
Pourquoi vous a-t-il semblé important d’écrire ce livre ?
« Ce livre part du sentiment d’avoir toute ma vie dû faire attention à ne pas occuper trop l’espace, à ne pas rire trop fort, à ne pas danser de façon aussi exubérante, à ne pas prendre la parole pour dire tout ce que j’ai à dire, dans la mesure où toutes ces manifestations d’existence sont souvent comprises et détournées comme quelque chose qui potentiellement déclenche des comportements dangereux pour les femmes. Aujourd’hui, j’approche des 50 ans et je réalise que j’ai moins besoin de cette prudence parce que je suis moins regardée. Toute ma vie, on m’a demandé de m’éteindre, et maintenant qu’on me sexualise moins, j’ai le droit de m’allumer davantage ? Ce n’est pas normal. Toutes les filles devraient avoir le droit de briller, de s’allumer, de brûler dès qu’elles commencent à vivre, sans que ce soit pris à mauvais escient. »
Toute ma vie, on m’a demandé de m’éteindre, et maintenant qu’on me sexualise moins, j’ai le droit de m’allumer davantage ? Ce n’est pas normal.
En quoi la figure de l’allumeuse est-elle un « mythe » ?
« Le mythe de l’allumeuse nous fait croire que certaines femmes, voire toutes les femmes, ont une capacité magique à vouloir déclencher le désir chez les hommes, sans qu’on sache si elles veulent aller jusqu’au bout ou non. C’est un mythe très ancien. Adam et Ève déjà, c’est une histoire de tentatrice, d’allumeuse. C’est aussi pour cette raison que j’ai appelé mon essai « Genèse d’un mythe », en référence à l’Ancien Testament. La Genèse, c’est ce livre dans lequel on nous raconte qu’Ève aurait tenté Adam, et l’aurait fait choir, lui et toute l’humanité. Or, si l’on regarde le texte de près, ce n’est pas cela que ça raconte. Quand on relit l’histoire, on voit que l’un et l’autre ont été tentés ; l’un et l’autre ont cédé à la tentation. Le mal, c’est de ne pas répondre de ses actes, de ne pas dire « Je l’ai fait, j’assume la responsabilité ». Adam se défausse sur Ève. Et ça va retomber sur elle, et sur toutes les femmes après elle. La genèse de cette idée est que les femmes sont coupables, qu’elles sont des tentatrices par essence. Il y a plein d’autres figures mythiques et mythologiques, des personnes de fiction, qui incarnent cette idée que les femmes déclencheraient chez les hommes des pulsions qu’ils ne pourraient pas réprimer. Toutes ces histoires, quand on regarde bien, ne parlent pas de tentatrices, mais de frustrations, de peurs, d’impuissance, d’angoisses, qui ne peuvent pas être regardées en face par les dominants. Par les hommes en l’occurrence. Et ce qu’on n’arrive pas à regarder en face, on va le projeter chez l’autre, la femme. »
Dans ce mythe, il y a toute la violence de la domination. Il s’agit de dire que celles qui sont victimes de la domination, celles qui se font violer, abuser, sont en fait coupables.
Quel lien entre l’allumeuse et les violences faites aux femmes ?
« Le mythe de l’allumeuse a un rôle dans la construction patriarcale. Il permet de dire aux femmes : « Que vous vouliez ou que vous ne vouliez pas, c’est la même chose. Vous allumez le désir. Par conséquent, il ne faut pas vous étonner quand les hommes, tout embrasés, vont, eux, jusqu’au bout ». C’est l’alibi tout trouvé aux violences sexistes et sexuelles. La culture de l’allumeuse, c’est la même chose que ce qu’on appelle la culture du viol. C’est sa racine. En disant qu’il y a des allumeuses, on dissout la notion de viol, on la rend impossible à définir et à comprendre. Dans ce mythe, il y a toute la violence de la domination. Il s’agit de dire que celles qui sont victimes de la domination, celles qui se font violer, abuser, sont en fait coupables. On dit « Si les femmes n’allumaient pas, elles ne seraient pas violées », comme on dit « Si les pauvres travaillaient, ils ne seraient pas pauvres ». On inverse le schéma. Toutes les structures de domination fonctionnent comme ça. Pour qu’elles se perpétuent, elles doivent accuser la victime d’être la coupable. »

Qu’est-ce que la notion d’allumeuse fait aux femmes ?
« Dire que les femmes allument, et elles seules, puisque « allumeuse » n’existe pas au masculin ou du moins pas dans le même sens, c’est considérer que le désir est asymétrique selon les genres. Tandis que les femmes ont pour rôle d’allumer, on ne sait jamais ce qu’elles font alors dans le sexe ; elles sont là pour susciter du désir, pas pour jouir. De l’autre côté, les hommes seraient complètement absents dans le fait de susciter le désir : ils attendent. Ils attendent que les femmes soient jolies, fassent les belles. Et une fois allumés, ils font ce qui serait attendu d’eux dans l’acte sexuel : pénétrer. Cette façon de voir rend le consentement impossible à penser.
Dans cette vision, il n’y a pas de place pour le désir des femmes. Elles sont uniquement vouées à susciter le désir des hommes. Leur corps appartient à l’autre. Et de fait, quand on est une femme, on a davantage tendance à vérifier qu’on est agréable, séduisante, etc. On n’habite pas son corps comme les hommes. Je pense parfois à cette expérience de mort imminente, on dit qu’on voit son corps de l’extérieur, qu’on flotte au-dessus. Eh bien, en tant que femme, on n’a pas besoin d’être en train de mourir. Moi, je vois mon corps de l’extérieur en permanence. On est tout le temps en train de se regarder dans un miroir, c’est-à-dire de regarder son corps comme si on n’était pas dedans. Or pour jouir de la vie, il faut être dedans. Ça se vérifie dans les comportements alimentaires. On ne mange pas avec la même insouciance quand on est une femme, on fait « attention ». Ça se voit aussi dans le rapport des femmes à leur plaisir sexuel. Les femmes ont plus de mal à avoir des orgasmes que les hommes. Je ne crois pas du tout que ce soit une affaire biologique. Je pense que c’est vraiment parce que les femmes ne sont pas dans leur corps. Parce qu’il faut être séduisante, allumer un peu, provoquer du désir, et, en même temps, être provocante, c’est mal, et si on est provocante, comme on nous le répète, « il ne faut pas s’étonner » qu’il nous arrive les pires déboires. »
Dans une première partie, le livre revient sur les figures mythiques qui peuplent nos imaginaires (Ève, Lolita, Marilyn…). Dans la seconde partie, il s’appuie sur des rencontres avec « de vraies personnes ». Pourquoi cela vous a semblé important de mener ces entretiens avec des femmes ?
« Les témoignages permettent de montrer que ces vieux mythes existent bel et bien et sont encore très présents aujourd’hui. « Allumeuse », c’est un « mot-bâillon », c’est un mot qui dit « Tu as cherché à me séduire et à partir de là, tu ne peux plus rien dire, c’est normal que mon désir maintenant s’exerce sur toi, jusqu’au bout, sans que tu n’aies plus rien à dire ». « Allumeuse » étant un mot-bâillon, il est essentiel d’enlever le bâillon, d’écouter la voix de celles qu’on a construites comme des allumeuses.
Toutes les filles devraient avoir le droit de briller, de s’allumer, de brûler dès qu’elles commencent à vivre, sans que ce soit pris à mauvais escient.
Marilyn, par exemple, c’est un mythe. Elle n’a jamais existé que dans l’imagination de ceux qui l’ont fabriquée. C’est important d’écouter sa voix à elle, de montrer comment ça s’est passé pour elle. Elle le décrit admirablement, ce mécanisme de la projection. Elle explique que quand les gens voyaient Marilyn, ils voyaient en fait quelque chose qui émanait d’eux-mêmes. C’est cinématographique, comme un projecteur au sens littéral. L’écran, c’est Marilyn et sur cet écran, les imaginaires s’y projettent. Mais ces choses, qu’on pense voir là où elle est, viennent en fait du projecteur. »