Deux infirmières face à la crise sanitaire du coronavirus : il faudra « faire quelque chose avec cette colère »

axelle est partie à la rencontre de deux infirmières, une profession massivement féminine et en première ligne de l’épidémie de coronavirus Covid-19. La crise révèle les conditions de travail très difficiles de nos soignant·es. Engagées dans le collectif « La santé en lutte », les deux femmes déplorent la « maltraitance institutionnelle » liée au définancement structurel de la santé, et appellent à l’action. (4 avril 2020)

Le collectif "La santé en lutte" © La santé en lutte

Les femmes constituent les premières lignes face à la crise sanitaire du coronavirus Covid-19. Dans le personnel soignant, cette réalité est très concrète : les femmes sont majoritaires parmi les aides-soignant·es à domicile (98 %), les aides-soignant·es en institution (91,1 %) et le personnel infirmier (91,8 %), selon les statistiques de l’État belge en 2019. Cela s’explique notamment par le fait qu’il s’agit de métiers du care, le soin aux autres. Or, ce sont surtout les femmes qui prennent soin dans notre société.

Gérer les angoisses

« C’est d’ailleurs parce qu’ils sont occupés par des femmes que ces métiers sont sous-valorisés. Il y a très peu d’avantages, rien n’est fait en notre faveur », explique Aurélie*. Infirmière à domicile, son travail consiste à se rendre chez ses différent·es patient·es pour faire leur toilette ou changer leurs pansements. Certain·es nécessitent une prise en charge totale, c’est notamment le cas des personnes porteuses de handicap physique qu’il faut lever et préparer pour la journée.

« Notre travail est impacté de différentes manières par le virus. Nous devons gérer les angoisses de patient·es qui commencent à avoir des symptômes et nous demandent de ne plus venir pour ne pas nous contaminer. Nous avons également peur, nous, de les contaminer. Nous prenons nos précautions, mais notre matériel de protection n’est pas le plus adapté, témoigne Aurélie. Il faut dire que toutes ces personnes qui doivent se débrouiller seules, cela n’est pas sans conséquences. Je pense aux personnes diabétiques, chez qui les plaies doivent être très bien soignées, sinon cela peut aller jusqu’à l’amputation. Je pense aussi aux personnes qui ont des problèmes psychiatriques : on a supprimé toutes leurs activités, cela peut être dommageable par la suite. »

Manque d’informations et de moyens

Mélissa* est infirmière depuis 2007. Elle travaille en ce moment dans une unité de soins intensifs dédiée aux patient·es Covid-19 au sein d’un hôpital de la Région wallonne. « Mon travail a beaucoup changé depuis le début de la crise du coronavirus. Je travaille beaucoup plus et je n’ai plus qu’un seul type de patients : ce sont toutes des personnes intubées dans un état critique. Nous travaillons dans des conditions assez inconfortables, du fait des protections personnelles que nous devons porter : une charlotte sur la tête, un tablier sur le corps, plusieurs paires de gants, un masque sur la bouche et des lunettes sur les yeux », souligne la soignante.

Mélissa  déplore un manque d’informations : « On a évoqué des tests de dépistage pour le personnel soignant, mais, dans mon hôpital, on ne nous en parle plus. D’habitude, nous sommes noyées sous les mails et nous recevons des informations via l’intranet mais pour l’instant, nous devons nous passer les informations de soignante en soignante. Il y a forcément des choses qui se perdent. »

Les informations officielles, nous nous rendons vite compte qu’elles ne tiennent pas la route face à nos réalités de travail.

Aurélie dresse le même constat amer. « Nous avons reçu les informations au compte-gouttes, nous devons nous adapter à l’actualité. Au début de la crise, on nous a dit que les masques n’étaient nécessaires que pour les personnes déjà contaminées. Aujourd’hui, nous portons des masques en permanence, même s’il ne s’agit pas des masques recommandés. Nous faisons appel au don et à la solidarité pour en recevoir. Il y a une sorte d’hypocrisie avec ces recommandations qui nous sont faites parce que nous n’avons pas le bon matériel. Nous nous débrouillons en faisant une très bonne hygiène des mains. C’est à nous de chercher l’information par nos propres moyens. Si nous nous basons sur les informations officielles, nous nous rendons vite compte qu’elles ne tiennent pas la route face à nos réalités de travail. »

Une étude menée par trois chercheuses montre l’aspect genré de l’épidémie que nous vivons. Le magazine de référence scientifique The Lancet, qui a publié ce travail, insiste sur le fait que les femmes sont majoritairement exposées aux épidémies, alors qu’elles sont sous-représentées dans les organes où sont prises les décisions liées à la gestion de ces maladies. Comme pour illustrer tragiquement ce constat, l’image de l’infirmière italienne Elena Pagliarini a récemment fait le tour du monde. Endormie sur son bureau après des heures de garde, elle est devenue le symbole de la lutte contre le coronavirus, avant de contracter elle-même la maladie. Elle est depuis guérie.

« La détresse des patient·es, c’est le plus dur »

« Moi, par exemple, je tousse et j’ai du mal à avoir des informations claires de la part de mon service sur ce que je dois faire, s’inquiète Mélissa. Je n’arrive pas à dormir et je pleure beaucoup. On se dit souvent entre nous que nous avons envie de nous réveiller. Nous devons nous pincer pour y croire. Nous avons peur. On se demande aussi comment on va sortir de cette crise, quel impact elle aura sur notre moral et notre santé mentale. »

J’espère que nous allons nous mobiliser pour changer les choses, que cette situation va nous permettre de nous rendre compte à quel point nous avons mal été gouvernés.

 

Pour Mélissa, le plus dur est toutefois de voir la détresse des personnes qui décèdent seules, les familles n’étant pas autorisées à se rendre dans les unités Covid. « C’est une maladie terrible. Nous n’avons encore extubé personne. Une fois qu’il faut intuber, c’est que la maladie est bien trop grave. C’est très difficile de voir tous ces corps en train de mourir », témoigne-t-elle. Dans son hôpital, des psychologues sont disponibles pour les soignant·es et peuvent être contacté·es 24h/24. Ce n’est pas le cas partout.

Mélissa espère que cette crise va renforcer la solidarité entre le personnel de santé. « Nous avions déjà des conditions de travail difficiles avant l’arrivée du virus. La plupart des infirmières l’acceptaient, faisaient en sorte de diminuer leur temps de travail ou changeaient de profession quand elles n’en pouvaient plus. J’espère que nous allons nous mobiliser pour changer les choses, que cette situation va nous permettre de nous rendre compte à quel point nous avons mal été gouvernés. Nous n’avons pas les moyens de faire face à cette crise. On rationne nos moyens de protection, comme les masques, parce que nous n’en avons pas assez. J’espère que nous allons faire quelque chose avec cette colère qui s’est propagée au reste de la population. »

Dans le service de Mélissa, tout le monde n’a pas accepté les conditions de travail nouvelles liées à l’épidémie et rendues dangereuses par le manque de protection. « C’est cruel : il n’y a que des hommes qui ont demandé à aller travailler dans les unités que l’on appelle « propres », c’est-à-dire celles où l’on traite tous les autres patients, ceux qui n’ont pas les symptômes du Covid et qui font un infarctus, par exemple. D’autres infirmiers se sont mis en congé maladie. Je pense que c’est parce que les hommes ont moins l’habitude de se laisser faire, de tout accepter sans broncher », analyse Mélissa.

En lutte

Les deux soignantes ont décidé de s’engager dans le collectif « La santé en lutte » qui rassemble les professionnel·les de la santé (au sens très large) et des patient·es. Ce groupe, créé avant le coronavirus, revendique plus d’effectifs, des augmentations de salaire et plus d’humanité dans les soins de santé.

Si l’on regarde à la loupe les dépenses du fédéral pour la Santé, elles sont en hausse, mais pas assez pour couvrir les besoins. Sans compter que depuis plusieurs législatures, les hôpitaux et les soins de santé subissent des coupes budgétaires drastiques. Il y a eu 547 millions d’euros d’économies sous Rudy Demotte (PS) en 2005, 425 millions d’économies sous Laurette Onkelinx (PS) en 2012. En 2016, 900 millions d’euros ont été retirés du budget de la Santé et les conditions de fin de carrière sont durcies. Des restrictions justifiées par « le vieillissement de la population [qui]  engendre aussi de nombreux surcoûts en soins de santé », selon la ministre de la Santé, Maggie De Block (Open Vld), au journal Le Soir. Sophie Wilmès (MR), aujourd’hui Première ministre, encensée de toutes parts pour sa gestion de la crise du coronavirus, était pourtant ministre du Budget à l’époque. Elle expliquait ces restrictions par une « surcapacité » dans les hôpitaux.

« On met les gens en danger »

Aurélie explique : « J’ai rejoint le collectif quand j’ai vu les conditions dans lesquelles les autres travaillaient suite à ces restrictions budgétaires. Je n’ai jamais voulu travailler dans un hôpital, c’est devenu un travail beaucoup trop inhumain, à cause des logiques marchandes qui sont entrées en jeu. »

Il y a une maltraitance institutionnelle qui est liée aux coupes budgétaires. On ne peut pas donner des soins de qualité, on met les gens en danger.

Mélissa détaille ces « conditions de travail inhumaines » dans les hôpitaux : « Nous devons prendre en charge un trop grand nombre de personnes, ce qui diminue l’humanité que nous pouvons mettre dans notre travail. Nous avons jusqu’à 16 patients par garde. Il faut être à l’écoute, donner les médicaments plusieurs fois, servir les repas si le personnel logistique est réduit. Nous devons aussi répondre aux familles et préparer les personnes pour le bloc opératoire. C’est horrible, mais parfois un patient vous parle et tout ce à quoi vous pensez, c’est qu’il vous ralentit… Je me suis souvent dit que je n’avais pas fait ces études pour ça. Il y a une maltraitance institutionnelle qui est liée aux coupes budgétaires. On ne peut pas donner des soins de qualité, on met les gens en danger. »

Selon les deux infirmières, la pandémie agit comme un révélateur de ces réalités de travail auprès de la population. « On était au bord du gouffre, et maintenant cela se voit. On le demande depuis plus d’un an : il faut plus d’argent pour les soins de santé ! Les gens sont formidables et nous contactent pour nous remercier, pour témoigner de leur solidarité. Ce n’est pas normal que l’on fasse appel à leurs dons pour acheter des respirateurs après avoir coupé dans le budget », s’insurge Aurélie.

Le collectif « La santé en lutte » reçoit en ce moment beaucoup de témoignages de soignant·es qui ont besoin de parler pour se sentir moins seul·es. Certain·es témoignent du fait que leur employeur les culpabilise d’utiliser « trop » de masques pour se protéger. D’autres expliquent présenter les symptômes du coronavirus, mais on refuse leur écartement à cause du manque de personnel.

« Avec nous, dans la rue »

« La santé en lutte » reste attentif à la manière dont la crise est gérée. Deux décisions interpellent déjà le collectif. Le « Fonds Blouses Blanches » de 400 millions par an, résultat de la lutte pour revaloriser les conditions de travail des infirmier·ères et pour pallier le manque d’effectif dans les hôpitaux, pourrait être utilisé par l’État à la demande de certains syndicats pour lutter contre le Covid-19.

Ensuite, les hôpitaux gagnent moins d’argent en ce moment parce que leurs activités sont réduites et se concentrent sur le coronavirus. La ministre Maggie de Block a annoncé une « avance » d’un milliard d’euros, qui sera à rembourser : voilà qui promet des heures sombres pour les hôpitaux et leur personnel.

Aurélie conclut : « Je vois les gens qui applaudissent à 20h. On nous qualifie de « héros ». Je veux dire que je ne suis pas une héroïne. Je veux simplement faire mon métier dans des bonnes conditions de travail. On avait prévu une grande manifestation pour la santé le 29 mars, elle est évidemment annulée. J’espère que lorsqu’on pourra l’organiser à nouveau, on verra bien plus de gens avec nous, dans la rue. »

* Les prénoms ont été modifiés.

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