La gauche dans la troisième vague

La gauche est l’alliée présumée des droits des femmes. Est-ce que l’histoire en atteste ? Est-ce réellement toujours le cas aujourd’hui ? Pour ce deuxième volet d’un article consacré à ce sujet et en complément de notre podcast L’heure des éclaireuses, axelle a écouté Hafida Bachir, ancienne présidente de Vie Féminine, ex-conseillère politique au Secrétariat d’État écolo à l’Égalité des genres, et fondatrice de l’association Égali-T. Sur trois thématiques sensibles, Nadine Plateau, ancienne enseignante et féministe engagée de longue date, porte un éclairage supplémentaire. Les deux militantes relèvent certaines œillères ; elles ouvrent aussi des pistes.

CC FreCha

Dans le premier volet de cet article (paru dans le dossier de notre n° 268), l’historienne belge Éliane Gubin brosse l’évolution des droits matrimoniaux en faveur de l’égalité. La suite ? En 2007, une réforme du divorce est votée par le gouvernement Verhofstadt II, alliant partis libéraux et socialistes. Cette réforme restreint notamment l’accès et la durée à la pension alimentaire. Présentée comme progressiste, elle pénalise pourtant les femmes, structurellement moins bien employées et rémunérées que les hommes et qui réduisent, de plus, souvent leur temps de travail pour éduquer les enfants. Voté dans la foulée, le volet garde alternée égalitaire en cas de séparation a également créé des effets négatifs, on y viendra.

Les décisions prises au nom de « l’égalité déjà-là »

L’appauvrissement des femmes lors du divorce, des organisations féministes l’ont dénoncé, dont Vie Féminine. Son ancienne présidente observe qu’« il y avait une profonde conviction chez les politiques d’être dans le juste avec ces législations égalitaristes, dans l’idée que les femmes étaient désormais les égales des hommes, lissant d’autres aspects : violences au sein du couple, inégalités de revenus, ou encore la situation des femmes qui s’étaient retirées du marché du travail pour élever les enfants, souvent d’ailleurs en concertation avec le conjoint… » L’idée générale : on ne va pas « victimiser » ces femmes, leur dire qu’elles sont pauvres, précaires… « Comme si, poursuit Hafida Bachir, l’égalité pouvait se décréter du jour au lendemain au moment d’un divorce, alors même que la situation était inégalitaire auparavant. »

Résoudre les problèmes comme s’ils n’étaient pas interdépendants

À l’époque, pour défendre la position de Vie Féminine sur cette réforme du divorce, Hafida Bachir a pris la parole lors des discussions au Sénat. Elle a martelé : « Être femme, c’est être précaire parce que les femmes sont à l’intersection de plein de domaines et de responsabilités, qui font qu’au moindre accroc – et le divorce en est un –, elles basculent dans la pauvreté. »

C’est l’imbrication des inégalités qui contribue à les rendre plus importantes.

Novateur à l’époque, ce prisme d’analyse, qui prend en compte les problèmes spécifiques des femmes, fait appel à une grille de lecture croisée des dominations. « On parlait des « systèmes de domination », poursuit l’ancienne présidente de l’association féministe, mais c’était compris par les politiques comme s’il s’agissait de systèmes séparés. Alors que c’est l’imbrication des inégalités qui contribue à les rendre plus importantes. La gauche s’est surtout arrêtée sur des questions d’inégalités économiques, oui, ça, c’est vrai, mais de manière compartimentée, et non pas à partir de la question des droits des femmes. »

Pas de grilles communes de lecture des inégalités

La militante évoque aussi la loi sur la garde alternée systématique, qui n’a jamais été évaluée – c’était pourtant le seul volet de la réforme sur lequel les associations féministes avaient marqué un point –, dont on connaît aujourd’hui les dérives. Au nom de l’égalité, cette garde égalitariste est maintenue même en cas de violences avérées. Il arrive même que la mère la perde quand elle dénonce de l’inceste.

Les situations vécues par les femmes ne sont pas, elles, découpées par compétences.

« Ces grilles de lecture, leur imbrication et la question de savoir comment être inclusif, reprend Hafida Bachir, il faut encore les expliquer aujourd’hui. Et cette inclusivité n’est possible que si on partage des grilles de lecture communes. Ensuite, il faut rentrer dans les besoins spécifiques. » Elle soulève une autre difficulté : celle du découpage « en lasagne » des compétences en matière de politiques publiques. « Les situations vécues par les femmes ne sont pas, elles, découpées par compétences… Quand elles vivent un problème, les femmes sont au cœur de tous les enjeux. »

La même année que le vote de la réforme du divorce, le gender mainstreaming et le gender budgeting sont institutionnalisés au niveau fédéral. La loi oblige à intégrer l’égalité femmes-hommes dans toutes les politiques publiques, et à évaluer l’impact budgétaire par une « note de genre » annexée au budget : elle n’a jamais été appliquée de façon satisfaisante. Et le gouvernement Arizona a manifestement abandonné son application.

Des alliées !

Comment, en tant que féministes, se faire entendre politiquement ? Hafida Bachir table sur les instruments internationaux. D’abord la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, dite Convention d’Istanbul. Mais aussi, moins connue, la CEDAW (ou CEDEF en français), Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, adoptée en 1979 par l’ONU, ratifiée par la Belgique en 1985, intégrant la question de l’intersectionnalité et des publics vulnérables (femmes en situation de handicap, pauvres, âgées, migrantes…). Unia, institution publique indépendante, et Myria, le Centre fédéral Migration, en produisent le rapport parallèle (mode d’évaluation que reproduit la Convention d’Istanbul avec son « rapport alternatif » par la société civile).

« La Belgique se fait taper sur les doigts tous les quatre ans… », relève Hafida Bachir, qui ajoute : « Même dans un contexte où le droit international est malmené, on doit pouvoir continuer à lutter. Certes, les questions des droits des femmes ont un peu disparu de l’agenda politique, mais ces droits restent difficiles à remettre en cause de façon trop directe : ça fait mauvais genre. »

Disparition à bas bruit des thématiques concernant les droits des femmes

On n’attendait pas que les droits des femmes soient massivement à l’agenda de l’Arizona, mais dans l’accord du gouvernement bruxellois – coalition MR, Les Engagés, Groen, PS, Anders et Vooruit –, Hafida Bachir constate « un flou sur la recherche de l’égalité, une disparition de la référence explicite aux « droits des femmes » – référence pourtant centrale dans la déclaration précédente –, un abandon de l’approche structurelle qui permettait de comprendre les inégalités comme un problème systémique, et il n’est plus question du « Plan bruxellois de gender mainstreaming et d’égalité entre les femmes et les hommes« . C’est une autre manière de passer sous silence les droits des femmes. »

La gauche suit. On laisse aller. Et on rétorque qu’il y a des femmes dans le gouvernement !

Le souci ? « C’est que la gauche suit. On laisse aller. Et on rétorque qu’il y a des femmes dans le gouvernement ! Mais il faut des femmes féministes, attentives à des enjeux auxquels on ne pense généralement pas, tant dans les orientations que dans les mesures. » La militante poursuit : « Je pense quand même que les outils que sont les conventions internationales nous permettent, à nous les femmes, d’exiger des responsables politiques qu’ils garantissent nos droits, droits qu’ils ont ratifiés et se sont engagés à mettre en œuvre. »

3 thématiques sensibleS

1. Prostitution : liberté ou libération ?

Dans la suite des revendications féministes de la deuxième vague (droits sexuels et reproductifs), les questions de liberté de choix, d’autonomie des femmes sur leur corps sont désormais mobilisées. Par exemple, fin de législature précédente, dans la foulée de la dépénalisation partielle du proxénétisme, le PS, via le ministre du travail Pierre-Yves Dermagne, a poussé un statut de salarié·e et l’établissement d’un « contrat de travail sexuel ». À l’usage, ce contrat, auquel nous avons consacré une enquête, ne convainc pas : très (très) peu de femmes en prostitution y ont accès.

Nadine Plateau balise. « Concernant la prostitution, la revendication de décider de son propre corps, c’est quand même le droit de toute femme de s’approprier à sa manière le message féministe des années septante, « Mon corps, mon choix », qui revendiquait la libération du corps, la récupération de l’autonomie, du pouvoir, etc. Dire, en tant que féministe, que la prostitution n’est pas un travail est quelque chose d’offensant pour les femmes qui le revendiquent. Pour moi, ce n’est pas un travail comme un autre, mais c’est un travail. »

C’est une vision du féminisme que je qualifierais de « libérale ».

Lors de ses années chez Vie Féminine, Hafida Bachir n’a pas spécifiquement travaillé la question de la prostitution mais elle la replace en contexte néolibéral : « Dans notre société occidentale, tout est pensé autour de la notion de choix. On nous dit souvent, à nous, féministes, de cesser de présenter les femmes en situation de prostitution comme des victimes ou des femmes en grande précarité : puisqu’elles ont choisi, ce serait leur décision, leur liberté. C’est une vision du féminisme que je qualifierais de « libérale ». Elle fait abstraction des conditions concrètes dans lesquelles ces femmes vivent, de leurs difficultés et des rapports de domination omniprésents dans le système prostitutionnel.

Il faut faire preuve de solidarité entre femmes sur cette question. Bien sûr, il ne s’agit pas non plus de faire violence à celles qui disent avoir choisi cette activité. La vraie question est de se demander dans quelles conditions ce choix est-il posé. Si toutes les conditions sont réunies pour qu’une femme puisse réellement choisir ce qu’elle souhaite faire de sa vie, alors oui, on pourrait parler de « choix ». Mais aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Or, dans notre société, on met surtout l’accent sur l’autonomie individuelle. Les rapports de domination sont encore trop peu enseignés. Comment dès lors les personnes qui prennent des responsabilités politiques peuvent-elles être pleinement conscientes de ces enjeux et de l’imbrication des différentes formes de domination ? »

Si la Convention d’Istanbul ne nomme pas la prostitution comme violence faite aux femmes, son esprit la condamne. L’article 6 de la CEDAW enjoint clairement, lui, les États signataires à prendre « toutes les mesures appropriées, y compris des dispositions législatives, pour supprimer, sous toutes leurs formes, le trafic des femmes et l’exploitation de la prostitution des femmes. »

2. Port du foulard : les femmes et les filles paient le prix de la paix sociale

L’argument de l’autonomie des femmes revient donc en boucle, et aussi sur le sujet de l’interdiction du port du foulard. À l’autre bout du spectre, c’est leur « soumission » qui est mise en avant, leur non-choix. Côté législatif, le décret « neutralité », ou « Glatigny », du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, instaure depuis mars 2026 une « neutralité d’apparence » stricte pour l’ensemble du personnel de l’enseignement officiel. Côté élèves, la FWB autorise le port du foulard, sauf en cas de règlement d’ordre intérieur qui dit le contraire. Sous la précédente législature, PS et Ecolo étaient partagés entre respect de la laïcité et préservation de l’inclusivité. Le PTB se positionne contre l’interdiction.

• À lire / Quelle rentrée académique pour les étudiantes musulmanes visibles ? 

Pour aider à comprendre l’endroit inconfortable dans lequel se retrouvent les femmes qui portent le foulard, Nadine Plateau se souvient : « Dans les années 2000, un préfet ne voulait pas interdire le port du foulard, mais il y avait une opposition syndicale très forte et beaucoup de discussions entre enseignants et élèves. Certains élèves masculins se comportaient de manière tout à fait insupportable vis-à-vis des filles revendiquant le droit de le porter. Finalement, le règlement d’ordre intérieur a été changé pour interdire le foulard. Le directeur a expliqué que c’était une manière de « résoudre les problèmes » ! Stratégiquement, c’est plus facile, mais le signal envoyé à ces garçons, c’était qu’ils étaient les plus forts. Et ça s’est fait sur le dos des filles. Il n’existe, de plus, aucun outil pour former les enseignants à aborder et gérer ces thématiques. Il y avait de réels problèmes de radicalisation mais ils retombent sur qui ? Sur les jeunes filles, et les femmes. On interdit aux femmes d’accompagner leurs enfants quand ils font des voyages scolaires, d’aller à l’école avec un foulard. C’est quand même extraordinaire : on est complètement à côté de la plaque. »

Comme l’interdiction du foulard est portée à présent par la droite, les socialistes peuvent se permettre un positionnement un peu différent.

La militante retrace : « Le parti socialiste est resté très lié aux principes de la laïcité, totalement opposée au foulard. Il est fidèle à cette tradition libérale des progressistes au 19e siècle qui ont développé l’enseignement des filles. Comme l’interdiction du foulard est portée à présent par la droite, les socialistes peuvent se permettre un positionnement un peu différent. Mais ce n’était pas le cas il y a 20 ans. Il y a aussi eu un changement de mentalité, les jeunes voient les choses autrement. »

Les propos d’Hafida Bachir font écho aux constats de Nadine Plateau : « Ce dont on a besoin, c’est surtout d’une solidarité. On ne te demande pas d’être pour ou contre le voile. Il faut revenir à la question des droits tels qu’ils sont garantis au niveau international. Le droit pour les femmes de s’habiller comme elles veulent. Et le devoir pour l’État de garantir qu’elles puissent accéder à l’emploi et aux formations, telles qu’elles sont. Ce sont des droits universels, consacrés par des conventions internationales ratifiées par la Belgique. Il faut les revendiquer. Pour moi, c’est la voie à suivre pour sortir de toutes ces questions sensibles. »

 3. Gestation pour autrui : ultra-libéralisme en point aveugle de la gauche ?

Pour le moment, en Belgique, la GPA dite « altruiste » n’est pas légalisée mais elle est tolérée et se pratique dans cinq centres, chacun selon ses propres modalités. On parle d’une trentaine de cas par an.

Dans d’autres pays européens, la GPA commerciale est un marché en expansion. Après le Comité de bioéthique en 2023, l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes s’est déclaré lui aussi favorable à la légalisation de la pratique qu’il appelle, supprimant le mot « mère », des « femmes porteuses ». Dans ses recommandations de 2025, l’Institut s’en explique (notamment) parce que le vide juridique actuel « conduit à une discrimination intersectionnelle dans le remboursement des traitements de FIV : les hommes célibataires et les couples homosexuels sont désavantagés financièrement, étant donné que le remboursement des cycles de FIV n’est prévu que pour les femmes. »

Le sujet reviendra très probablement sur le tapis en octobre, en package avec notamment un autre dossier, l’allongement du délai légal pour l’avortement. De façon générale, les partis de gauche dits progressistes (Vooruit, PS, Ecolo, Groen) et l’Open VLD se positionnent en faveur de la légalisation et de l’encadrement d’une GPA dite altruiste.

La gauche laisse dans son analyse un vrai angle mort : celui du capitalisme.

« Ce qui est problématique, constate Nadine Plateau, c’est finalement que cette pratique s’inscrit dans des contextes capitalistes, qui continuent l’exploitation et l’oppression des femmes. » Et, objecte-t-elle, « en légiférant, en aménageant, etc., on ne résout absolument rien. La gauche qui, en principe, traditionnellement, se soucie du bien commun, de l’intérêt collectif, des groupes et pas des individus, laisse dans son analyse, il me semble, un vrai angle mort : celui du capitalisme.

Je me pose également la question : est-ce que l’enfant doit absolument être biologique ? Il y a l’enfant qu’on adopte, qu’on recueille chez soi, qu’on voit de temps en temps, un enfant de la famille avec lequel on a une relation privilégiée… On pourrait faire éclater cette notion de famille, envisager des filiations plus symboliques, aussi. »

Les partis de gauche, centre gauche et modérés, en ne s’opposant pas – pas suffisamment – à la voie néo, voire ultra-libérale, pavent-ils la route à l’extrême droite ? Qui, au pouvoir, renforcera encore les dégâts en matière de droits de femmes…