Les bonnes ondes des podcasteuses

Par N°223 / p. 22-23 • Novembre 2019

Média de la quatrième vague féministe, le podcast se fait de plus en plus entendre ces dernières années. Entre témoignages intimistes et analyses d’expert·es, les micros glissent de voix en voix autour de questions et de réflexions souvent inédites dans l’espace médiatique.

CC Siddharth Bhogra / Unsplash

« Allez en place, c’est La Poudre ! » Si ce lancement résonne en vous, vous écoutez – comme 3,5 millions d’auditeurs/trices – la voix de Lauren Bastide. La journaliste française anime deux fois par mois un échange intime d’une heure avec une femme qu’elle admire. L’univers du podcast féministe explose, et La Poudre a montré la voie dans le monde francophone.

Ces dernières années, les femmes sont de plus en plus nombreuses à prendre le micro pour discuter de thématiques féministes et propager leurs bonnes ondes inclusives. Féminités, masculinités, représentations : pourquoi ces enjeux contemporains ont-ils trouvé leur voix d’expression dans le podcast ?

Prendre la parole

Alors que dans le paysage de la radio française, on n’entend que 38 % de voix féminines, les podcasts bleu-blanc-rouge font de plus en plus résonner la voix des femmes. Chez nous, Maïwenn Guiziou, l’auteure du podcast C’est tout meuf de la RTBF se réjouit : « Les femmes peuvent enfin parler pendant une heure sans être interrompues ! On prend le temps de creuser des sujets que les médias traditionnels ne traitent pas, comme la masturbation ou le porno. On voit une explosion de podcasts sur les femmes et la sexualité car la parole peut s’y libérer. » Face au déficit de visibilité des femmes dans l’espace médiatique, le podcast prend sa place.

Les podcasts permettent de déconstruire des schémas, de comprendre comment, en tant que femme, j’évolue dans la société, mais surtout de donner des arguments solides lors de débats sur ces questions d’égalité de genre.

Ces créations sonores viennent aussi pallier les manquements des médias généralistes qui s’adressent à un public traditionnel. Le podcast répond alors aux besoins de celles et ceux qui ne s’y retrouvent pas. Sarah Sepulchre, professeure à l’École de Communication de l’UCLouvain, analyse pourquoi ces podcasts féministes font désormais tant de bruit. « Pour commencer il n’y a pas de format obligatoire, que ce soit pour la longueur ou le nombre d’épisodes, la présence de personnages récurrents, ou le ton. Cela permet d’être créatif/ive et d’avoir une liberté totale. L’outil technologique rencontre alors les envies d’un certain public. »

Grâce à sa liberté de format, de ton et de sujets, cette écriture audio permet de faire entendre des témoignages, des expériences et des conversations qui suscitent une implication plus personnelle et intime. Les podcasts permettent aussi de diffuser une analyse de genre ou une pensée féministe. YESSS partage deux fois par mois des témoignages de femmes contre le sexisme. Pour l’une de ses créatrices, Elsa Miské, il s’agit « de donner des solutions et de proposer des stratégies. On essaye de partager une sorte de boîte à outils très concrète du quotidien. »

Du son salvateur et salutaire, Sarah Ganty en a les oreilles pleines. Consommatrice de podcasts, elle explique le rôle qu’ils jouent dans sa vie : « Ils permettent de déconstruire des schémas, de comprendre comment, en tant que femme, j’évolue dans la société, mais surtout de donner des arguments solides lors de débats sur ces questions d’égalité de genre. »

CC Eran Menashri / Unsplash

S’adresser à tout le monde

En plus d’être créatifs, les podcasts sont également faciles à diffuser sur le web. Si l’absence d’images permet de se concentrer sur les histoires et de développer l’imaginaire, elle protège aussi celles qu’on entend, comme en témoigne Maïwenn Guiziou : « Le format podcast permet de préserver l’anonymat des femmes qui se confient sur des sujets intimes comme leurs règles ou leurs poils. » Pour Sarah Sepulchre, « la question de l’image est particulièrement importante pour les féministes. On sait qu’il y a beaucoup de bashing envers les militantes, notamment sur leur physique. Sur internet, elles doivent faire face à beaucoup de commentaires sur leur corps. Ici les détracteurs ont un angle d’attaque en moins. »

Les podcasts donnent aussi un coup de vieux aux radios classiques, puisqu’ici les auditeurs/trices deviennent maître·sses de leur consommation. Ces formats sonores ont la particularité de fédérer une communauté autour d’une problématique. Charlotte Crucifix et Lucie Allo ont lancé Un peu gênantes, un podcast belge où elles racontent leurs moments de honte. Elles s’expliquent : « C’est comme si vous entriez dans une soirée entre copines, on discute entre potes de nos histoires gênantes et intimes. Avec notre podcast, on veut faire entendre qu’on a toutes vécu cela. On s’est déjà toutes tapé la honte ! La honte peut être très puissante, elle fait taire les femmes. On veut créer un espace de parole où chacune peut se reconnaître. C’est un peu thérapeutique ! »

En entendant les confidences d’autres femmes, on réalise qu’on est nombreuses à vivre la même chose, à rencontrer les mêmes difficultés. Cela me donne beaucoup de force et d’énergie pour mon militantisme féministe.

Le casque sur les oreilles, on se sent désormais un peu moins seul·e. « En entendant les confidences d’autres femmes, on réalise qu’on est nombreuses à vivre la même chose, à rencontrer les mêmes difficultés. Je me sens comprise, cela me donne beaucoup de force et d’énergie pour mon militantisme féministe. Je m’y retrouve beaucoup », confie Sarah Ganty.

À l’image des anciens salons de conversation, c’est ici aussi une certaine catégorie socio-professionnelle de femmes qui mène la danse. Le format audio reste corseté à un réseau d’initié·es, se désole Elsa Miské pour qui le podcast « est encore réservé à une élite, on est dans l’entre-soi d’une classe sociale, d’un microcosme urbain et favorisé. L’audio ne s’est pas encore complètement démocratisé. » Même écho auprès de Maïwenn Guiziou qui déplore que la majorité des créatrices de podcasts « sont des femmes blanches, qui ont fait des études, et vivent en ville. On touche trop peu de personnes diversifiées ». Les podcasts féministes doivent encore élever la voix pour se faire entendre et… exprimer le point de vue de tous·tes.

Quelques podcasts à écouter

. Les couilles sur la table, Binge Audio, 50 minutes : deux fois par mois, Victoire Tuaillon déconstruit avec ses invité·es les mythes de la masculinité.

. Une Sacrée Paire d’Ovaires, production indépendante, 20 minutes : tous les lundis, Marie Bongars vous raconte la vie d’une femme qui a fait ou fait l’Histoire, le parcours de « celles qui en ont ».

. Quouïr, Nouvelles Écoutes, 30 minutes : Rozenn Le Carboulec donne la parole à des personnes LGBT à travers des témoignages intimes et puissants.

. Miroir miroir, Binge Audio, 40 minutes : un mardi sur deux, Jennifer Padjemi déconstruit les standards de représentations et de beauté.

. Un podcast à soi, Arte radio, 50 minutes : Charlotte Bienaimé évoque tous les premiers mercredis du mois des questions de société liées à l’égalité de genre, entre documentaire et entretiens.

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