Quand les grands-mères gardent leurs petits-enfants

Les grands-parents jouent un rôle de premier plan dans la garde des petits-enfants en bas âge. Sans surprise, ce sont les grands-mères qui assurent… Il s’agit là sans doute d’une source d’épanouissement pour le lien entre les générations, mais cela pose aussi d’autres questions : les aînées sont-elles obligées de pallier les manquements de notre société ? Témoignages de femmes et éléments de réponse avec Marie-Thérèse Casman, sociologue à l’Université de Liège.

CC Rodrigo Tejeda

Une enquête européenne sur la « grand-parentalité » a mis en exergue le rôle de soutien affectif et économique des grands-parents vis-à-vis de leurs enfants. « Avec des intensités et des fréquences différentes, les grands-parents constituent une des pierres angulaires de la politique familiale en Europe, y compris la garde des enfants en bas âge, affirme Marie-Thérèse Casman, sociologue à l’Université de Liège et spécialiste de la famille. Dans les pays du Sud, comme l’Italie et l’Espagne, on attend vraiment beaucoup des grands-parents qui deviennent souvent des substituts éducatifs, alors que dans les pays du Nord, on compte davantage sur les moyens collectifs de garde. » Pourtant, en dépit de sa position géographique, la Belgique a encore du chemin à parcourir.

Dans notre pays, « la couverture des places d’accueil en crèche n’est que de 30 % – avec d’importantes variations régionales – et les modes de garde ne sont pas toujours adaptés aux horaires de travail ni aux défis de la mobilité de beaucoup de grands-parents et de parents. Sans parler du prix quand les structures ne sont pas subventionnées », analyse la sociologue. La précarisation de l’emploi d’une part – en particulier celui des femmes – et, de l’autre, les injonctions de l’État social actif – comme « l’activation » des demandeurs d’emploi ou la réduction du chômage d’insertion – font le reste. « À défaut de grands-parents dans les parages, beaucoup de femmes estiment que si leur salaire doit finir dans les frais de garde, alors autant rester avec le bébé. Ainsi s’enclenche la spirale qui conduit vers la perte de l’emploi, et parfois le chômage de longue durée. »

Mamies à la rescousse

Parfois, les « mamies » interviennent. « Ma fille a inscrit son bébé à la crèche communale dans les temps, raconte Nadia. Avec son salaire, pas possible de payer une garde privée… Mais cette place, elle ne l’a jamais obtenue. Je suis pensionnée et en bonne santé, alors c’est moi qui ai pris la relève, mais je ne trouve pas cela très juste, ni pour moi, ni pour les parents, ni pour l’enfant qui a droit à avoir une socialisation entre pairs. » Beaucoup d’aînées fonctionnent comme un levier pour le maintien au travail, voire l’ascension sociale de leurs enfants.

Je suis pensionnée et en bonne santé, alors c’est moi qui ai pris la relève, mais je ne trouve pas cela très juste, ni pour moi, ni pour les parents, ni pour l’enfant qui a droit à avoir une socialisation entre pairs.

« Les femmes qui se retrouvent grands-mères aujourd’hui ont vécu les années 60 et 70 avec la montée du féminisme et l’activité professionnelle des femmes, souligne Marie-Thérèse Casman. Pionnières dans leur parcours d’émancipation, elles ont été trop souvent bloquées dans l’ascension sociale entre autres à cause du manque de moyens pour pouvoir à la fois avoir des enfants et une activité professionnelle. De surcroît, elles n’ont pas toujours été aidées par leur mère et belle-mère qui reproduisaient peut-être les rôles féminins et masculins traditionnels. » Et bien sûr, elles n’ont pas toujours été aidées par leur mari, par leur père ou par leur beau-père ! Quant aux femmes d’aujourd’hui, le tableau n’est pas plus reluisant : chaque jour, elles consacrent toujours en moyenne 1 heure et 23 minutes de plus que les hommes au soin et à l’éducation des enfants (2 heures et 17 minutes pour les femmes contre 54 minutes pour les hommes). Les chiffres sont encore plus saisissants concernant les femmes de 26 à 40 ans : la différence est de 3 heures et 49 minutes (6 heures pour les femmes contre 2 heures et 11 minutes pour les hommes).

CC Bjorn Egil Johansen

« Le plaisir de voir grandir des enfants »

On décrit la vieillesse comme un moment où les femmes peuvent davantage se dédier à elles-mêmes et choisir leurs activités, y compris celle de garder leurs petits-enfants, ou même ceux des amis, comme en témoigne Monique. « On m’a licenciée à un an de la pension légale, je me suis sentie perdue. Au même moment une voisine m’a demandé de m’occuper de son jeune enfant. J’ai commencé à garder S. les après-midi libres. L’information s’est répandue rapidement et d’autres enfants sont arrivés. J’ai choisi de faire cela gracieusement, même si je ne roulais vraiment pas sur l’or. C’est davantage le plaisir de voir grandir des enfants, d’avoir un échange avec les voisins dont certains sont devenus de vrais amis. Et je peux toujours refuser si je n’ai pas envie, si j’ai d’autres choses à faire. Je garde ainsi cet esprit village qui se perd de plus en plus, avec des voisins qui se disent à peine bonjour, qui érigent des clôtures physiques et mentales à tour de bras, qui sont coincés dans un rythme de vie très dur. »

« Un rôle accepté, pas une imposition »

Mais qu’en est-il de cette liberté quand le plaisir se transforme en devoir ? « Dans mon livre Des liens avec des fils d’argent, explique Marie-Thérèse Casman, on retrouve les différents positionnements. Il y a des grands-parents qui disent « Je suis taillable et corvéable à merci », d’autres sont d’accord de garder les petits-enfants dans le respect de leur vie. Ce qui est sûr, c’est que la grand-parentalité doit rester un rôle accepté par les grands-parents, pas une imposition. »  

La couverture des places d’accueil en crèche n’est que de 30 % – avec d’importantes variations régionales – et les modes de garde ne sont pas toujours adaptés aux horaires de travail ni aux défis de la mobilité de beaucoup de grands-parents et de parents. Sans parler du prix quand les structures ne sont pas subventionnées.

« Quand mon fils m’a annoncé qu’il allait devenir papa, poursuit Monique, le discours a été très clair dès le début : l’enfant irait en crèche et moi, je m’en occuperais à la sortie. J’étais satisfaite de ce plan car mon fils aussi avait été en crèche – contrairement à sa sœur aînée qui avait été gardée par ma maman – et j’avais trouvé cela plus épanouissant, même si cela me demandait un très grand effort logistique et économique : la crèche n’étant pas desservie par des bus, il fallait marcher pour le déposer tous les jours, le récupérer le soir, courir, être à l’heure… Pour mon petit-fils je suis surtout contente que personne ne m’ait demandé de choisir entre mon travail – même dans les conditions pénibles que je vivais – et mon rôle de grand-mère. »

Contrairement à Monique, certaines grands-mères vivent ce tiraillement : encore au travail quand leurs petits-enfants voient le jour, elles se retrouvent « obligées » de jongler entre travail et garde des petits pour aider les parents. « C’était le cas de Madame D., raconte Monique. Elle était accueillante d’enfants mais elle a dû réduire son horaire quand les jumeaux de sa fille, en famille monoparentale, sont nés. Elle a eu du mal à s’en sortir, d’autant plus que le statut d’accueillante n’est déjà pas en or… »

Quelles solutions ?

Au-delà de l’investissement des femmes, des solutions sont depuis longtemps sur la table. Le partage des tâches de soin et d’éducation des enfants avec les hommes est une première étape, mais il faut évidemment des moyens supplémentaires dans l’accueil de la petite enfance. Autre solution, « la réduction du temps de travail pour tout le monde, hommes et femmes, pour qu’on puisse faire autre chose de nos vies », avance Marie-Thérèse Casman. C’est en effet une piste, toutefois les femmes occupent déjà la majorité des temps partiels et leur temps libre n’est pas consacré aux loisirs, plutôt à la prise en charge de leur famille… Enfin, Marie-Thérèse Casman regrette qu’on aille « plutôt dans un sens où on est en train de creuser les inégalités sociales et d’essayer de faire payer la note aux plus pauvres. » Aux femmes en priorité, puisque finalement notre société tire un avantage direct à leur précarité : mères et grands-mères sont ainsi disponibles pour assurer gratuitement et de manière privée les tâches de soin et d’éducation des enfants.

Article initialement publié dans axelle n° 187 en mars 2016 et mis en ligne à l’occasion de la sortie du numéro hors-série janvier-février 2017

Pour aller plus loin

Initiée en 2004 auprès de personnes de plus de 50 ans dans onze pays européens, l’enquête The Survey on Health, Ageing and Retirement in Europe (SHARE) est réalisée tous les deux ans et fournit des données sur les questions relatives à la famille, la santé, le travail, la retraite…

Lire aussi cette interview de Marie-Thérèse Casman à propos du rôle primordial des grands-parents aujourd’hui.

Sondés dans le cadre du « Thermomètre Solidaris – RTL INFO – Le Soir », 793 jeunes parents évoquent leur organisation familiale au quotidien et n’hésitent pas à parler de « marathon ». Mais sans surprise, ce sont majoritairement les femmes qui courent, entre travail et prise en charge des enfants et des tâches domestiques.

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