Le gouvernement belge refuse-t-il de protéger les femmes afghanes ?

Ce 13 juin, une affaire passera en recours devant le Conseil du Contentieux des Étrangers. Les deux jeunes sœurs d’un adolescent persécuté en Afghanistan et arrivé précédemment en Belgique se sont vu refuser leur demande de visa humanitaire pour le rejoindre avec le reste de leur famille, père, mère, frères et sœurs mineur·es. Ce n’est pas un cas isolé. Depuis quelques mois, des demandes de femmes afghanes se soldent par des refus. L’État belge s’affiche pourtant en défenseur des droits des femmes et des filles.

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« Il n’est pas démontré qu’elle court personnellement un risque réel d’être exposée à des traitements inhumains dans son pays d’origine uniquement parce qu’elle est une femme célibataire », justifie l’Office des Étrangers dans cet extrait du courrier de refus à la demande de visa humanitaire d’une des deux sœurs. La décision mentionne encore : « De plus, le 3 décembre 2021, les talibans ont approuvé un décret sur les droits des femmes interdisant les mariages forcés, confirmant les droits des femmes et accordant des droits de succession aux veuves. »

Cette justification est incompréhensible pour Hind Riad, l’avocate de la famille, membre du bureau Progress Lawyers Network. Et selon elle, cette affaire est emblématique d’un problème plus global dans le traitement, ces derniers mois, des demandes de visas humanitaires concernant des femmes afghanes.

Visa humanitaire

Lorsqu’un·e mineur·e arrive sur le territoire belge, il ou elle peut demander un regroupement familial, c’est-à-dire avoir la possibilité de faire venir, sous réserve d’un test ADN positif, son père, sa mère et les autres enfants mineur·es de la famille – qui ne peuvent rester seul·es. Pour les autres membres non éligibles au regroupement familial, « on tente le visa humanitaire », explique Hind Riad. Ce visa s’octroie en cas de situation de mise en danger dans le pays d’origine, comme pour les personnes à Gaza en ce moment, par exemple.

Jusqu’à récemment, concernant les femmes afghanes, « ces demandes aboutissaient à des décisions que l’on peut qualifier de raisonnables », poursuit Hind Riad. Mais ça, c’était avant. Dans sa décision, l’Office des Étrangers précise : « […] une référence générale aux circonstances dans le pays d’origine ne suffit pas pour l’octroi d’un visa humanitaire ». Et il poursuit sa démonstration par son estimation de la « possibilité » pour les deux sœurs de subvenir seules à leurs besoins. Il écrit à propos de l’une : « Bien qu’il soit interdit aux femmes de travailler dans certains contextes et secteurs, des rapports récents, tels que le « Afghanistan Gender Country Profile 2024 » de l’ONU Femmes, indiquent que certaines femmes peuvent encore exercer une activité professionnelle limitée dans des secteurs autorisés par les autorités, comme le travail manuel à domicile. Aucun élément de preuve n’a été fourni indiquant que la personne concernée ne pourrait exercer aucune forme d’activité professionnelle ou générer de revenus. »

Cynisme ?

S. et N. sont âgées de 18 ans (17 au moment de la demande en 2023) et 26 ans. Elles ne sont pas mariées. Leur petit frère a été reconnu réfugié en Belgique. La famille fait partie d’une minorité ethnique (les Hazaras) persécutée en Afghanistan, en particulier depuis la prise de pouvoir par les talibans en août 2021. Le frère a dû fuir seul, à un très jeune âge, en raison de ces persécutions. En novembre dernier, la famille apprend que le regroupement familial est accepté. Mais pas la demande de deux visas humanitaires pour les deux sœurs majeures…

L’avocate du bureau Progress Lawyers Network a connaissance d’autres cas : la demande de visa humanitaire d’une tante, veuve et mère d’un enfant, prise en charge par une famille, a été refusée. Ou celle d’une grand-mère, veuve également. En Afghanistan, les femmes ne peuvent désormais sortir dans l’espace public qu’accompagnées d’un tuteur. « Cette réponse de l’Office des Étrangers est horrible, réagit Hind Riad. L’Office ne nie pas ce que subissent les femmes mais estime qu’elles pourraient trouver des moyens de survivre, en restant cloîtrées chez elles, et trouver un tuteur quand elles doivent sortir. »

L’avocate constate par ailleurs qu’il « est très difficile de prouver le fait, négatif, qu’elles ne pourraient pas trouver de tuteur. » Concrètement, la décision de l’Office des Étrangers condamne les deux sœurs à l’enfermement et à la dépendance totale. Alors que les rapports sont clairs ; l’exclusion des femmes non mariées (ou qui ne sont pas sous la tutelle d’un homme) est structurelle en Afghanistan.

Apartheid de sexe

Il n’existe pas d’obligation légale absolue pour la Belgique d’accepter la demande de ces visas, si ce n’est le droit à la vie familiale. « La Belgique devrait s’y tenir, considère l’avocate. On conteste complètement la possibilité pour ces deux jeunes femmes de pouvoir survivre seules. » Suite à la détérioration de la situation des femmes en Afghanistan, une résolution du Parlement européen de septembre 2024 priait d’ailleurs instamment les États membres notamment de leur délivrer des visas humanitaires.

Ce texte déroule une série d’arguments : les répressions à l’égard des femmes et des filles, des minorités ethniques, des « défenseurs des droits de l’homme » et des personnes LGBTQIA+. L’isolement de l’Afghanistan, qui a entraîné une aggravation de la faim et de la pauvreté. L’interprétation extrême de la charia par les talibans. L’exclusion des femmes de la vie publique. L’interdiction qui leur est faite de travailler, d’accéder aux soins de santé sans parent masculin et à l’éducation au-delà de la sixième année. L’obligation d’un code vestimentaire déshumanisant. Le démantèlement du système de soutien aux victimes de violences, etc. : autant de violations des normes internationales. Sans parler d’un décret sur « la promotion de la vertu et la prévention du vice » qui, selon la résolution européenne, « étend encore ces restrictions et exige même que les voix féminines ne soient pas entendues en public, privant ainsi davantage encore les femmes afghanes de leurs libertés et droits fondamentaux, ce qui équivaut à mettre en place un apartheid sexiste ».

Si les parents de S. et N. décidaient de venir en Belgique, ils devraient laisser leurs filles derrière eux, ou les marier rapidement. S’ils restent, ils ne verront pas grandir leur fils ici en Belgique et renoncent aussi à une vie meilleure. Dilemme insoluble.

Hind Riad dénonce une hypocrisie politique. Lors des révoltes des femmes en Iran contre le port du voile en 2022, Hadja Lahbib (MR), la ministre belge des Affaires étrangères à l’époque, s’était coupé une mèche de cheveux devant la Chambre des députés pour dénoncer la répression contre les femmes. En 2024, le ministère des Affaires étrangères déclarait qu’il n’abandonnait pas les Afghanes. Depuis la nomination en février 2025 d’Anneleen Van Bossuyt, N-VA, au poste de ministre de l’Asile et de la Migration, l’orientation politique semble avoir changé.