Le matriarcat, une utopie ? Non, réalité d’hier et d’aujourd’hui

Par N°227 / p. 14-19 • Mars 2020

Qui a peur du matriarcat ? Pas nous ! Car, bien loin de l’image sexiste d’une société où les femmes imposeraient brutalement leur loi, bien loin aussi de l’image raciste de sociétés « primitives » qui n’auraient pas « évolué » vers le patriarcat, les matriarcats sont des sociétés complexes. L’égalité est centrale, le pouvoir est fluide et l’autorité est confiée par consensus aux personnes qui prennent le mieux soin des autres. C’est ce qu’a découvert la chercheuse allemande Heide Goettner-Abendroth, qui étudie les sociétés matriarcales depuis quarante ans. À l’occasion de la sortie en français de son ouvrage Les sociétés matriarcales, axelle l’a interviewée…

Algérie. C’est la Targuia, femme touarègue, qui dirige sa tente nomade. En cas de rupture ou de décès de son mari, elle repart avec ses enfants, toute sa dot, sa tente, et même les chamelles ou les animaux que lui a laissés son père. Elle bénéficie d'une grande indépendance : choix du mari, liberté de mœurs... Elle connaît les contes et les légendes, qui enseignent l'essentiel de ce qu'il faut savoir aux enfants, ainsi que le tifinagh, l'alphabet hiéroglyphique des Touaregs. © Nadia Ferroukhi

La philosophe et chercheuse allemande Heide Goettner-Abendroth offre dans son ouvrage Les sociétés matriarcales, récemment traduit en français, une perspective nouvelle, qui balaye les théories scientifiques traditionnelles souvent pétries de préjugés patriarcaux. Au 19e siècle par exemple, des intellectuels ont présenté les sociétés matriarcales comme étant le stade primitif d’une évolution linéaire, dont le patriarcat serait l’heureux aboutissement. D’autres chercheurs/euses ont nié leur existence même, assurant qu’au final, le pouvoir était toujours aux mains des hommes. Et certain·es y voient encore un modèle de société basée sur la domination des femmes. Ce livre, qui présente une vingtaine de sociétés matriarcales à travers le monde, déconstruit chacune de ces théories. Non seulement les sociétés matriarcales sont une réalité historique et contemporaine, mais elles se fondent sur l’égalité.

Heide Goettner-Abendroth

Les sociétés matriarcales sont-elles des sociétés dominées par les femmes ?

« Non, ce ne sont pas des sociétés où les femmes détiennent le pouvoir. Ce sont des sociétés égalitaires, où les deux sexes sont valorisés. La mère y est placée au cœur, mais pas au sommet. Ce sont des sociétés matrilinéaires [la transmission se fait par la mère, ndlr] et matrilocales [le couple réside dans la famille de la femme, ndlr]. Au niveau politique, les décisions sont prises par consensus, tout le monde a son mot à dire. Sur le plan économique, ce sont les femmes qui sont en charge de la distribution des biens essentiels, comme les maisons, les terres, la nourriture. Elles le font le plus équitablement possible entre tous les membres du clan. Enfin, la notion de sacré est omniprésente. Les membres de ces sociétés se soucient de chaque être vivant, chaque plante, chaque animal. Ils vénèrent la Terre mère et l’idée de l’exploiter ou de la détruire ne leur viendrait jamais à l’esprit. Ils n’utilisent que ce dont ils ont vraiment besoin et veillent notamment à ce que la croissance démographique soit adaptée à l’environnement. »

Selon l’anthropologue et féministe française Françoise Héritier, le matriarcat est un mythe et le pouvoir appartient toujours aux hommes.

« Françoise ne fait pas la différence entre sociétés « matrilinéaires » et « matriarcales ». C’est une erreur que font la plupart des anthropologues. Oui, il y a des sociétés matrilinéaires où l’économie est entre les mains d’hommes. Mais j’appelle exclusivement « matriarcat » les sociétés matrilinéaires où l’économie est entre les mains des femmes. »

Quelles valeurs guident ces sociétés ? 

« Les membres des sociétés matriarcales partagent tous les valeurs de la maternité : l’amour, l’attention, la réciprocité et le souci constant de la paix. Chez les Minangkabau [la plus grande société matriarcale au monde située en Indonésie, ndlr], si un homme veut tenir un rôle particulier au sein du clan, en être le porte-parole par exemple, il doit être « une bonne mère », selon leurs propres termes.  »

Indonésie. Avant l’implantation de l’islam à Sumatra à partir du 13e siècle, le peuple Minangkabau (de minang, victorieux, et kabau, buffle) pratiquait une forme d’animisme codifié par des règles orales appelées « adat », de tradition matrilinéaire. Devenus musulmans, les Minangkabau ont réussi à concilier cet adat, qui accorde une place majeure aux femmes, à l’islam ; aujourd’hui, le pays musulman le plus peuplé du monde abrite le plus grand groupe matrilinéaire, environ six millions de personnes. Par exemple, alors que le droit coranique n’attribue aux filles qu’un tiers de l’héritage, l’adat reste toujours appliqué : les biens ancestraux d’une famille Minangkabau, notamment les maisons et les rizières, se transmettent de mère en fille. Pour un mariage, c’est la famille de la femme qui vient demander la main du garçon. Le jour de la cérémonie, la fiancée va chercher le promis pour l’emmener chez elle, dans sa famille. Le mari ira vivre dans la maison de sa femme – c’est la matrilocalité. En cas de divorce, l’épouse conserve la garde des enfants, les biens immobiliers et mobiliers, même si l’achat se fait de façon commune. © Nadia Ferroukhi

La notion d’équilibre est au fondement de ces sociétés, expliquez-vous… 

« Elle est essentielle. Entre les hommes et les femmes d’abord. Chacun a son propre champ d’action, mais tous sont complémentaires. Il doit également y avoir un équilibre entre les plus jeunes et les plus anciens. Chaque génération a sa dignité, comme ils disent. Enfin, les êtres humains doivent être en harmonie avec la nature. Ils ne voient pas les humains comme étant déconnectés de la terre. L’exploiter entraînerait un déséquilibre. »

Des sociétés matriarcales justes et équilibrées opposées à des sociétés patriarcales basées sur la domination des hommes sur les femmes, cela révèle-t-il quelque chose du genre ?

« Non ! Il ne s’agit pas d’hommes ou de femmes. Il s’agit de sociétés matriarcales ou patriarcales. Vous avez des hommes « matriarcaux », qui se comportent très différemment des hommes façonnés par nos sociétés, au même titre que, dans nos cultures, vous avez des femmes imprégnées de patriarcat. »

Chine. Établis sur les contreforts de l’Himalaya dans l’ancien Tibet historique, entre la province du Yunnan et du Sichuan, vivent depuis près de 2.000 ans les Moso, une minorité ethnique de 30.000 personnes, organisées autour de règles matrilinéaires. Dans le village de Lijiazue habitent 31 familles Moso qui perpétuent leurs traditions. Jusqu’à quatre générations peuvent partager un même toit. Tout le monde obéit aux ordres de la doyenne, la « dabu », la cheffe de la famille. Ce rôle clé est tenu par la femme la plus âgée de sa lignée. C’est elle qui transmet le nom et les biens, tient les rênes de la maisonnée, possède la terre, régit la répartition des tâches, gère les finances, organise les cérémonies religieuses et veille sur les hôtes. Contraste saisissant avec la Chine confucéenne [doctrine ayant une grande influence en Asie, ndlr], où c’est aux hommes que revient l’autorité. © Nadia Ferroukhi
Ces sociétés connaissent-elles les violences de genre et les violences sexuelles ?

« Non, il n’y a ni viol, ni harcèlement sexuel. Aucun homme n’oserait toucher une femme sans son consentement. C’est ce que tous·tes mes interlocuteurs/trices m’ont dit. »

Qu’en est-il de la violence en général ?

« La violence est méprisée. En cas de conflit, la communauté essaie d’aider les deux parties à résoudre le problème grâce à la discussion et la négociation. Contrairement à ce qu’il se passe dans nos sociétés, la personne violente n’est pas laissée de côté. »

Quel est leur rapport au genre ? 

« Nous avons des définitions essentialistes des hommes et des femmes. Nous leur assignons des rôles genrés, et ceux dévolus aux femmes sont souvent les plus négatifs. Eux n’ont pas ce mode de fonctionnement. « Nous ne définissons jamais les hommes ou les femmes en fonction de leur sexe », m’a dit une personne un jour. Dans les sociétés matriarcales, les hommes et les femmes ont leur propre champ d’action, mais il varie d’une société à l’autre. Chez les Moso [société matriarcale de Chine, ndlr], les femmes s’occupent de l’agriculture et du jardinage, tandis que les hommes se chargent du commerce. À Juchitán [au Mexique, ndlr], c’est l’inverse, les hommes sont dans les champs et les femmes commercent. Il n’y a donc rien d’essentialiste dans leur vision des choses. Cette division du travail s’inscrit simplement dans l’idée d’équilibre que nous avons évoquée. »

Mexique. Juchitán signifie « ville aux fleurs » en zapotèque. C’est dans l’État d’Oaxaca que les 100.000 habitant·es de cette localité perpétuent des traditions matriarcales. Ici, les femmes jouissent d’un pouvoir et d’une indépendance rares au Mexique. Pour l’anecdote, Juchitán a vu naître la mère de la peintre Frida Kahlo…
À Juchitán, seules les femmes parlent encore la langue d’une civilisation vieille de près de 2.000 ans. Cette langue, qui ne distingue pas le féminin du masculin, leur a permis de développer une puissante solidarité féminine, pièce maîtresse de leur matrilinéarité.
Malgré le modèle patriarcal diffusé à Juchitán par les Églises catholique et protestante, les femmes résistent en continuant à jouer un rôle social et économique majeur. Cependant, les groupes évangéliques gagnent actuellement du terrain et s’attaquent frontalement à leur position.
Dans la communauté Juchitéca, la présence importante de muxes ne date pas d’hier (voir photo). Les muxes sont des personnes assignées au sexe masculin à la naissance mais qui adoptent les vêtements et les comportements associés traditionnellement aux femmes. Dans la civilisation amérindienne précolombienne, un muxe au sein d’une famille était non seulement accepté, mais même considéré comme une chance, car il prenait soin des aîné·es vieillissant·es, un rôle normalement dévolu à la fille aînée, qui héritait des biens familiaux. Aujourd’hui, les hommes hétérosexuels sont moins tolérants envers les muxes et envers la communauté LGBT en général. © Nadia Ferroukhi

Il y a donc tout de même une division genrée du travail…

« C’est une vision pratique des choses, mais pas gravée dans le marbre. Chez les Juchitán, si un garçon préfère être commerçant qu’agriculteur, il le peut. Sa mère le considère alors comme une fille et l’habille comme telle. Les enfants peuvent choisir leur genre. »

Quid de l’homosexualité ?

« Difficile de répondre à cela. Ce sont des questions intimes qu’il n’est pas toujours aisé de poser au sein des communautés. Selon mes travaux et ceux de mes collègues, il semblerait que l’hétérosexualité ne soit pas une norme fixe. »

Comment avez-vous récolté toutes ces données ?

« J’ai d’abord étudié la littérature anthropologique et ethnologique. Je me suis vite rendu compte que ces sociétés avaient toujours été étudiées à travers des lunettes d’hommes, et que ces chercheurs ne s’étaient d’ailleurs adressés qu’aux hommes ! J’ai tout de même trouvé quelques livres, de chercheuses féministes surtout, qui apportaient une perspective complètement différente. J’ai ensuite pu me rendre en Chine pour étudier le peuple Moso. Avec mes collègues chercheuses féministes et mes ami·es vivant dans ces sociétés qui me fournissent de précieux renseignements, nous rassemblons les pièces du puzzle afin de découvrir ce qu’est véritablement le matriarcat. »

Chine. Femmes et hommes Moso changent de partenaire au gré des rencontres. L’amour se vit sans contrat de mariage et sans contraintes morales. La règle impose à l’homme de quitter la chambre de son amante avant le lever du jour : c’est la coutume du zouhun, le « mariage à pieds ». La femme décide de la durée de cette alliance.
L’arrivée de l’administration chinoise dans les années 1950 et en particulier la Révolution culturelles de 1966 ont donné lieu à des attaques virulentes envers les Moso et leur mode de vie. Les « gardes rouges » du régime maoïste peignaient les façades des maisons Moso avec des slogans comme « Du passé faisons table rase ! Gloire à la monogamie socialiste ! » Le mariage fut alors imposé. Sous l’impulsion de Deng Xiaoping à la fin des années 1970, un dégel mit fin au mariage obligatoire et les traditions purent à nouveau se perpétuer.
Aujourd’hui encore, et même si de plus en plus de jeunes Moso désirent se marier, frères et sœurs vivent sous le même toit toute leur vie, en compagnie des enfants issu·es des femmes de la famille, de leur propre mère, de leurs cousin·es… Les enfants sont éduqué·es par l’ensemble des membres de la maisonnée. L’homme n’a pas le statut de père des enfants qui ont pu naître de son union avec une femme, seulement d’ »oncle » des enfants de sa sœur, à l’éducation desquel·les il participe. © Nadia Ferroukhi

Vous êtes-vous penchée sur l’aspect historique  de ces sociétés ?

« C’est un travail que je suis en train de réaliser. Je poursuis et élargis les travaux de l’archéologue américaine Marija Gimbutas, qui a mis au jour des éléments qui prouvent l’existence de sociétés préhistoriques axées sur les femmes dans le sud-est de l’Europe et dans l’Asie de l’Ouest. En réalité, de nombreuses découvertes archéologiques étayent cette théorie. Mais les interprétations qui en sont faites par les archéologues sont problématiques. La plupart les scrutent inconsciemment à travers leurs lentilles patriarcales. »

Les éléments dont vous disposez vous permettent-ils de penser que les sociétés matriarcales ont préexisté aux sociétés patriarcales ?

« Je viens de publier en allemand un livre à propos de l’Europe et de l’Asie de l’Ouest qui montre clairement qu’avant les patriarcats, il existait de nombreuses sociétés matriarcales. Certaines étaient à l’état de villages, d’autres de cités. Marija Gimbutas a montré que ces sociétés ont vécu longtemps aux mêmes endroits, sans armes ni murs défensifs. Elles ont finalement été conquises par les sociétés patriarcales, dans la violence. »

Les sociétés matriarcales. Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde
Heide Goettner-Abendroth
Éditions des femmes – Antoinette Fouque 2019, 600 p., 25 eur.

Ces sociétés sont-elles menacées aujourd’hui ?

« Entourées par la colonisation et la « missionnarisation » [l’imposition d’un mode de vie différent du leur, ndlr], elles résistent, tant bien que mal. Une grande partie de ces sociétés sont installées dans des coins reculés, dans les montagnes, les déserts, etc. Mais les États accaparent leur terre. En Chine, les Moso résistent depuis longtemps pour préserver leur mode de vie. Mais l’État et les industries chinoises qui ont besoin de bois s’attaquent maintenant à leurs forêts. Les Moso font face au même destin que celui des Indiens d’Amérique du Nord. Ils subissent également les effets pervers du tourisme. Les touristes hommes, qui ne comprennent pas cette culture, croient que toutes les femmes sont disposées à avoir des rapports sexuels avec eux. »

Combien de personnes vivent dans ces sociétés aujourd’hui ?

« Je ne saurais vous dire précisément. À Juchitán, les habitant·es sont environ 10.000, mais les Minangkabau sont 6 millions ! En Europe, toutes ces sociétés ont été détruites. Celles qui subsistent sont lointaines, mais ne les regardons pas comme des objets exotiques. Leurs modes de vie, qui révèlent humanité et bienveillance, sont au fondement d’une vie meilleure. »

En savoir plus sur les photos

Nadia Ferroukhi a parcouru le globe pour son projet personnel « In the name of Mothers – Matriarchy » (« Au nom des mères – Matriarcat »), dont les photographies de ce dossier sont extraites. Ce projet photographique documente les sociétés où les femmes jouent un rôle central : en Chine, au Mexique, en Indonésie, en Guinée… Dans son travail, Nadia Ferroukhi « cherche à mettre la lumière sur ceux qui sont dans l’ombre. Raconter leurs histoires crée un lien entre toutes ces communautés dans le monde qui contribuent à la richesse et à la beauté de notre planète. »

Son site: www.nadia-ferroukhi.com/v4/index.php

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