Gouvernements des entités fédérées : les femmes au second plan ?

Les résultats des élections du 9 juin dernier ont bousculé le paysage politique des francophones. Sortis gagnants du scrutin, Les Engagés et le MR se retrouvent à la tête des gouvernements en Wallonie et en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Le 11 juillet, les deux partis présentaient leurs déclarations de politique régionale et communautaire reprenant les mesures envisagées pour les cinq années à venir… Faut-il s’en inquiéter ? Décryptage de Vie Féminine.

© Lara Perez Duenas pour axelle magazine

Divulguées début juillet, les déclarations des gouvernements de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) et de la Région wallonne posent de sérieuses questions sur l’avenir des politiques sociales et en matière de droits des femmes. Loin de répondre à nos attentes, ces feuilles de route risquent de perpétuer des systèmes d’oppression, tout en invisibilisant des enjeux collectifs cruciaux.

Invisibilisation des femmes

Aucune analyse systématique des impacts différenciés sur les femmes et les hommes

Tout d’abord, la décision des gouvernements de rejeter l’utilisation de l’écriture inclusive dans les textes officiels en Wallonie et en Fédération Wallonie-Bruxelles – au motif que « modifier l’écriture dans l’objectif de la rendre plus inclusive, sans tenir compte des règles grammaticales ou orthographiques, complique l’accès à l’information pour les citoyens les plus fragilisés » – illustre à elle seule la sous-représentation des femmes dans les futures politiques publiques. On ne retrouve par ailleurs aucune analyse systématique des impacts différenciés des futures mesures sur les femmes et les hommes (gender mainstreaming) dans leurs déclarations.

La partie consacrée à l’ »Égalité, droit des femmes et lutte contre les discriminations » dans la feuille de route du gouvernement de la FWB est, quant à elle, reléguée à un sous-chapitre au sein des politiques d’accueil de la petite enfance et du soutien aux familles. Ce positionnement révèle que ces questions de genre sont traitées d’un point de vue familiariste. Elles ne constituent donc pas une priorité pour les nouveaux gouvernements.

Qu’en est-il des violences faites aux femmes ?

En matière de lutte contre les violences faites aux femmes, bien qu’il mentionne y être attentif, le gouvernement wallon ne propose pas de mesures concrètes pour améliorer l’accueil des victimes, ni pour augmenter le nombre de places d’accueil disponibles. En outre, l’absence de mention du terme « féminicide » marque un manque de reconnaissance politique des avancées en la matière sous la précédente législature et questionne quant aux suites que donnera ce nouveau gouvernement à la loi Stop Féminicide.

La protection des enfants victimes de violences est par contre davantage développée. Des mesures telles que le renforcement des formations des acteurs/trices de terrain (police, SAJ/SPJ, Justice…) et la collaboration interdisciplinaire sont prévues. Mais nous attendons de voir comment ces déclarations d’intention se traduiront concrètement et avec quels financements.

 Amalgame et flou pour le secteur associatif

Le gouvernement wallon tend à amalgamer diverses formes de discriminations en plaçant sur un pied d’égalité le racisme et ce qu’il qualifie d’ »agressivité envers les Occidentaux ». Comme le patriarcat ou le capitalisme, le racisme est un système de domination qui s’accompagne de sanctions sociales et institutionnelles contrairement à un comportement agressif envers une personne. Cette confusion entre un système d’oppression et un comportement négatif à l’échelle individuelle révèle une incompréhension fondamentale de la manière dont le racisme structure notre société, notamment à travers des dynamiques de pouvoir profondément ancrées.

Si les gouvernements semblent réaffirmer l’importance du secteur associatif dans les politiques sociales, il fragilise simultanément les services publics, obligeant l’associatif à pallier les insuffisances de l’État. Nous observons beaucoup de déclarations d’intention, avec peu de précisions sur le chemin pour y parvenir (notons que le gouvernement prévoit un encadrement du secteur via un décret-cadre de la Région wallonne au sein de l’action sociale). Ce flou autour des mesures concrètes n’est pas surprenant dans une déclaration gouvernementale. Toutefois, il soulève une question cruciale : les secteurs concernés seront-ils réellement consultés pour mettre en place les réformes qui les touchent directement, ou seront-ils contraints de trouver eux-mêmes des solutions à des problèmes qu’ils n’ont pas causés ?

Pas de revalorisation des métiers de femmes

Absence de réflexion sur les maladies liées aux métiers du care

Alors que le gouvernement de la FWB propose d’encourager l’accès aux formations dans le secteur des soins, majoritairement composé de femmes, il reste silencieux sur les mesures nécessaires pour améliorer les conditions de travail et revaloriser ces métiers essentiels. L’absence de réflexion sur l’épuisement professionnel et les maladies liées aux métiers du care est d’autant plus frappante que ces problématiques touchent principalement des femmes. La proportion des femmes dans les malades de longue durée ne cesse en effet d’augmenter. « + 30,4 % en cinq ans contre + 15,87 % pour les hommes qui ne peut pas s’expliquer uniquement par l’augmentation du nombre de femmes actives », rapportait Le Soir il y a quelques mois.

Les maladies de longue durée représentent donc un phénomène en croissance constante en Belgique, dépassant même le nombre de chômeurs/euses. Pourtant, les déclarations gouvernementales ne se penchent que superficiellement sur cette question et affichent leur volonté de réduire le nombre de personnes en incapacité de travail, semblant ignorer la pénibilité du travail, notamment celui réalisé par les femmes. Celles-ci occupent fréquemment des emplois précaires et physiquement épuisants dans les secteurs du care, de l’éducation ou du nettoyage, qui ont un impact direct sur leur santé.

 L’accueil de la petite enfance

Concernant l’accueil de la petite enfance, principalement investi par des femmes, les déclarations gouvernementales prévoient un ensemble de mesures portant sur les subsides, les infrastructures et la création de places. Pourtant, ces professions, qui exigent des compétences et des qualifications spécifiques, sont trop souvent considérées comme des métiers par défaut.

Face à la pénurie, le gouvernement de la FWB propose d’assouplir la formation et d’accepter des travailleuses moins qualifiées, ce qui risque de dégrader la qualité de l’accueil, en mettant les impératifs économiques avant l’intérêt des enfants.

D’autres mesures comme conditionner l’accès à l’accueil d’un·e enfant par la mise à l’emploi de ses parents ou la volonté d’augmenter la déductibilité des frais de garde pour certaines catégories de personnes (à savoir celles qui travaillent) posent question.

Nous saluons toutefois la reconnaissance de l’ATL – Accueil Temps Libre – comme un troisième lieu de vie de l’enfant et notons la volonté de professionnalisation du secteur et l’intention de diminuer la précarité de l’emploi spécifiquement pour les accueillant·es extrascolaires. Cependant, l’accueil familial est mis en évidence comme une solution pour la prise en charge des enfants en dehors de l’école. Or, ce sont bien souvent les grands-parents et essentiellement les grands-mères qui sont réquisitionnées. Le gouvernement de la FWB mise donc ici sur le travail gratuit des femmes.

Emploi et logement : des mesures répressives

La politique de l’emploi repose sur une logique punitive

La politique de l’emploi, véritable colonne vertébrale des déclarations gouvernementales, repose sur une logique punitive. La volonté de lier l’attribution de logements sociaux à une remise à l’emploi est particulièrement problématique, car elle renforce l’idée selon laquelle les droits sociaux devraient être conditionnés à l’insertion sur le marché du travail. Or, cette vision occulte le travail invisible réalisé par les femmes, notamment dans le cadre domestique et de la prise en charge des enfants.

L’intention de réduire les allocations de chômage dans le temps, combinée à une politique de logement plus stricte, risque d’accroître les inégalités et de précariser davantage les personnes déjà fragilisées.

Un tournant à droite

Le gouvernement wallon veut réduire les impôts en passant par une diminution des « dépenses excessives de l’État » pour « rendre de l’oxygène à la classe moyenne ». Il veut aussi « diminuer radicalement les droits de succession ». Comment la classe moyenne pourra-t-elle mieux respirer si les services publics sont sous-financés et les investissements publics rabotés ? Sans parler de l’impact sur les personnes plus fragilisées socialement et économiquement. De plus, est-ce une fiscalité plus juste que de réduire les droits de succession ? Il s’agit là d’un véritable cadeau fiscal qui profite aux plus riches.

Ces gouvernements ignorent les réalités des femmes et des populations les plus précaires

En souhaitant réduire les dépenses publiques sous prétexte d’efficacité et de « responsabilité », ces gouvernements ignorent les réalités des femmes et des populations les plus précaires. Les réformes annoncées, qu’il s’agisse de la santé, du logement ou de l’emploi, risquent d’aggraver les inégalités existantes plutôt que de les résoudre.

La simplification administrative appelée des vœux de tous·tes ne semble cependant pas garantir l’obligation légale d’un guichet physique et l’accès à une personne réelle pour toute démarche administrative. Les secteurs associatifs et sociaux, souvent en première ligne pour compenser les manques de l’État, se trouveront alors pris en étau, face à des gouvernements qui préfèrent favoriser la privatisation et la marchandisation des services publics, au détriment de l’intérêt général et de la sécurité sociale.

Les associations féministes et les acteurs/trices sociaux/ales devront donc être vigilant·es face à ces politiques, qui ne feront qu’accentuer les fractures sociales et les inégalités de genre durant la législature.

Merci à la Fédération des Services Maternels et Infantiles (FSMI) et à Juliette Léonard, chargée de recherche au Collectif contre les Violences Familiales et l’Exclusion (CVFE), pour les échanges qui ont contribué à nourrir cet article.

Et le secteur associatif ?

Le curseur entre les partenaires de la majorité diverge concernant le secteur associatif, véritable colonne vertébrale de la société pour les Engagés, mais sujet de méfiance pour le MR. Le compromis se situera probablement entre ces deux visions.

Cependant, si cette « colonne vertébrale » des Engagés s’inscrit dans une vision caritative de l’associatif en lien avec leur héritage chrétien, on peut s’interroger sur la place laissée aux services publics dans cette nouvelle législature. Cette vision émanait en effet de leur programme, qui prévoyait les points suivants :

  • L’État devrait céder aux associations – en ce qu’elles seraient les mieux placées pour les accomplir – des missions telles que « la pédagogie, la facilitation de l’accès au logement, l’aide aux personnes précarisées, la santé, l’accueil des personnes âgées ou en situation de handicap, la culture, la formation ou encore l’accueil de personnes vulnérables ».

Ceci ne semble souhaitable ni pour les services publics, ni pour le secteur, ni pour les bénéficiaires de ces secteurs.

  • Défendre le volontariat comme « un axe central qu’il faut renforcer ».

Ce point ne créerait pas d’emplois pérennes mais permettrait d’éviter les cotisations sociales et risquerait de fragiliser le secteur associatif qui est impacté dès qu’il repose sur des bénévoles.

  • Encourager les fédérations d’asbl à développer une activité de guichet d’entreprise, afin de gagner en visibilité, d’établir une « relation client », de compléter leur offre actuelle de services et de leur ouvrir de nouveaux moyens.

Ce qui participe à la marchandisation du secteur.

Aucune vision de promotion de l’éducation permanente et d’outils critiques – pourtant si importants dans un monde de plus en plus polarisé – ne ressort in fine, que ce soit des programmes politiques ou des déclarations gouvernementales.

Cet encadré est le fruit d’un échange avec Juliette Léonard, Chargée de recherche en Éducation Permanente au sein du CVFE (Collectif contre les violences familiales et l’exclusion).