« Seule à mon mariage » : interview de l’actrice Alina Serban

Dans le film belge Seule à mon mariage de la réalisatrice Marta Bergman, Alina Serban joue Pamela, rôle pour lequel elle a reçu le prix de la meilleure actrice au Festival International du Film de Femmes de Salé, au Maroc. Roumaine et rom, Alina Serban a étudié à Londres et à New York ; elle a créé diverses œuvres théâtrales, dont la pièce Marea Rusine (La Grande Honte), sur l’esclavage des Roms en Roumanie, un sujet encore tabou. Nous la rencontrons dans son appartement de Bucarest, alors qu’elle vient de réaliser une courte tournée dans le pays pour la promotion du film.

"Seule à mon mariage" de Marta Bergman, avec Alina Serban.

Dans Seule à mon mariage, vous jouez une femme rom déterminée. Qu’est-ce qui vous a intéressée dans ce rôle ?

« C’est une histoire universelle, celle d’une femme qui quitte son pays pour avoir une vie meilleure. Même des amis hommes se sont reconnus dans le personnage. Beaucoup de Roumains, comme moi, sont partis du pays pour s’installer en Europe de l’Ouest. Comme Pamela, nous avons ressenti la solitude, le choc culturel. J’ai aimé le fait qu’elle réalise que la vie n’est pas si parfaite là-bas. Elle le dit elle-même dans le film : « Ici, c’est gris, les gens sont seuls. » Mais ce qui rend le film si spécial, c’est d’avoir une femme rom comme personnage principal. Et une femme rom qui est présentée sans stéréotype, avec ses qualités et ses défauts, actrice de sa vie. Cela n’arrive jamais dans le cinéma. »

D’ailleurs, le film se veut le plus réaliste possible, notamment avec des scènes dans le village rom de Galbinasi. Comment cela s’est déroulé avec les habitant·es ?

« C’est une histoire incroyable et qui fait que ce film a été une expérience exceptionnelle pour moi. Après m’avoir choisie, la réalisatrice Marta Bergman et la productrice Cassandra Warnauts ont cherché le village d’origine de Pamela. Elles étaient un peu stressées, car elles avaient peu de temps, et aucune option. J’ai alors proposé d’aller voir ce village, que ma mère a quitté quand elle avait quinze ans. J’avais encore de la famille là-bas, mais je n’y étais pas retournée depuis longtemps. D’ailleurs, Rebecca, qui joue la fille de Pamela, est ma petite cousine. Je n’avais aucune idée de son existence ! Tout s’est bien passé avec les habitants. Il faut dire que l’équipe belge a été formidable.
Moi qui suis impliquée dans divers projets depuis neuf ans, j’ai souvent rencontré des non-Roms avec de bonnes intentions, qui veulent réaliser des projets avec des Roms : mais cela provoque parfois plus de mal que de bien, en nous présentant de manière stéréotypée ou comme des victimes. Ici, l’équipe, orchestrée par Cassandra, a été respectueuse et a fait attention à chaque détail. Et surtout, les rapports entre hommes et femmes ont été hyper-sains ! »

« Seule à mon mariage » de Marta Bergman, avec Alina Serban.

En plus d’être l’actrice principale, vous avez eu une part de décision dans le processus de réalisation du film…

« Oui, exactement. Il s’agit du premier film de fiction pour Marta, de la première production pour Cassandra et de mon premier long métrage. C’était un peu notre bébé. Elles m’ont laissé apporter ma part de créativité. Ce fut la même chose pour mon second long métrage, Gipsy Queen, réalisé par Hüseyin Tabak. J’y joue une boxeuse rom en Allemagne. Là aussi, j’ai pu avoir mon mot à dire. Être actrice dans ces deux films m’a surtout permis de comprendre que je veux réaliser mes propres films. J’ai déjà les scripts, mais le moment est venu de me lancer. »

Le film vous a-t-il permis de mieux vous faire connaître dans votre pays ?

« Je suis passée plusieurs fois à la télévision pour parler du film. J’ai pu parler de mes propres projets, comme Marea Rusine. J’ai aussi pu questionner les privilèges et les rapports entre Roms et non-Roms, entre hommes et femmes. C’est une brèche dans ce pays conservateur.
Maintenant, j’aimerais bien qu’on ne me voie plus seulement comme une actrice rom. Bien sûr, j’en suis fière, mais à chaque fois qu’on m’appelle pour un rôle en Roumanie, c’est pour jouer « la Rom », avec tous les clichés qui vont avec. J’aimerais bien qu’un réalisateur ou une réalisatrice me propose quelque chose de complètement différent. En même temps, je n’ai pas envie d’attendre que quelqu’un vienne me chercher. C’est pour cela que je veux être moi-même réalisatrice. »

« Seule à mon mariage » de Marta Bergman, avec Alina Serban.

Vous revenez d’une petite tournée de promotion. Comment le film a-t-il été reçu en Roumanie ?

« Les critiques ont été super positives. Par contre, on peut encore voir que le racisme anti-rom reste profond. Une journaliste a osé écrire : « Mais en fait, les Tsiganes sont comme nous ! », une réflexion très paternaliste. Et il faut savoir qu’en Roumanie, le terme « tsigane » – « ţigane » – est péjoratif…
Malheureusement, il n’y a pas eu assez de promotion et le film n’a pas eu énormément de séances. C’est dommage, car les salles étaient pleines à chaque projection. D’ailleurs, les habitants du village ont assisté à l’avant-première. Certains n’étaient jamais allés au cinéma ! Ils étaient fiers de voir « une des leurs » et d’entendre leur langue, le romani, sur grand écran. »

En savoir plus sur le film
« Seule à mon mariage » de Marta Bergman, avec Alina Serban.

Pamela (Alina Serban), jeune femme rom et mère célibataire, quitte son petit village roumain pour se marier en Europe de l’Ouest. Elle se retrouve en Belgique, chez Bruno (Tom Vermeir), et décide de tracer sa propre voie…
Après avoir réalisé des documentaires sur les Roms de Roumanie et sur les agences matrimoniales roumaines, Marta Bergman s’attelle à son premier long métrage de fiction. Remarqué à Cannes et dans d’autres festivals européens, Seule à mon mariage est un film spontané, subtil, qui évite de tomber dans l’exotisme ou le misérabilisme.
Le Parc Distribution, sortie le 6 février.

 

À voir : cette vidéo dans laquelle la réalisatrice Marta Bergman présente son film…

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