Le « Balai en lutte » pour réintégrer le personnel de nettoyage à l’université

Par N°267 / p. 23-26 • Avril-juin 2026

À l’Université libre de Bruxelles, des travailleurs/euses du nettoyage, soutenu·es par des chercheurs/euses et étudiant·es rassemblé·es dans le collectif Balai en lutte se mobilisent pour revendiquer l’amélioration de leurs conditions de travail et la fin de la sous-traitance. Le 6 décembre dernier, une partie d’entre elles/eux s’est rendue à Paris pour échanger sur leurs luttes avec leurs collègues des universités Sciences Po Paris et Grenoble.

Le 6 décembre, des travailleurs/euses du nettoyage de l’ULB, soutenu·es par des chercheurs/euses et étudiant·es rassemblé·es dans le collectif Balai en lutte se sont rendu·es à Paris pour évoquer l’amélioration de leurs conditions de travail et la fin de la sous-traitance avec leurs collègues des universités Sciences Po Paris et Grenoble. Avant de se quitter, les équipes déroulent devant le bâtiment parisien une grande banderole "Balai en lutte". © Karim Brikci

Les drapeaux aux personnages sérigraphiés, balai et seau à la main, le poing levé, une caisse de croissants au milieu du cercle et des blagues qui s’échangent dans le hall de la gare du Midi. Ce n’est pas un nouveau piquet de grève sur le campus du Solbosch de l’ULB qui rassemble les travailleurs/euses du nettoyage ce samedi matin mais un petit voyage. Destination Paris, pour aller rencontrer les équipes de Sciences Po Paris et Grenoble, aux conditions et luttes communes. Elles/ils sont une quarantaine à embarquer dans le train, énergie déjà au zénith en cette heure matinale (« habituelle » pour ces travailleurs/euses de l’aube).

La sous-traitance, c’est de la maltraitance

L’idée de cette rencontre avait germé il y a plusieurs mois lors d’une des assemblées générales de Balai en lutte, groupe de soutien né en mars 2025, qui rassemble des travailleurs/euses, étudiant·es et chercheurs/euses de l’ULB pour mettre fin à la sous-traitance du nettoyage à l’Université libre de Bruxelles.

Ce 6 décembre, les voilà accueilli·es dans un bâtiment universitaire du 19e arrondissement parisien. En moins de deux, la salle où se tient l’assemblée s’est colorée d’affiches et guirlandes de fanions. Passé le jeu brise-glace et le café, l’espace se remplit d’une centaine de personnes.

En tant qu’étudiant·es, on s’est rendu compte que chaque nouvel appel d’offres dégradait les conditions de travail du personnel d’entretien et qu’il était important de se mobiliser pour la réinternalisation.

« En tant qu’étudiant·es, on s’est rendu compte que chaque nouvel appel d’offres dégradait les conditions de travail du personnel d’entretien et qu’il était important de se mobiliser pour la réinternalisation. En sous-traitant le nettoyage, Sciences Po Paris crée des sous-travailleurs/euses et c’est inadmissible », explique une membre du Collectif du Lien, créé il y a quatre ans par des étudiant·es en solidarité avec le personnel sous-traité de l’université de Sciences Po Paris. « On a commencé par organiser des petits-déjeuners pour créer des moments d’échange », retrace-t-elle. Une idée reprise par le Balai en lutte un temps de midi par mois. « Et puis, on a été aux côtés des travailleurs et travailleuses pendant leur grève en mars », poursuit l’étudiante.

En mars 2025, Atalian, entreprise prestataire, décide de rompre son contrat avec l’université un an avant la date prévue, au motif d’un « manque de rentabilité ». En plus du stress inhérent à chaque changement de prestataire, cette nouvelle est aussi une claque pour le personnel qui n’a cessé de voir sa charge de travail alourdie par ce colosse du nettoyage. Aussitôt, les 77 agent·es d’entretien de Sciences Po Paris décident d’arrêter le travail et de bloquer l’accès à l’université. Leur grève s’est soldée par l’obtention d’un treizième mois et le maintien d’Atalian comme prestataire une année de plus, un court répit puisque le contrat s’achève ce printemps. « On doit rester mobilisé·es. On ne dira jamais assez que la sous-traitance, c’est de la maltraitance. Il n’y a que la solidarité et la lutte qui peuvent faire changer les choses », lance sous les applaudissements Layla Mabrouk, agente d’entretien et représentante du personnel au syndicat CFDT (Propreté et nettoyage) à Sciences Po Paris.

On ne dira jamais assez que la sous-traitance, c’est de la maltraitance. Il n’y a que la solidarité et la lutte qui peuvent faire changer les choses.

Sous-traitance. Le fil qui relie toutes les personnes réunies ici et une grande partie des travailleurs/euses du nettoyage de France et de Belgique, femmes et personnes issues de l’immigration en majorité. Transports en commun, aéroports, hôtels[1], ferries [comme l’a si bien raconté la journaliste Florence Aubenas dans Le Quai de Ouistreham], administrations… Le nettoyage y est souvent externalisé, c’est-à-dire qu’une entreprise externe est payée pour réaliser ce travail. Un phénomène loin d’être neuf, qui connaît une croissance progressive depuis les années 1980 si bien qu’aujourd’hui, il joue des coudes avec l’intérim sur la première place du podium des « services aux entreprises ».

Dans ce secteur hyperconcurrentiel, les entreprises n’hésitent pas à intensifier la charge de travail et à exiger plus de productivité et flexibilité du personnel pour emporter les marchés publics…

Dans ce secteur hyperconcurrentiel, les entreprises n’hésitent pas à intensifier la charge de travail et à exiger plus de productivité et flexibilité du personnel pour emporter les marchés publics, rester rentables, voire maximiser leurs profits. Chaque appel d’offres, malgré les obligations légales, dont celle de reprendre le personnel de l’entreprise sortante (mais pendant six mois seulement et en perdant leurs avantages individuels), est un moment de stress pour le personnel de nettoyage, et de potentiel recul de leurs acquis.

 

Du Balai libéré au Balai en lutte

Coline Grando avait donné à voir dans son documentaire Le Balai libéré une histoire oubliée – ou volontairement ignorée : celle d’une coopérative autogérée créée en 1975 par des travailleuses de nettoyage de l'Université catholique de Louvain. Balai en lutte l’a projeté pour la première fois lors d’une grève, le 7 mars 2025. Depuis, la réalisatrice est de tous leurs rendez-vous pour poursuivre ce travail documentaire.

Filmer ce mouvement, donner à voir ces corps laborieux évoluant dans l’ombre des campus, Karim Bricki (photographe de ce reportage) s’y adonne aussi. Ses portraits de nettoyeurs/euses attendent toujours l’autorisation de l’ULB pour être accrochés aux murs de la salle d’exposition, pour être vus et regardés par celles/ceux qui foulent chaque jour le sol nettoyé de l’université.

Des travailleurs/euses sous pression

« À l’ULB, les tâches augmentent, les heures diminuent. Les bâtiments, eux, ne rétrécissent pas, explique Maria*, de la délégation belge. Si on était engagé·es par l’ULB, ce serait beaucoup mieux. » Le service de nettoyage est externalisé sur les sites de l’Université libre de Bruxelles. D’autres services comme le gardiennage ou la restauration le sont aussi. Depuis 2014, c’est ISS – géant européen du nettoyage employant près de 6.000 personnes en Belgique – qui remporte les marchés publics.

À l’ULB, les tâches augmentent, les heures diminuent. Les bâtiments, eux, ne rétrécissent pas.

Budget du dernier marché conclu avec le site du Solbosch en 2024 : trois millions d’euros. Salaire minimum pour un·e agent·e d’entretien échelon 1 : 16,8 euros brut de l’heure, selon les données syndicales sectorielles de janvier 2026.

Maria parle aussi de l’abus des « brigadiers », salariés de l’ULB. Dans nos pages en janvier-février 2017, Anita*, l’une des 85 travailleurs/euses du campus bruxellois, déplorait leur zèle et la pression qu’ils leur faisaient subir alors. « Le problème, c’est que l’ULB vient nous contrôler pour la qualité. Mais c’est impossible avec tout le travail qu’on a… », confiait-elle.

Rebaptisés depuis peu « coordinateurs » par la direction de l’ULB, ils ne semblent pas s’être adoucis. En mars 2025, la CGSP Enseignement Recherche – dont des membres font partie de Balai en lutte – rapportait au conseil d’entreprise de l’ULB, sur base d’une récolte de témoignages parmi les travailleurs/euses, des cas de « harcèlement moral, sexuel, raciste » de la part de brigadiers. L’un d’eux, principal mis en cause, a été licencié. Les autres écartés. Sollicitée à ce sujet, l’ULB nous précise également que « les conseillers et conseillères en prévention du Service des aspects psychosociaux de l’ULB sont accessibles au personnel d’entretien. Toute personne qui se penserait victime de violence ou de harcèlement moral ou sexuel de la part de membres du personnel de l’Université peut bénéficier du même accompagnement professionnel et confidentiel que celui offert aux membres du personnel de l’ULB ».

C’est l’un des problèmes de la sous-traitance.  Elle rend structurellement difficile de faire remonter les problèmes dans l’organisation du travail.

« C’est l’un des problèmes de la sous-traitance, éclaire pour nous Hannah Berns, membre de Balai en lutte et déléguée CGSP Enseignement Recherche. Elle rend structurellement difficile de faire remonter les problèmes dans l’organisation du travail. Le personnel de nettoyage n’est pas considéré comme faisant partie du personnel de l’ULB, il est donc impossible pour nous, les syndicats, de demander des analyses de risque comme on le ferait pour d’autres services de l’université. Les syndicats d’ISS pourraient le faire, mais ces analyses sont limitées lorsque le risque vient du client, les travailleurs d’ISS recevant des pressions de leur entreprise pour ne pas faire remonter les problèmes et fâcher le client. Cela permet à l’ULB de se déresponsabiliser ». La sous-traitance maltraite. Elle permet aussi de ne pas traiter.

Le 6 décembre, les travailleurs/euses du nettoyage, entouré·es des collectifs de soutien, rêvent à une « Internationale du nettoyage ». Contre le mépris de la sous-traitance, elles/ils ont choisi la solidarité et la résistance. © Karim Brikci

L’internalisation ne fait pas tout

Après la plénière, les participant·es se répartissent en sous-groupes pour pouvoir creuser des questions comme : les moyens de lutte, les conditions de travail, la solidarité entre travailleurs/euses, le rapport à l’employeur et à l’université ou encore le rôle des soutiens. Dans les discussions sur les « conditions de travail », les constats font consensus entre les trois universités : lourdes cadences, produits dangereux pour la santé, maux du travail, comme le très répandu syndrome du canal carpien (compression du nerf médian au poignet).

C’est sur les contrats que les situations varient. « On a des plus petits contrats, donc on est obligé de multiplier les employeurs pour s’en sortir à la fin du mois », détaille la déléguée syndicale parisienne Layla Mabrouk. Horaires coupés – tôt le matin, tard le soir – et trajets démultipliés sont leur lot, avec des conséquences sur la vie sociale, familiale, mais aussi la solidarité professionnelle. Sous-traiter permet aussi de diviser, un autre vice caché.

À l’ULB, les travailleurs/euses sont presque tous·tes en CDI, temps plein et sur le même site. Beaucoup ont une carrière qui se chiffre à plus de deux dizaines d’années. « C’est un peu une famille », diront certain·es.

Sous-traiter permet aussi de diviser, un autre vice caché.

« Concrètement, qu’a amené la fin de la sous-traitance à Grenoble ? », brûlent de savoir les travailleuses de l’ULB. Sur ce petit « chantier » (comme on dit dans le jargon de la sous-traitance), la lutte a permis de réintégrer quatre travailleurs/euses au personnel de l’université, avec des droits similaires. Julien, soutien de cette lutte, tempère l’enthousiasme : « Les agent·es d’entretien ont retrouvé leurs contrats antérieurs, c’est-à-dire des temps partiels contraints et aucun CDI ». Son message : l’internalisation ne fait pas tout, le rapport de force doit continuer pour lutter contre l’exploitation.

Une Internationale du nettoyage ?

La délégation de Balai en lutte dépose plusieurs idées sur la table, adressées à l’université « en attendant la fin de la sous-traitance ». Ces revendications ont mûri lors des assemblées générales de la grève contre l’Arizona fin novembre 2025, l’une des plus grandes qu’a connue le Balai en lutte. À commencer par l’accès à tous les services avec le tarif « personnel de l’ULB », comme la crèche, le minerval réduit pour les enfants, et la fin des contrôles « hyper-stressants ». Le personnel de nettoyage demande le droit de dépasser les files à la cantine dans le but d’avoir le temps de manger durant la pause de 30 minutes. Aujourd’hui, c’est la « bonne volonté » du personnel de restauration (sous-traité, lui aussi) qui fait loi. Ou encore, la participation des travailleurs/euses, expert·es en la matière, à l’élaboration du cahier des charges, contrat établi entre l’ULB et l’entreprise sous-traitante. Ce cahier, Giulia*, 40 ans de carrière au compteur, en connaît bien le contenu. « C’est une arme d’autodéfense. Nous les ouvriers, on doit être plus fort·es que les chefs. »

14h, retour en assemblée. « Est-ce qu’on ne se reverrait pas ?, lâche Arthur de l’ULB. Si on lançait une Internationale du nettoyage ? Faut rêver un petit peu ! » Le oui est unanime. À peine le temps de s’applaudir que déjà les équipes déroulent devant le bâtiment parisien une grande banderole « Balai en lutte ». Layla l’avait dit en début de journée : « Dans cette lutte, il ne faut jamais s’endormir ».

* Prénom modifié.

Oser la réinternalisation à l’ULB ?

Questionnée sur cette possibilité d’internaliser le nettoyage, la direction générale de l’ULB nous répond par écrit que « la réflexion sur l’internalisation de certains services – dont le personnel d’entretien – doit s’inscrire dans une approche globale, cohérente avec ses missions fondamentales : l’enseignement, la recherche et les services à la communauté. Cette approche exige à la fois réalisme et prudence, notamment en raison du mode et des conditions de financement imposés à l’université ». La DG avance que l’internalisation du personnel d’entretien « aurait pour conséquence une augmentation significative de la masse salariale de l’Université qui risquerait d’approcher, voire de dépasser le seuil réglementaire des 80 % [l’article 40 de la loi du 27 juillet 1971 impose que les dépenses de personnel ne dépassent pas 80 % de l’allocation de fonctionnement, ndlr] au point de fragiliser l’équilibre financier au détriment de la bonne exécution de nos missions fondamentales ». En cas de dépassement, précise encore la DG, « seule l’indexation des salaires est maintenue. Plus aucun avancement, promotion ou recrutement ne peut être envisagé ».

Même son de cloche du côté de la CGSP PATGS – syndicat du personnel administratif, technique, de gestion et spécialisé (l’un des quatre « corps » de l’ULB, avec le corps académique, le corps scientifique, et le corps étudiant) auquel le personnel de nettoyage appartiendrait s’il était réintégré. « On est d’accord sur le principal, mais notre marge de manœuvre est très limitée », indique Cyril Wynant, son vice-président. « On fonctionne à enveloppe fermée, si on internalise, on risque de ne plus pouvoir recruter des profs, des assistants, des secrétaires. Que va-t-on dire à notre personnel déjà débordé ? », complète Yves Simon, l’un de ses membres.

À cela, Hugo Périlleux de la CGSP Enseignement Recherche et membre de Balai en lutte répond que « la règle selon laquelle la masse salariale ne peut dépasser 80 % laisse de la marge puisqu’elle se situe aujourd’hui à 73 % et que le contrat de nettoyage correspond à 2,5 % du budget ». Il s’agit selon lui « d’un arbitrage budgétaire » en défaveur du personnel de nettoyage.

Les économistes français·es François-Xavier Devetter et Julie Valentin, auteur·es de l’ouvrage Deux millions de travailleurs et des poussières. L’avenir des emplois du nettoyage dans une société juste, considèrent que l’externalisation n’est pas une fatalité économique mais relève d’un « choix politique et éthique ». « Dans un contexte bien souvent de sous-effectif généralisé, allouer les postes disponibles aux salariés chargés du nettoyage ne va pas de soi, pour le dire de manière très édulcorée », écrivent les expert·es. Selon elle/lui, ce sont les syndicats des commanditaires (l’ULB dans notre cas) qui ont le pouvoir d’agir sur les conditions d’emploi des salarié·es des entreprises de sous-traitance.

L’Université de Liège a récemment décidé de réinternaliser son service de restauration. Une inspiration ? À l’heure où nous bouclons cet article, nous n’avons pas encore obtenu sa recette.