur économique. Une fille, pas encore. » L’argent n’est pas le seul fossé. Dans le foot, tout est pensé sur base des hommes, de leur morphologie et de leurs besoins. « Actuellement, on se dit que tout ce qui a été étudié sur le corps des hommes est applicable à celui des femmes. La rééducation, les soins, les tests : tout est basé sur leur physique et leurs capacités. Pour un tas de raisons, ça n’a pas de sens. Le retard est à l’échelle mondiale, alors dites-vous qu’en Belgique c’est pire, parce qu’ici, on a toujours 10 ans de retard », tranche Kassandra Missipo.
Le tacle n’est pas gratuit, il est même collectif. La Belgique n’est pas un pays de sport. Elle ne l’est pas à l’école, vu le peu d’heures de gym proposées, ni dans les aménagements pour les apprenti·es sportifs/ives de haut niveau. Elle ne l’est pas non plus dans la fierté qu’elle porte à ses exploits. « Et ça, ce n’est pas propre au football. Il y a un énorme problème au niveau de l’activation des jeunes dans le sport et ça a un impact sur les compétitions internationales, détaille Xavier Donnay. Pourtant, quand on compare nos maigres investissements avec les résultats qu’on arrive malgré tout à produire, c’est impressionnant. Qui est champion du monde en cyclisme ? Ont été les numéros 1 mondiales en tennis ? Qui finit 3e à la Coupe du monde de foot ? Est championne d’Europe en basket ? Nous. C’est insensé, mais c’est le miracle belge. » Miracle belge ou flamand ?
Flandre 1 – Wallonie 0
Le football cristallise parfaitement les dysfonctionnements d’un pays à plusieurs vitesses. Un rapide coup d’œil à la Lotto Super League suffit : en première division, deux clubs wallons, un bruxellois et… sept clubs flamands. Si la Belgique est en retard, la Wallonie l’est encore plus et tout ne peut pas se résumer à une situation financière inégale. « Du côté francophone, cela fait moins de dix ans que les filles sont autorisées à bénéficier du Foot-Élite-Études. En Flandre, ça a toujours été le cas en plus du fait que leurs moyens et infrastructures sont complètement différents », précise Xavier Donnay.
En Flandre, on permet aux joueuses de déplacer les examens auxquels elles ne peuvent pas assister. Pas ailleurs.
Le Foot-Élite-Études désigne le soutien apporté aux meilleur·es joueurs/euses pour combiner école et ballon. Il peut s’étaler sur quatre ans et commencer dès la 3e humanité. « Les Diables Rouges Witsel, Meunier, Chadli, ils sont tous passés par ce cursus de l’ACFF. Tout comme Tessa Wullaert est passée par celui de Voetbal Vlaanderen, l’aile flamande de la fédé. » Une collaboration entre clubs et établissements scolaires, débarquée il y a donc une dizaine d’années dans le parcours des joueuses francophones. Mais pas dans celui d’Estelle Perron. Elle a porté le prestigieux maillot du Sporting d’Anderlecht, s’y voyait faire carrière mais sa volonté de devenir vétérinaire a dribblé son rêve de footballeuse pro. « Avec le Foot-Élite-Études, on peut combiner, mais il est arrivé un peu tard pour moi. Je devais faire mes devoirs dans la cafèt’, où il y a tous les parents, c’était pas possible. Le club aurait pu mieux me soutenir. Mais je ne pense pas que j’aurais pu me sentir bien dans ce système parce que la priorité y reste le foot, alors que je plaçais mes études en premier. »
La joueuse Sakina Ouzraoui Diki relève également la différence d’adaptation des horaires scolaires. « En Flandre, on permet aux joueuses de déplacer les examens auxquels elles ne peuvent pas assister. Pas ailleurs. Oui, nos absences et retards sont excusés, mais c’est tout. Forcément, ça pousse certaines à laisser tomber et à miser plutôt sur les études. »
En plus de créer un championnat déséquilibré, ce constat typiquement belge a un impact direct sur la diversité de l’équipe nationale. Ou plutôt, sur l’absence de diversité, explique Leslie Nothomb, doctorante en management du sport à l’UCLouvain. « Imaginons une pyramide en haut de laquelle se trouve l’équipe nationale. Le sommet est censé représenter le reste de la pyramide. Si on prend l’étage juste en dessous, celui de la Lotto Super League, que constate-t-on ? Que la majorité des clubs sont flamands, même chose en provincial où il y a deux championnats flamands pour un seul francophone. Alors forcément, quand on remonte tout en haut, ce sont principalement des néerlandophones. » Principalement, voire uniquement. Au moment d’écrire ces lignes, l’équipe des Red Flames ne comptait dans ses rangs qu’une seule joueuse francophone, l’attaquante du Standard Welma Fon.
Photo d’équipe
Quiconque arpente les couloirs du centre d’entraînement de la Fédération belge de football à Tubize se rend compte du manque d’un autre type de diversité. Nez à nez avec les portraits des deux équipes nationales, Red Flames d’un côté, Diables Rouges de l’autre, l’adage selon lequel une image vaut mille mots se confirme. Chez les hommes, une nette représentation de la population belge et de sa diversité. Chez les femmes, pas. Le foot pro reste majoritairement pratiqué par des femmes blanches, néerlandophones, issues de classes sociales supérieures. « Les fans nous le font souvent remarquer et nous demandent pourquoi il n’y a pas de francophones, commence Kassandra Missipo. Dans notre génération de Red Flames, y’a pas beaucoup de diversité, mais si tu descends chez les plus jeunes, c’est différent et ça me rassure. Des filles viennent de partout. »

Pour la professeure en management du sport à l’UCLouvain, Géraldine Zeimers, le calcul est vite fait : « L’accès au sport de haut niveau est profondément inégalitaire. Si vous n’avez pas de parents prêts à vous soutenir, vous conduire aux entraînements et à investir, il est impossible de se dédier à 100 % à sa carrière. C’est pour ça qu’aujourd’hui la Fédération prévoit des statuts spécifiques qui permettent davantage l’accès à la professionnalisation. » Beaucoup de joueuses professionnelles ont choisi de se consacrer entièrement au football, même si leur salaire ne leur permet ni d’en vivre ni d’avoir une vue sur leur avenir. Mais qui peut se permettre une telle décision ?
Quand j’étais petite, je n’avais pas de modèles féminins dans le foot.
S’ajoutent à ce constat l’importance des modèles et le besoin de représentations. Imane El Rhifari, ancienne joueuse et actuelle coach d’une équipe masculine de jeunes au RWDM : « Quand j’étais petite, je n’avais pas de modèles féminins dans le foot. Aujourd’hui, je les trouve davantage chez les Diables Rouges ou dans l’équipe féminine française, pas chez les Flames. » Pour se projeter dans une carrière, il faut pouvoir s’identifier à des personnes qui nous ressemblent. « Ça freine certaines jeunes footballeuses qui voudraient bien jouer pour leur pays, mais ne s’identifient pas à l’équipe actuelle. Et puis parfois, elles sont testées chez les jeunes, mais ne sont jamais reprises en équipe première, poursuit Imane El Rhifari. Du coup, quand elles ont plusieurs nationalités, elles finissent par choisir une autre équipe. Comme le Maroc par exemple. »
C’est l’histoire de Sakina Ouzraoui Diki. Après être passée par Bruges et Anderlecht, l’attaquante est appelée chez les jeunes des Red Flames mais n’atteint jamais l’équipe A. Le frein ? Elle a la nationalité espagnole. « On m’a souvent sorti cette excuse. Pourtant, quand j’ai été approchée par l’équipe nationale marocaine, le problème était réglé en deux semaines. C’est comme ça le football, quand tu veux quelqu’un, tu l’as. » Résultat ? Une participation à la Coupe du monde l’été dernier avec le Maroc et une qualification historique pour les 8es de finale… que les Red Flames ont regardés à la télévision.
Molenbeek Social Club
Dans le paysage footballistique belge, un club fait office d’ovni, tendant plus vers le projet social : le RWDM Girls. Partant du constat que pas mal de filles n’avaient pas d’endroit où jouer, son fondateur Ramzi Bouhlel décide de créer un espace qui leur est exclusivement dédié. Tous les jours, le stade du Sippelberg, au cœur de Molenbeek, grouille de joueuses. Le RWDM Girls est d’ailleurs le club belge qui dénombre le plus d’affiliées et de diversité. « Chez nous, toutes les joueuses sont acceptées, il n’y a pas de test d’entrée. On a tous les niveaux : de l’équipe des seniors à l’élite. Ça explique en partie la diversité. S’ajoute aussi le fait qu’on est situé à Bruxelles, et qu’on est bilingue. On compte 67 nationalités différentes au sein du club. »
La réalité sera autre quand on atteindra les 150.000 joueuses.
Quand Ramzi Bouhlel jette les bases de son projet, personne n’y croit. Pourtant, le RWDM Girls est aujourd’hui un incubateur de futures pros. Chaque saison, il voit partir ses meilleures joueuses dans les clubs de première division. Ramzi Bouhlel prédit plus de diversité à tous les niveaux dans un avenir proche : « La réalité sera autre quand on atteindra les 150.000 joueuses. Et puis, il y a aussi des familles à convaincre. Des stéréotypes persistent : le foot, c’est trop physique, trop violent. Les parents pensent que leur fille va devenir garçon manqué ou lesbienne et refusent qu’elle aille jouer. Ça évolue, mais ce sont des choses que j’ai pu entendre. »
Un constat que fait aussi Imane El Rhifari : « Des petites filles m’écrivent pour me demander de convaincre leurs parents de les laisser jouer. On les invite à venir voir par eux-mêmes et souvent ils changent d’avis. La médiatisation aide aussi. Les parents ont vu passer des images de la Coupe du monde, ils ont, par exemple, vu la Marocaine Nouhaila Benzina jouer avec son foulard. »
Les stéréotypes sur les joueuses, Cécile De Gernier connaît. « Il y a encore une dizaine d’années, tout ce qui intéressait les gens en interview, c’était de savoir si les joueuses de l’équipe nationale étaient lesbiennes ou non… » Pour l’actuelle consultante à La Tribune et lors des matchs des Flames, un projet « incroyable » comme celui du RWDM Girls est essentiel pour faire émerger d’autres profils dans le football belge. Car ce manque de diversité a un impact direct sur la qualité du jeu.
Pour fonctionner, une équipe doit varier les profils. Aux joueuses physiques et scolaires qui composent les Red Flames devraient se mêler des techniciennes capables d’amener plus de folie. Des qualités encore trop peu présentes au sein de notre équipe nationale. « Quand je suis arrivée à Anderlecht, le coach m’a directement dit que ça se voyait que j’avais commencé dans la rue, rembobine Sakina Ouzraoui Diki. Ce n’est pas une insulte, c’est juste un autre style de jeu. De mes 8 à 12 ans, j’ai appris le foot en rue et pas en club, aujourd’hui j’ai les deux expériences. Si tu as une équipe avec 11 joueuses du même style, tu ne peux pas arriver loin. »
Mauvais terrain
Dans une cour de récré, ce sont toujours les garçons qui l’emportent.
Tous les joueurs le diront, c’est dans la cour de récré ou dans les culs-de-sac qu’ils ont peaufiné leurs dribbles. Des lieux qui s’entourent d’un certain romantisme quand ils sont liés au football… masculin. Mais pour les filles, ces espaces n’existent pas. « Dans une cour de récré, ce sont toujours les garçons qui l’emportent, illustre Audrey Demoustier, également prof d’éducation physique dans une école bruxelloise. Au Fémina White Star, on explique aux joueuses dès le plus jeune âge qu’elles doivent prendre l’espace mais elles disent tout le temps qu’on ne leur file pas le ballon, que les garçons font mal… On leur dit d’aller voir la direction pour qu’un espace soit spécialement aménagé pour elles. Il faut que ce soit systématique pour que les femmes puissent jouer entre elles de façon saine et amusante. »
D’ailleurs, Imane El Rhifari l’avoue : son talent balle au pied la rendait populaire à l’école. « Je jouais bien au foot et donc j’étais intégrée. Mais c’est vrai que j’étais la seule fille. » Dans les agoras – des petits terrains publics de foot ou de basket –, il a cependant fallu gagner sa place. « Une fois, j’ai été recalée. Donc on a chauffé les garçons qui étaient là pour qu’ils jouent face à nous. On a insisté, il y avait notamment Sakina [Ouzraoui Diki, ndlr], ils ont fini par accepter. On était que des pépites et on leur a mis 3-1. »
Convaincre les garçons que les filles ont le même droit de jouer, l’enjeu est là. Et il est essentiel. « Les garçons disent que ça ne les dérange pas s’il y a des filles, c’est juste qu’elles ne viennent pas », répond pour eux Lucie Puig. Travailleuse sociale au Centre d’Éducation en Milieu Ouvert à Saint-Gilles, elle coorganise l’action Place aux filles, qui leur consacre trois terrains de foot sur la place Morichar le temps d’une journée. « L’idée est que les yeux soient rivés sur ces matchs, mais pendant ce temps-là, des garçons décident de jouer en dehors des terrains. On a envie de leur dire : « Aujourd’hui, ne soyez pas spectateurs, soyez supporters ». Mais ils ont l’impression d’être exclus et ne se rendent pas compte que cette exclusion-là, les filles la vivent 90 % du temps. » Parmi les pistes d’action, la multiplication des espaces en non-mixité choisie. « En sensibilisant sur le fait qu’il ne s’agit pas d’exclure, mais d’offrir un endroit « safe ». Ça passe par un lieu où il n’y a que des « filles nulles » qui jouent ensemble. »
Il faut aussi permettre un dispositif 100 % féminin, avec des équipes composées que de filles.
Les « filles nulles », justement. Elles ont tout autant leur place dans les agoras que dans les clubs. Car si nos interlocuteurs/trices rêvent des Red Flames championnes du monde, elles/ils souhaitent avant tout une large base de joueuses et un sport où chacun·e peut s’amuser. L’idéal, pour Audrey Demoustier, est donc d’offrir plusieurs dispositifs. « On va rapidement diriger des filles très douées vers des garçons. C’est important de le faire pour leur développement. Mais il faut aussi permettre un dispositif 100 % féminin, avec des équipes composées que de filles. J’ai fait beaucoup de lobbying auprès des clubs bruxellois en expliquant qu’il faut permettre l’épanouissement à toutes les joueuses. »
Passe décisive ?
Si l’expansion est indéniable, les femmes qui jouent au foot sont encore dépendantes du bon vouloir des hommes. Le Standard a fait de son équipe féminine la meilleure du pays quand son président Roland Duchâtelet a décidé que les femmes méritaient autant (ou presque) de considération que les hommes. Mais l’intention n’était pas totalement désintéressée… Car c’est à ce moment-là qu’apparaît la BeNeLeague, une compétition féminine mêlant les meilleurs clubs belges et néerlandais, censée augmenter le niveau des équipes des deux pays.
« Roland Duchâtelet rêvait d’une compétition belgo-néerlandaise pour le foot masculin, donc il était fan de ce qui se passait chez les femmes, se souvient Cécile De Gernier. Il nous a ouvert les portes et on est devenues semi-pros. À l’époque, j’avais un fixe de 550 euros par mois, et des primes de victoire de 125 euros. On est restées semi-pros le temps de Duchâtelet, 4 ou 5 saisons, puis Bruno Venanzi a racheté le club et plein de joueuses sont parties. On nous a dit : « C’est 500 tout compris, victoire ou pas, et on vous les met en frais de déplacement parce que c’est pas imposable ». »
Quand un club va mal financièrement, la première équipe à en souffrir est son équipe féminine.
Aujourd’hui, les directions du Standard, d’Anderlecht ou de Louvain ont compris la plus-value de leur équipe féminine, et commencent à dépenser (un peu) d’argent pour payer et transférer les meilleures joueuses. Mais… « Quand un club va mal financièrement, la première équipe à en souffrir est son équipe féminine », déplore Cécile De Gernier. Géraldine Zeimers est plus optimiste. Ou cynique. « Je pense qu’on est arrivé à un point de balancier où même le plus gros misogyne du monde de la Fédération ou d’un club se rend compte que les filles rapportent de l’argent et que ce serait bête de s’en passer. L’intérêt économique passera toujours avant le social et l’éthique. »
Les droits des footballeuses semblent avancer en même temps que les droits des femmes en général. Quoique, pas exactement à la même vitesse. « Entre 1890 et 1920 en Europe, les stades étaient remplis et le foot avait pas mal de succès. Je pense aux Dick, Kerr’s Ladies Football Club, l’un des tout premiers clubs anglais. Certains de leurs matchs se jouaient devant 50.000 personnes », raconte la doctorante Leslie Nothomb. S’ensuivent des interdictions et autres bannissements de la part de la plupart des fédérations furieuses de voir les femmes faire concurrence à la pratique masculine.
Si le foot commence à être à nouveau autorisé dans la deuxième moitié du 20e siècle, son accès n’est pas une priorité des féministes tant les forces sont concentrées sur la lutte pour les droits fondamentaux tels que l’avortement ou le vote. « Il ne faut pas oublier que le football est un mouvement de société et que, tant qu’il y aura des inégalités entre les femmes et les hommes, il y en aura aussi dans le sport », analyse Géraldine Zeimers. Reste à comprendre les intentions derrière les avancées. Cécile De Gernier se réjouit de l’intérêt grandissant mais garde un œil critique sur son milieu : « Aujourd’hui, la société ne te permet plus d’être ouvertement misogyne. J’en vois certains avoir de grands discours sur l’importance du des équipes féminines de foot et les moyens déployés pour le faire grandir. Mais quand, à côté de ça, tu organises un match important des Red Flames [contre l’Angleterre en Ligue des nations, ndlr] le même soir que la Coupe de Belgique masculine, c’est hypocrite. Sur l’échelle de l’importance, ce sera toujours les hommes, et puis les équipes de jeunes et enfin les femmes. »
La cérémonie du Ballon d’or a été organisée au milieu d’une fenêtre internationale féminine.
Une problématique pas proprement belge. L’échelle internationale a aussi ses aberrations. 30 octobre 2023, tout le gratin du football mondial est présent à Paris pour la cérémonie du Ballon d’or. Les plus attentifs/ives ont peut-être tiqué sur la date. Le 30 octobre, soit la veille de la rencontre entre la Belgique et l’Angleterre. Aucun match ne venait déranger les hommes autour de la cérémonie. Ni championnat, ni Champions League, ni équipe nationale. Mais chez les femmes… « La cérémonie du Ballon d’or a été organisée au milieu d’une fenêtre internationale féminine, les Anglaises n’y sont pas allées alors qu’elles auraient dû, peste Cécile De Gernier. Ne dis pas que tu vas tout faire pour développer le foot féminin alors que tu organises des matchs d’hommes ou des cérémonies au même moment [que des matchs féminins de foot, ndlr]. Arrête tes grands discours si t’en as rien à foutre. Mais tu ne peux pas l’assumer parce que la société ne te le permet pas. »
Un discours qui peut s’appliquer aux médias. En juillet, les Red Flames prennent 5-0 face aux Pays-Bas, dans l’indifférence générale. Imaginez une telle défaite des Diables Rouges, les émissions spécialisées en auraient débattu toute la semaine. Et l’entraîneur en aurait pris pour son grade. Ici, rien de tout cela. Le coach Ives Serneels n’a pas eu à se défendre de cette humiliation.
Le stade à moitié plein
Pour que l’intérêt grandisse et que les conditions de travail, d’accès, de rémunération… s’améliorent, tous·tes les acteurs/trices doivent s’y mettre. Comme sur un terrain, il faudra la jouer collectif. Public, clubs, fédérations, médias, sponsors. « Il faut que tout le monde tire dans le même sens », synthétise Cécile De Gernier. « Le foot permet aux femmes de se développer, de se renforcer, de grandir et d’agir ensemble. Tout ce qu’elles apprennent sur un terrain, elles peuvent le réutiliser dans la société », transpose Leslie Nothomb.

La situation du foot belge évolue, c’est indéniable. « Aujourd’hui dans mon équipe [Anderlecht, ndlr], il n’y a pratiquement plus aucune fille qui a un boulot à côté. Vous m’auriez demandé il y a deux ans, ça aurait été l’inverse, résume Sakina Ouzraoui Diki. Mais il n’empêche que certains pays, dont la Belgique, demandent des résultats avant d’accepter d’investir. Mais le foot, c’est comme la crypto [la crypto-monnaie, une monnaie électronique, ndlr] ! Si vous n’investissez pas dans les joueuses, vous ne pouvez pas espérer des miracles. »
Investir dans les joueuses, mais pas que celles des grands clubs. « En Espagne, la Fédération a aidé les plus petites structures pour qu’elles puissent rivaliser, explique Audrey Demoustier, coach du Fémina White Star. On touche moins d’argent que les autres clubs de Super League, qui ont en moyenne 30.000 euros de plus. C’est discriminatoire. On doit éviter ça si on veut un foot attractif avec des petits clubs qui s’épanouissent. » Là où le foot masculin a l’habitude d’aider davantage les plus gros clubs, privilégier, chez les femmes, le soutien aux petites structures marquerait un réel changement. « On pourrait se dire : on a un peu plus, on investit. Aujourd’hui, si je veux qu’une joueuse du Standard vienne chez nous, on doit verser 2.000 euros pour payer les années de formation. Donc ce sont des petits clubs qui donnent de l’argent aux grands clubs. »
Le sport est un axe féministe comme un autre.
Reprenons l’idée du football comme miroir de la société. Les droits des femmes avancent, ceux des joueuses aussi. Mais l’heure n’est pas encore tout à fait à l’intersectionnalité. Si les progrès sont indéniables, ils bénéficient – pour le moment – surtout aux plus privilégiées. Géraldine Zeimers tranche : « Le sport est un axe féministe comme un autre. » Mais si en réalité le foot, sport le plus populaire du monde, était un axe encore plus important que les autres ? Faire prendre conscience dès le plus jeune âge aux hommes, si prompts à s’imposer sur les terrains, que les femmes y ont leur place. Cela leur permettrait peut-être de comprendre qu’elles l’ont partout. Et si, plutôt qu’un miroir, le foot était une porte d’entrée ?
Dans cet article, il n’est question que de football, pas de football féminin. Pourquoi ? Simplement parce que les mots ont leur poids. Et comme le détaille très justement Lise Burion, journaliste sportive à la RTBF : « Je n’aime pas le terme « football féminin ». Je choisis « compétition féminine de football », « Euro/CDM [championnat du monde, ndlr] féminin », etc. On ne dit pas « football masculin ». Ça induit une sorte de classification. Ça participe au changement d’utiliser les bons mots. »(L’histoire continue, La Première, 31 août 2023)