Histoire des revendications féministes, silences sélectifs de la gauche

Les partis de gauche, alliés « naturels », à tout le moins théoriquement, des mouvements de femmes, les ont-ils soutenus dans leurs combats ? Retour et remise en contexte de quelques luttes emblématiques en compagnie de l’historienne belge Éliane Gubin : ébauche d’un paysage nuancé. Un article en deux parties ; pour la période la plus contemporaine, rendez-vous ici.

1926 : des femmes exercent pour la deuxième fois leur droit de vote, à l’occasion des élections communales belges – comme en 1921. Il faudra attendre 1948 pour qu’elles accèdent au suffrage universel. CC Auteur·e inconnu·e, via Wikimedia Commons

Fondés à la fin du 19e siècle ou au début du 20e sur des revendications d’égalité, les partis de gauche n’ont pourtant pas toujours défendu l’émancipation féminine – et s’y sont même parfois carrément opposés. Il a aussi pu arriver que la droite permette d’importantes avancées.

La loooongue bataille pour les droits juridiques

Si les inégalités entre les femmes et les hommes ne datent pas du Code civil de 1804, instauré sur le territoire de la future Belgique par Napoléon Bonaparte, ce texte les a gravées dans le marbre (signant même un recul), en plaçant les femmes mariées dans un état d’incapacité juridique, un statut de « mineure à vie ». L’article 213 du Code soumettait l’épouse à la toute-puissance de son époux, dans tous les domaines.

L’article 213 du Code Napoléon soumettait l’épouse à la toute-puissance de son époux, dans tous les domaines.

Au 19e siècle, afin de soutenir le combat des femmes pour l’obtention de leurs droits fondamentaux, des hommes apparaissent, parfois en filigrane, parfois aux avant-postes : hommes de gauche, pour la plupart. Une gauche dont, à l’époque, faisaient partie les libéraux, opposés aux forces conservatrices, monarchistes ou cléricales, qui siégeaient à droite. L’historienne Éliane Gubin évoque par exemple « le juriste gantois, François Laurent. Il a rédigé en 1879, à la demande du ministre de la Justice, le libéral Jules Bara, un projet de réforme du Code civil qui supprimait purement et simplement l’autorité maritale ». Projet jeté aux oubliettes lors du retour des catholiques au pouvoir.

Ce principe d’autorité maritale ne sera abrogé qu’en 1958, voté par une coalition gouvernementale socialiste-libérale. Il faudra encore attendre la réforme des régimes matrimoniaux, votée à l’unanimité, cette fois, en 1976, pour que soit instaurée dans les faits l’égalité juridique totale au sein du couple marié.

Qui a peur du vote des femmes ?

L’ancêtre du parti socialiste actuel, le Parti ouvrier belge (POB), revendique dans sa charte de 1894 la prise en compte de tous·tes les opprimé·es. « Le texte défend, énumère Éliane Gubin, l’égalité de race, de religion, de sexe, d’origine. Cette égalité – et c’est un bémol important – doit être replacée dans le contexte de l’époque : les différences « naturelles » entre hommes et femmes et la conception de la famille. Mais surtout dans l’objectif prioritaire du POB. Comme, selon lui, toutes les inégalités s’effaceront de facto avec l’avènement du socialisme, la conquête du pouvoir prime sur toutes les autres revendications. »

Les luttes présentèrent ce double paradoxe : une gauche ouverte à l’émancipation féminine refuse le vote des femmes. La droite, hostile à l’émancipation féminine, le propose comme barrière au socialisme…

C’est la raison pour laquelle les socialistes, unis aux libéraux, ont lutté dès 1902 contre le vote des femmes. Porté, au contraire, par les catholiques ! « Chaque camp était persuadé que les femmes, « conservatrices de nature », voteraient massivement pour la droite, analyse l’historienne. Les luttes présentèrent ce double paradoxe : une gauche ouverte à l’émancipation féminine refuse le vote des femmes. La droite, hostile à l’émancipation féminine, le propose comme barrière au socialisme… »

Une égalité à géométrie variable

La défiance socialiste vis-à-vis de l’émancipation des femmes, Éliane Gubin la replace dans un contexte de crainte, voire de paranoïa, concernant la possibilité de division de la classe populaire. Par exemple, le POB, tout en soutenant les législations protectrices du travail, avait pour objectif de soustraire « la femme » à l’exploitation capitaliste pour la replacer dans son « milieu naturel », la famille. De plus, les emplois féminins, moins rémunérés, maintenaient les salaires masculins vers le bas et pouvaient même, en période de crise, les concurrencer. Enfin, « il n’était pas question que l’ouvrier, exploité par son patron, rentre à la maison et doive, en plus, rendre des comptes à sa femme ».

Les droits économiques des femmes n’étaient pas une priorité de la gauche.

L’ancienne professeure d’histoire ajoute que « les droits économiques des femmes n’étaient pas une priorité de la gauche. En période de crise, de fort chômage, les femmes étaient renvoyées au foyer – et les immigrés [principalement des hommes, ndlr], dans leur pays d’origine. Armée de réserve du capitalisme, les femmes servent de variable d’ajustement de l’économie. »

Des militantes ont défendu le droit de vote des femmes. On pense à la militante socialiste Émilie Claeys, à la socialiste puis communiste Isabelle Blume, ou encore à Alice Adère-Degeer, députée communiste de Liège en 1936 (si les femmes ne sont pas électrices, elles sont éligibles). À leurs côtés, de grandes figures politiques masculines. Par exemple, l’avocat et essayiste libéral Louis Frank, fondateur en 1892 avec Marie Popelin (première femme diplômée en droit mais à laquelle le statut d’avocate est refusé) de la Ligue belge du droit des femmes. Les socialistes Hector Denis et Émile Vandervelde partagent ses idées mais l’ensemble des socialistes n’est pas prêt, on l’a vu.

Manifestation de femmes en faveur du suffrage universel, Jolimont (Belgique), 1902. CC Scribner’s Magazine, vol. 37 n° 2, série « Le progrès du socialisme », via Wikimedia Commons

C’est d’ailleurs avec une majorité catholique qu’est votée la loi de 1920 autorisant le vote des femmes aux élections communales. Le suffrage universel est voté en 1948, à la quasi-unanimité, cette fois. Il est resté jusque-là réduit à des questions de calcul électoral, et non défendu comme un droit humain.

L’émancipation par l’éducation

Éliane Gubin insiste par ailleurs sur « une grande originalité du féminisme belge : la mise en lien des droits politiques des femmes avec leurs droits économiques. À quoi cela sert-il de donner le droit de vote aux femmes si elles restent sous dépendance économique ? Comment exercer alors réellement ce droit ? L’égalité politique ne pouvait pas être atteinte tant que les femmes ne disposaient pas du même bagage intellectuel et professionnel que les hommes. »

C’est dans cette optique que les libéraux ont développé très tôt un féminisme éducatif. Ce mouvement, initié par Isabelle Gatti de Gamond, va s’atteler, à partir de la seconde moitié du 19e siècle, à généraliser l’éducation des filles (création d’écoles secondaires pour filles, filières spécifiques, ouverture progressive des universités, accès à tous les métiers…), « dans une vision claire du combat féministe, à savoir « l’étude, l’organisation et le bulletin de vote » », écrit l’historienne Catherine Jacques, qui a dirigé avec Éliane Gubin la rédaction de l’Encyclopédie d’histoire des femmes en Belgique.

La deuxième vague féministe

La dépénalisation de l’avortement est la revendication emblématique en termes de droits sexuels et reproductifs. Dans les années trente, le contexte d’après-guerre est à la natalité, les partis catholiques dominent la scène politique et la loi de 1923 pénalise sévèrement l’avortement et toute propagande ou publicité pour les moyens contraceptifs. « C’est au sein de la franc-maçonnerie, reprend Éliane Gubin, en particulier avec les loges mixtes des Droit humains [qui proclament l’égalité absolue entre femmes et hommes, ndlr] et dans les mouvements anarchistes que ces idées sont défendues. »

22 janvier 1973. Organisée par le mouvement féministe des Dolle Mina, une grève de la faim se tient à Gand pour protester contre l’arrestation du docteur Willy Peers, qui pratique illégalement l’IVG. Les grévistes, brandissant des pancartes dans les rues (ici, « Baas in eigen buik » qu’on peut traduire par « Mon corps m’appartient »), exigent sa libération et la dépénalisation de l’avortement. CC Bert Verhoeff pour l’agence de presse Anefo, via les archives nationales des Pays-Bas (Nationaal Archief) et Wikimedia Commons

Il faudra attendre les années septante et les importantes mobilisations des mouvements féministes, ainsi que la médiatisation notamment de l’emprisonnement du médecin communiste Willy Peers qui pratique illégalement l’IVG, pour que le débat de la dépénalisation émerge avec force dans la société. Une alliance des socialistes – portée par Roger Lallemand – et du parti libéral – avec Lucienne Herman-Michielsens – aboutit en 1990 à la dépénalisation partielle de l’avortement. Les sociaux-chrétien·nes (ancêtres du CD&V et des Engagés) votent contre.

En 2018, l’avortement est partiellement retiré du Code pénal (grâce aux votes PS, Ecolo, DéFI, Open VLD, MR et cdH) mais reste soumis à des conditions strictes. Actuellement, les partis de centre droit, de droite et d’extrême droite (N-VA, Les Engagés, MR, CD&V pour la coalition fédérale, et le Vlaams Belang), s’opposent à l’assouplissement des conditions d’accès à l’IVG et à une sortie totale du Code pénal.

En résumé, aucune force politique n’a jamais totalement défendu les droits des femmes. Malgré les engagements dont ils se réclament et les avancées obtenues, les partis de gauche, par stratégie électorale et en fonction de l’air du temps, n’ont pas été à l’abri de l’instrumentalisation plus ou moins importante des thématiques féministes. Et ils ne le sont toujours pas.