L’histoire de Betty : réveil d’un trauma sur son lieu de travail

Par N°262 / p. 45-48 • Janvier-mars 2025

Elle avait tout oublié des viols subis dans l’enfance, jusqu’à ce que l’odeur d’un patient réveille sa mémoire. D’abord dévastée, Betty s’est battue pour que la levée de son amnésie traumatique soit reconnue comme un accident du travail.

© Khassatu Ba

Betty [prénom modifié à la demande de l’intéressée], infirmière en psychiatrie dans un hôpital français, se souviendra longtemps de ce jour de juin 2018 où sa vie a basculé. Occupée à accueillir un patient qui venait d’arriver dans son service, elle s’est soudain sentie très mal. « Quelque chose s’est mis à trembler à l’intérieur de moi, c’était comme un séisme. » Assez vite, elle réalise que c’est l’odeur de ce patient qui lui pose problème car elle lui rappelle celle du voisin, adulte, qui l’a violée quand elle était enfant. « Je n’avais pas oublié ce voisin mais j’avais oublié ce qu’il m’avait fait. » Pour Betty, plus rien ne sera jamais comme avant. Au fil des mois, des souvenirs de plus en plus précis l’assaillent, bouleversant son quotidien professionnel et familial. « C’était comme si elle se prenait un TGV dans la tête », se souvient une de ses collègues.

« Amnésie traumatique dissociative »

Si les souvenirs traumatiques sont restés enfouis sans que Betty n’en soit consciente, c’est parce qu’il y a eu une déconnexion de son cerveau au moment des viols, pour survivre au stress. On appelle ce phénomène désormais bien connu « l’amnésie traumatique dissociative ». Toutes les personnes confrontées à des violences extrêmes peuvent être touchées, et le phénomène est d’autant plus fort que les victimes sont jeunes, et les violences répétées. « 50 % des victimes d’inceste et 40 % des victimes de violences sexuelles dans l’enfance sont concernées par l’amnésie traumatique, précise Muriel Salmona, psychiatre spécialisée et fondatrice de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie. Les faits sont là mais ils ne sont pas accessibles. Une situation, un contexte, une sensation ou une émotion reliée aux violences peuvent faire revenir les souvenirs, de manière diffuse ou brutale. »

Quand la mémoire traumatique se réveille, tout ce qu’elle contient explose : tous les ressentis, les angoisses, la sensation de mourir imminente, la détresse, les douleurs, etc. Mais aussi tout ce qui concerne l’agresseur : sa haine, son mépris, son excitation perverse…

« Cela revient souvent via des sensations physiques, ajoute la psychologue féministe Alix Béranger, car le corps se souvient très bien de ce qui lui est arrivé. Et les odeurs sont très importantes : celle de l’agresseur ou celles qui sont concomitantes aux violences, comme une odeur de lessive ou de plante, de fleur. » Sans prise en charge spécifique, les victimes peuvent se retrouver dans des situations inconfortables, voire très invalidantes, et devenir par exemple incapables de retourner sur leur lieu de travail, comme Betty. « Quand la mémoire traumatique se réveille, tout ce qu’elle contient explose : tous les ressentis, les angoisses, la sensation de mourir imminente, la détresse, les douleurs, etc., égrène Muriel Salmona. Mais aussi tout ce qui concerne l’agresseur : sa haine, son mépris, son excitation perverse… » C’est comme s’il était là tout le temps, à coloniser la victime, sans qu’elle puisse lui échapper.

« Tout vous revient à la figure »

Totalement bouleversée par la levée de son amnésie traumatique, Betty tient le coup pendant près de six mois, s’organisant pour ne pas être en contact avec ce patient « qui n’y était pour rien ». À la maison, elle continue de s’occuper de son fils, qui avait alors 6 ans, comme si de rien n’était. « Être là pour lui, cela donne un semblant de normalité au quotidien », se remémore-t-elle. Mais sa mémoire traumatique est têtue, et ne la laisse plus tranquille. « En décembre 2018, le film Les chatouilles [inspiré de la vie d’Andréa Bescond, victime d’abus sexuels dans son enfance, ndlr] sort au cinéma. Des femmes témoignent dans les journaux qui traînent dans la salle de pause du boulot. Je les lis. Ça m’achève. » Betty perd le sommeil, pleure tout le temps ou presque, finit par arrêter le travail et plonge dans un abîme de détresse. « J’avais des idées suicidaires. Un jour les pompiers et les gendarmes sont venus me chercher pour m’hospitaliser en urgence, j’ai retrouvé mes collègues mais comme patiente », raconte Betty, très émue à l’évocation de ce souvenir. « Une fois ce risque vital passé, le plus dur arrive, car il faut se confronter au trauma. C’est là que commence le véritable travail. Tout vous revient à la figure, tous ces choix de vie qui n’en ont pas été, car directement liés aux viols. J’ai été envahie de regrets concernant tout ce que j’avais fait ou pas fait. C’était très dur. »

Une fois ce risque vital passé, le plus dur arrive, car il faut se confronter au trauma. C’est là que commence le véritable travail. Tout vous revient à la figure, tous ces choix de vie qui n’en ont pas été, car directement liés aux viols…

« D’un seul coup, on se retrouve face à ce qui n’avait pas pu être « traité » par le cerveau à l’époque des violences, décrypte la psychologue Alix Béranger. Cette confrontation à la vulnérabilité et à la souffrance peut être très douloureuse et donner l’impression, au fil des jours, que la situation s’aggrave. » L’accompagnement par un·e ou des professionnel·les formé·es au psycho-trauma s’avère indispensable, pour que les personnes ne soient pas démuni·es face à des émotions si intenses. « Elles peuvent, en complément, être soutenues par un traitement antidépresseur pour que l’angoisse ne soit pas trop envahissante », ajoute Alix Béranger. Pour les personnes ainsi prises en charge, « cette flambée des symptômes n’est qu’un passage, mais cela peut être très douloureux ».

Un « accident du travail » ?

Betty, qui a dû s’arrêter de travailler pendant un an, confirme : c’est très difficile, mais cela ne dure pas… À peine sur pied et habituée à militer pour les droits des salarié·es via le syndicalisme, Betty entreprend de faire reconnaître la levée de son amnésie traumatique comme « accident de travail ». « Les violences ne se sont pas déroulées sur mon lieu de travail. Mais l’événement déclencheur de mon mal-être est lui directement lié à ma pratique professionnelle », justifie-t-elle. Cette demande tout à fait inhabituelle n’est pas sans poser question à sa hiérarchie : l’hôpital doit-il payer pour des violences qu’il n’a pas commises, sachant que la reconnaissance en accident du travail ouvre des droits à un versement de salaire complet pendant toute la durée de l’arrêt maladie ? Assez vite cependant, ses responsables décident de la soutenir. Et Betty s’en va courageusement affronter la commission en charge de la reconnaissance des accidents de travail des fonctionnaires.

Les violences ne se sont pas déroulées sur mon lieu de travail. Mais l’événement déclencheur de mon mal-être est lui directement lié à ma pratique professionnelle.

« Je me suis présentée à eux avec un écrit, parce que j’aime beaucoup écrire et j’ai tout lu d’une traite, relate-t-elle. Je n’y suis pas allée par quatre chemins, j’ai tout raconté. Évidemment, ils étaient un peu sonnés. Ils ne s’attendaient pas à ça. » Tellement pas qu’ils n’ont pas osé statuer et qu’ils ont demandé qu’une seconde commission se réunisse… « Il fallait aussi que je refasse une expertise psychiatrique, se souvient Betty. Mais cette fois, j’ai exigé qu’ils m’envoient vers un professionnel valable. Car le premier que j’avais vu était un vrai pervers qui avait des photos de femmes nues sur son bureau, il m’avait demandé l’âge de mes premières règles, et celui de mon premier rapport sexuel. Je m’étais effondrée. » Le second expert, plus au fait du psycho-trauma, émet un avis favorable à la reconnaissance de l’accident du travail de Betty, et la commission suit son avis. Le directeur de l’hôpital, en charge de la décision finale, accorde la reconnaissance définitive peu après. « C’était très important pour Betty, ce positionnement de l’institution », évoque une collègue.

« Faire bouger les employeurs »

« L’histoire de Betty permet de bien comprendre ce qu’est la mémoire traumatique », avance Raphaëlle Manière, pilote de la cellule de veille nationale contre les VSS (violences sexistes et sexuelles) au sein de la CGT, le syndicat français auquel est affiliée Betty. « Cela nous aide à faire bouger les employeurs sur cette question-là. Les personnes qui ont subi des violences sexuelles dans l’enfance doivent pouvoir être soutenues par un dispositif d’entreprise qui parle de violences sexistes et sexuelles. On sait que ces violences, où qu’elles soient commises, sont un frein au travail des femmes, à leur possibilité d’y être libres et indépendantes, et de continuer leur carrière. On est là dans un champ de construction au niveau du travail qui est très intéressant, et très enthousiasmant. L’histoire de Betty nous permet de pousser le curseur de notre réflexion. »

Les personnes qui ont subi des violences sexuelles dans l’enfance doivent pouvoir être soutenues par un dispositif d’entreprise qui parle de violences sexistes et sexuelles.

« Seule, je ne m’en serais jamais sortie, reprend Betty. J’étais partie loin, très loin. Mais mon conjoint a été très soutenant. Mes collègues et ami·es aussi. Il y en a avec qui j’ai perdu le contact mais il y a eu tous ceux et celles qui sont resté·es à l’écoute, qui se sont inquiété·es, qui ont pris des nouvelles régulièrement, et qui m’ont accueillie quand je suis revenue travailler. » Comment trouver le bon positionnement, quand on est face à un·e ami·e ou collègue comme Betty ? « Quelle que soit la situation, il est important de recevoir la parole de la personne concernée sans la remettre en doute, répond Alix Béranger. L’idée, c’est de ne jamais préjuger ou présumer ce dont l’autre a besoin. Il faut accueillir et dire : de quoi as-tu besoin ? On se met un peu à disposition, dans la mesure de ses moyens bien sûr, et on oriente vers des professionnel·les et associations spécialisées. »

Formation continue

Toutes ces précautions et savoir-faire, Betty et ses collègues les mobilisent aujourd’hui avec les patient·es de leur service. « Je me suis formée malgré moi à l’accueil des symptômes de la mémoire traumatique, constate Betty. Quand j’ai commencé à comprendre ce qui m’arrivait, j’ai réalisé que beaucoup de nos patients avaient subi des violences sexuelles dans leur enfance et qu’on était passés à côté depuis des années. » Muriel Salmona explique que « la méconnaissance des phénomènes psychotraumatiques, de la réalité et de la fréquence des violences sexuelles commises sur des mineur·es, fait que les victimes qui ont des réminiscences traumatiques ne sont le plus souvent pas crues. On leur renvoie qu’il s’agit de fantasmes, d’hallucinations rentrant dans le cadre de psychoses, ou bien de faux souvenirs. »

La méconnaissance des phénomènes psychotraumatiques, de la réalité et de la fréquence des violences sexuelles commises sur des mineur·es, fait que les victimes qui ont des réminiscences traumatiques ne sont le plus souvent pas crues.

Ces risques d’erreur de diagnostics résonnent avec des souvenirs pour Betty. Comme cette jeune « compliquée, qui avait été séquestrée et violée et qui aguichait tous les gars dans l’unité. Mais c’était clairement un symptôme de son trauma. Si vous n’êtes pas formé·e, vous ne pouvez pas savoir et vous risquez de cataloguer les gens. » Elle évoque aussi un vieux monsieur régulièrement hospitalisé, et qui allait très mal. « Il était très angoissé. Un matin, alors qu’on prenait un petit café tous les deux avant une activité jardin, il s’est mis à me raconter qu’il avait été violé par son frère, enfant, pendant des années. On a parlé durant deux heures. Il ne nous l’avait jamais dit. »

Pour que l’équipe monte en compétences sur le sujet, Betty avait rencontré la directrice des soins afin de mettre en place une formation destinée au personnel à propos du stress et des symptômes post-traumatiques. « On aborde désormais le sujet en formation continue », se réjouit l’infirmière, qui aimerait aujourd’hui devenir thérapeute familiale. Si ses « antennes » sont maintenant allumées et qu’elle a le sentiment d’être plus proche des besoins des patient·es, Betty n’en est pas forcément plus tranquille. « Quand ils me disent ce qu’ils ont vécu, et que je vois où ils en sont, c’est difficile, parce que j’ai un aperçu de par où ils vont passer. Et que je sais que s’ils sont mal entourés, ça sera encore plus difficile. » On parle là de rester vivant·e, comme Betty, ou pas…

Prolongation réflexive…
Et en Belgique ?

Est-ce qu’une telle situation serait imaginable en Belgique ? axelle a posé la question à Gaëlle Demez, responsable des Femmes CSC. « Je n’ai pas connaissance d’un tel cas en Belgique mais ce serait un chantier à débroussailler, même si je ne garantis pas que ce serait pris en compte, car la reconnaissance d’un accident du travail, c’est déjà assez compliqué. Tout dépendrait un peu des juges sociaux qui seraient en face.
Cette histoire de trauma réactivé par le travail, cela peut aussi concerner autre chose que des violences sexuelles. Cela vaudrait vraiment la peine de le tenter. Nous pouvons bien sûr rendre nos délégué·es attentifs/ves à cela. Si des personnes se sentent concernées par cette histoire, que cela résonne pour elles, il faut qu’elles s’adressent à leur syndicat et à la médecine du travail. Le mieux, c’est de faire la déclaration le plus vite possible, idéalement dans les 24 heures. Le formulaire de déclaration d’un accident du travail se trouve dans tous les lieux de travail. »

Violences, sororité et émancipation

Conscientiser les violences, et lutter pour être reconnue comme victime, cela peut être un outil puissant d’émancipation. Peu après la reprise du travail de Betty, les femmes de sa section syndicale ont ainsi trouvé la force de virer un collègue toxique et violent qui avait humilié plusieurs d’entre elles avec des propos très sexistes, et qui avait commis des agressions sexuelles. Pour Raphaëlle Manière, du syndicat français CGT, « les femmes ont réussi à dire stop aux violences sexistes et sexuelles qui pouvaient avoir lieu à l’intérieur du syndicat. L’histoire de Betty a donc fait grandir le syndicat sur cette dimension aussi. C’est vraiment très intéressant. »