Quand les animaux aident à dépister les violences domestiques

Par N°234 / p. 22-25 • Décembre 2020

Il arrive fréquemment qu’un homme violent envers sa femme et ses enfants le soit aussi envers les animaux du foyer. Utilisées pour terroriser, pour punir ou pour retenir les femmes à la maison, les violences commises contre les animaux sont des signaux d’alerte à prendre très au sérieux.
Audrey Guiller et Nolwenn Weiler.

© Aurélia Deschamps, pour axelle magazine

En janvier 2020, le parquet de Hal-Vilvorde a requis vingt ans de prison contre un homme de 35 ans. En plus de frapper et violer une mineure de son entourage, il avait étranglé le chien de la jeune fille devant elle. L’homme avait également frappé, violé et tenté d’étrangler sa conjointe. Dans un livre, une victime d’inceste raconte que son père a tué, sous ses yeux, un petit chat à coups de râteau.

Il arrive souvent qu’un homme violent envers sa femme et ses enfants le soit aussi envers les animaux du foyer. On appelle cela « le lien », « the link », dans les pays anglo-saxons où le concept a été théorisé et largement étudié, États-Unis et Canada en tête.* « Il est depuis longtemps admis dans la littérature scientifique que les violences sur les animaux sont des marqueurs de violence sur les humains, souligne Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale basé à l’université de Grenoble qui travaille sur ce thème depuis plusieurs années. À tel point que ce domaine de recherche est devenu une discipline à part entière en criminologie. »

Deux violences liées

Peu étudié de ce côté-ci de l’Atlantique, « le lien » entre violences apparaît évident quand on sait que plus de la moitié des femmes victimes de violences conjugales, parmi celles qui ont un animal de compagnie, ont déclaré que leur agresseur les avait menacées de blesser ou de tuer leur animal. Autre donnée citée par Laurent Bègue-Shankland : 90 % des auteurs de meurtres en série ont été impliqués, alors qu’ils étaient plus jeunes, dans des comportements de cruauté envers des animaux. Toutes les maltraitances contre les animaux ne participent pas de cette logique du « lien ». On parle là des actes de violences volontaires, qu’il faut différencier des actes de négligence (oubli de soins vétérinaires, défaut d’alimentation).

Ces violences croisées relèvent du même mécanisme : il s’agit d’un être vivant qui en prend d’autres pour des objets.

Comment peut-on expliquer que cruauté envers les animaux et violence domestique soient régulièrement liées ? D’abord en comprenant le comportement général d’un « délinquant violent » : une personne qui commet un type de violence est plus susceptible d’en commettre d’autres. Ensuite et surtout parce que ces violences croisées relèvent du même mécanisme. Son enjeu : la domination des êtres vulnérables. « Il s’agit en fait d’un être vivant qui en prend d’autres pour des objets, constate Jacques-Charles Fombonne, président de la SPA France (Société protectrice des animaux). L’agresseur veut se sentir tout-puissant lors de combats dont il sait qu’il sortira vainqueur. » Il évoque le violeur en série Émile Louis qui disait, face à ses victimes, qu’il était enfin « le maître ». « Comme celui d’un animal. Combien de fois a-t-on pu entendre les pères des anciennes générations taper leurs enfants en prétextant : « C’est mes gosses, j’en fais ce que je veux ». »

Installer la terreur

Les violences sont commises dans l’immense majorité par des hommes de l’entourage proche des victimes, qui agressent des êtres en situation de vulnérabilité. Tantôt femme ou enfants terrorisé·es, tantôt animaux dévoués à leur « maître ». « Les violences contre les animaux s’inscrivent pleinement dans le patriarcat, appuie Bénédicte de Villers, docteure en philosophie à l’Université de Louvain, autrice d’une étude fouillée sur la question du lien. Il s’agit de démontrer la supériorité de l’homme, de rappeler que c’est lui le dominant, c’est lui qui dirige. »

La violence exercée sur les animaux domestiques est un moyen très efficace pour terroriser la famille. « Si une femme a trois chatons, l’agresseur choisira sciemment son préféré pour lui faire du mal, raconte une accueillante (souhaitant rester anonyme) de la Maison Plurielle, association de lutte contre les violences conjugales à Charleroi. Il sous-entend à la fois : « Je sais ce qui est important pour toi et je le détruis » et « Ce que je lui fais, je peux te le faire aussi ». » Dans son ouvrage Le berceau des dominations, l’anthropologue Dorothée Dussy rapporte l’histoire d’une femme victime d’inceste. Un jour, son père éviscère le chien de la maison sur la table, au cours d’un repas familial, parce qu’il n’a pas été entendu au moment où il demandait du pain. La chercheuse explique que la famille intériorise alors que l’agresseur est capable de cruauté radicale et que personne n’intervient pour sauver la victime. De plus, l’agresseur pousse ainsi la victime au silence : « Ne dis rien, sinon il va arriver malheur à ton animal. »

Les violences contre les animaux s’inscrivent pleinement dans le patriarcat.

Pour Laurent Bègue-Shankland, « le lien » constitue une entrée supplémentaire pour le repérage des violences intrafamiliales, même si la corrélation n’est pas systématique. « Un animal maltraité peut être un indicateur de violences domestiques », appuie Bénédicte de Villers. « C’est important de penser ce lien, ajoute l’accueillante de la Maison Plurielle, car cela peut réellement empêcher les femmes victimes de violences de quitter leur domicile. Nous en croisons régulièrement qui craignent que leurs animaux soient tués si elles s’en vont. Cette relation est importante pour elles, elle les maintient parfois en vie. »

Nathalie Simon, docteure vétérinaire comportementaliste et docteure en sciences humaines de l’éducation, estime de son côté que « c’est important de penser le lien, parce que c’est la base d’une société constructive et pacifique. Si on ne respecte pas les animaux, comment parler de sécurité au sein des familles ? » « Quand on avance sur le sujet de la lutte contre la maltraitance animale, on éduque aussi à éviter les violences domestiques », pense Jacques-Charles Fombonne. Et cela paraît d’autant plus pertinent en Belgique et en France, où environ un foyer sur deux possède un animal domestique (46 % en Belgique et 53 % en France).

© Aurélia Deschamps, pour axelle magazine

Un sujet méconnu dans les pays francophones

Des liens entre les violences domestiques et la maltraitance animale ? En Belgique, deux sociétés protectrices des animaux nous répondent qu’elles n’en voient pas : « Nous n’avons jamais rencontré de tels cas ; ce n’est pas un sujet de réflexion chez nous. » Cette réaction n’étonne pas Bénédicte de Villers : « Les milieux francophones de la protection animale, de l’aide sociale et de la protection de l’enfance ne sont sans doute pas véritablement prêts à implanter le concept anglo-saxon de lien entre violence domestique et maltraitance animale, ni à articuler ensemble leurs interventions et actions. L’idée leur semble souvent saugrenue. »

Si on dit aux femmes : « On se fiche de votre chien, on s’occupe d’abord de vous », le risque est grand qu’elles refusent de se faire aider.

Pour la philosophe, cette absence d’intérêt pour le sujet « s’enracine dans notre conception cartésienne et judéo-chrétienne du monde, qui considère que les humains sont une exception dans la nature, doués de compétences que les animaux n’auraient pas. » Au cours des études vétérinaires, la question n’est pas abordée, pas plus que pendant les études de médecine ou pour devenir assistant·e social·e ou éducateur/trice. « Et contrairement à ce que j’entends parfois, s’occuper des animaux ne nous détourne pas des victimes humaines, insiste Bénédicte de Villers. On ne s’occupe pas moins des femmes et des enfants, au contraire. Il ne s’agit pas de choisir. »

Nathalie Simon pense par ailleurs que « les gens qui violentent les animaux et leurs familles vont rarement chez les vétérinaires. » Les violences sont invisibilisées. Et du côté des vétérinaires, « il y a également un problème de légitimité à intervenir dans des contextes domestiques », précise Bénédicte de Villers. « En France, on estime trop que ce qui se passe dans l’intimité des maisons ne regarde pas les autres », renchérit Jacques-Charles Fombonne, de la SPA. De plus, autorités, services sociaux et associations sont encore frileuses pour partager des informations.

Des initiatives inspirantes

Pourtant, les initiatives qui tirent parti de la réflexion sur « le lien » pour combattre les violences existent. La Belgique pourrait s’en inspirer. Depuis 2015, de nombreux États américains ont mis en place un partage d’informations : police, services de protection des animaux, vétérinaires, services sociaux de protection de l’enfance et de femmes victimes de violences se transmettent réciproquement des notifications en cas de suspicion de maltraitance animale ou de violence envers des personnes.

Au Royaume-Uni, les travailleurs/euses sociales/aux sont sensibilisé·es au sujet. En entretien avec des familles où des violences sont suspectées, elles/ils posent des questions du type : « Y a-t-il des animaux dans le foyer ? Comment chaque membre du foyer traite-t-il l’animal ? Craignez-vous que quelque chose puisse arriver à cet animal ? » C’est intelligent, estime Jacques-Charles Fombonne, par ailleurs ancien policier : « Autant un enfant aura énormément de mal à dénoncer les violences commises par un parent, autant il pourra dire facilement que l’animal de la famille est maltraité. Pour les professionnels qui l’écoutent, ce sera un signal. »

Un enfant qui a du mal à dénoncer les violences commises par un parent pourra dire facilement que l’animal de la famille est maltraité. Pour les professionnels qui l’écoutent, ce sera un signal.

L’équipe de la Maison Plurielle a conscience de l’importance de poser la question des animaux aux femmes victimes qu’elle accueille : « Elles n’osent pas en parler, car elles ont peur qu’on les trouve ridicules. Il ne faut surtout pas leur dire : « On se fiche de votre chien, on s’occupe d’abord de vous ». Sinon, le risque est grand qu’elles refusent de se faire aider et qu’elles disparaissent des radars. »

« On peut demander à un vétérinaire d’accueillir un animal ponctuellement, le temps qu’une femme victime de violences quitte son domicile. Ou le placer dans une famille d’accueil », poursuit l’accueillante. L’idéal est l’ouverture de foyers pour femmes victimes acceptant aussi leurs animaux. Aux États-Unis, le projet Safe Havens (« havres de paix ») recense ceux-ci dans un annuaire distribué aux travailleurs/euses sociales/aux. Plus de vingt États ont par ailleurs adopté des lois habilitant les juges à inclure les animaux du foyer dans le champ des ordonnances de protection.

Dans son activité de vétérinaire spécialisée, Nathalie Simon a pris l’habitude de poser des questions sur la façon dont est traité l’animal du foyer, « en évitant de juger les personnes, sinon elles se referment comme une huître. » Pour elle, évoquer « le lien » dans la formation des vétérinaires est primordial. Enfin, la piste de la rééducation des agresseurs vaut aussi la peine d’être creusée. Aux États-Unis, l’Animals & Society Institute (ASI) a conçu un programme d’intervention psychologique auprès des individus de plus de 17 ans qui maltraitent des animaux. Il aide les agresseurs à apprendre le respect et l’empathie envers les animaux. Et ce faisant, envers les autres êtres humains.

* La revue Research in Veterinary Science a récemment recensé 96 publications sur ce thème, en remontant jusqu’à 1960. Dans 98 % des articles, une corrélation entre les violences envers des humain·es et la maltraitance animale a été relevée.

Share Button