Penda Diouf est autrice de théâtre franco-sénégalaise, elle a aussi milité dans l’association antiraciste Les Indivisibles. Sa dernière pièce intitulée Sœur·s, nos forêts aussi ont des épines met en scène deux sœurs qui, à l’occasion d’une balade en forêt, évoquent leur enfance, leur héritage commun mais également les rivalités et la distance qui les sépare. Elle explique à axelle : « Très souvent on va avoir, au-delà de la sororité, des idées sur le monde, très larges, très généreuses, mais qu’on n’applique pas forcément au sein de cette cellule sociale plus petite qui est celle de la famille. Je me suis dit : autant commencer par cette petite cellule. Ainsi, c’est commencer le travail de manière un peu plus humble, par le quotidien, le concret, et puis l’élargir à la société, de façon à vraiment pouvoir changer les choses. » C’est que la famille peut aussi être un champ de lutte, un lieu de rivalité, voire de violence. La psychologue Stéphanie Haxhe, par exemple, travaille sur le soutien des fratries lorsqu’un·e des membres a subi l’inceste ou fait son coming out. On peut trouver bien sûr dans la cellule de la famille traditionnelle le soutien, mais parfois, c’est ailleurs qu’il faut chercher le lien, la solidarité.
- À écouter / 17e épisode de L’heure des éclaireuse : Sororité, lien entre sœurs, un « contre-pouvoir massif », avec Julie Lombe et Stéphanie Haxhe
La famille choisie
Dans Un désir démesuré d’amitié (Seuil 2024), Hélène Giannecchini propose de questionner les vertus de ces « familles choisies » qui permettent d’instituer de nouvelles manières d’exister. Ces familles sont fondamentales dans les trajectoires des personnes gay, lesbiennes, trans : des formes de cohabitation, un soutien matériel et émotionnel quotidien, du soin, qui dépassent les normes traditionnelles de la famille dite « biologique ». À travers une série de photographies provenant d’archives queers, Hélène Giannecchini se lance à la recherche d’une autre filiation, celle que sa famille « biologique » ne lui a pas transmise et qui fait pourtant partie de son histoire de femme lesbienne.
La sororité pourrait remplacer ce monopole familial et amoureux qu’il y a dans notre société.
La famille choisie joue aussi comme alternative à la solitude, aux inégalités et aux violences intrafamiliales. Irina, chargée de projet au pôle éducation permanente du CVFE (Collectif contre les Violences Familiales et l’Exclusion) à Liège et militante dans le collectif liégeois Et ta sœur ?, entame un projet avec des femmes célibataires et sans enfants : « Il y a une espèce de survente du célibat : « Tu es célibataire, sans enfants, vis ta meilleure vie, profite de tes copines, vas boire un café ». Mais ce n’est pas du tout ça la réalité du célibat quand on est une femme seule et sans enfants, surtout à partir d’un certain âge, qu’on n’a pas d’argent pour sortir, qu’on ne vit pas dans une grande ville. La sororité pourrait remplacer ce monopole familial et amoureux qu’il y a dans notre société. »
Rivalités, inégalités
Pour Valérie, directrice du pôle éducation permanente au CVFE, « la sororité est un moyen de prendre ses distances et de questionner la compétitivité entre femmes que la société nous impose dès la naissance ». Pour Irina, la sororité se trouve dans le soutien pratique et quotidien entre femmes. Et de citer sa collègue Annick : « Il y a déjà suffisamment d’agressions dans le monde extérieur pour que nous, entre femmes, on ne soit pas ensemble. On doit respecter et soutenir toutes nos sœurs mais ce n’est pas pour ça qu’on doit toutes les aimer. »
La sororité est un moyen de prendre ses distances et de questionner la compétitivité entre femmes que la société nous impose dès la naissance.
C’est que la solidarité entre femmes ne va pas de soi. Il s’agit d’un idéal à atteindre, mais qu’il ne suffit pas de décréter pour qu’il existe. Pour Penda Diouf, « la sororité est d’autant plus difficile à mettre en place que nous vivons dans une société patriarcale, qui fait que même en tant que femmes, nous intégrons des choses de ce système qui nous met en concurrence ». De fait, l’appel à la sororité n’efface pas, par magie, les conflits et les inégalités qui opposent les femmes. Penda Diouf reconnaît que « le terme de sororité peut recouvrir des réalités très différentes et qui sont d’une certaine manière, invisibilisées, de façon consciente ou non, par l’idée globale de faire groupe, de faire commun ». Les femmes sont divisées par le sexisme, le racisme, les privilèges de classe, l’homophobie, la transphobie… Comme l’a rappelé la féministe afro-américaine bell hooks : la solidarité politique ne consiste pas à nier ou à minimiser les différences, mais à les reconnaître, à s’y atteler afin de mettre en œuvre la solidarité politique.
L’histoire dont on hérite
Pour l’architecte à l’initiative de la plateforme L’architecture qui dégenre et des Journées du Matrimoine, Apolline Vranken, il ne faut pas « minimiser le contexte politique et économique qui détermine les manières de faire société ». C’est cette conviction qui l’a poussée à mener un travail sur les béguines, ces femmes veuves ou célibataires qui vivaient en communauté dès le 12e siècle, sans dépendre d’une autorité ecclésiastique. Plutôt que des utopies abstraites, leur histoire nous donne à imaginer de nouvelle manière, concrète, de construire de la solidarité. Pour Apolline Vranken, « il y a toujours un fil rouge historique, des pionnières avant les pionnières, une sororité qui a traversé les époques, un ancrage historique ».
Le détour par l’histoire est en effet fondamental. Dans Passeuse de l’ombre, une pièce précédente, par exemple, Penda Diouf racontait l’histoire d’Harriet Tubman, cette femme afro-américaine, esclave affranchie et militante anti-esclavagiste : « Les femmes blanches étaient les maîtresses de maison, elles étaient parfois plus violentes que leurs maris, nous explique-t-elle. Pour moi, c’est important d’avoir le contexte historique, social, pour que les personnes puissent se situer. On a envie d’être sœurs, mais on ne vient pas toutes du même endroit et certaines en oppriment d’autres dans ce large cercle qu’est la sororité. Je pense que c’est important de toujours se situer, d’être humble par rapport à qui on est et ce qu’on peut apporter, d’être à l’écoute d’autres expériences. »

Mixité/non-mixité
La « non-mixité », le fait de se retrouver entre personnes concernées par une même oppression, semble aussi un outil important de la sororité politique. Apolline Vranken explique : « Chez les béguines, il y a sororité parce qu’il y a non-mixité, et inversement. Les deux sont nécessaires pour créer un mode de vie béguinal. Ce qui n’empêchait pas les béguines de consacrer du temps au soin des enfants, des malades et des personnes âgées. Tout cela crée des poches de souplesse, et une lecture plus fine de la non-mixité. » C’est là que la solidarité politique entre en jeu. bell hooks, encore elle, avait pointé la nécessité, pour les féministes, de lutter contre des oppressions pour lesquelles on n’est pas soi-même concernée.
- À lire / l’interview de Latifa Elmcabeni dans le dossier de notre n° 215-216, « Une femme, une voix »
Latifa Elmcabeni en a fait l’expérience au sein du Collectif des Madrés qu’elle a cofondé avec des citoyennes et citoyens de tous horizons, concerné·es ou non par les violences policières. Pour elle, la mixité qu’il y a dans le collectif fait la force du projet : « On a dû apprendre à parler le même langage et à communiquer sur comment chacun voit le racisme, la discrimination, pour pouvoir poser les bonnes questions dans les interpellations qu’on a rédigées ensemble pour le bourgmestre. On était plusieurs personnes de religions et d’âges différents. C’est cette force née de l’union de personnes totalement différentes qui a fait réagir les politiques. » Grâce à leur action commune, en collaboration notamment avec la Ligue des droits humains et Bruxelles Laïque, le collectif a obtenu en 2021 la dissolution de la brigade Uneus, coupable de violences contre des jeunes non-blancs à Saint-Gilles.
On a envie d’être soeurs, mais on ne vient pas toutes du même endroit et certaines en oppriment d’autres dans ce large cercle qu’est la sororité.
Cette mobilisation au sein d’un collectif mixte n’empêche pas Latifa de s’investir également dans des espaces en non-mixité, comme Le Front des mères (collectif de mères d’enfants non-blancs victimes de violences policières), dans lequel une autre parole est possible : « On parle beaucoup de l’histoire de l’immigration, de la colonisation. C’est important de reconnaître notre histoire. On apprend aussi à parler de nos problèmes, à libérer notre parole, à ne plus avoir honte. »
La question de la « mixité » semble au cœur des mouvements contemporains qui se mobilisent pour la solidarité politique, certaines militantes préférant parler d’ »adelphité » plutôt que de « sororité » : la racine « adelph » a donné les mots « frère » et « sœur » en grec. Ce terme, non genré, permet d’inclure toute personne, au-delà de leur identité de genre.
L’ego contre le collectif
Même lorsqu’on est d’accord sur des principes, il reste encore des défis dans la pratique. Pour Irina, « la sororité a des limites, y compris dans les collectifs militants. Les dominantes du groupe imposent leur manière de faire. L’ego et la quête de pouvoir prennent toute la place, alors que la sororité devrait être le centre de notre fonctionnement. » Là encore, le détour par l’histoire nous rappelle que cela a déjà été présent, comme l’évoque Apolline Vranken : « Chez les béguines, la « Grande Dame », élue pour représenter la communauté, bénéficiait de privilèges, notamment des privilèges de classe. Le mouvement béguinal reproduit, malgré ses valeurs, et malgré les vertus de la non-mixité, des inégalités et des oppressions, comme tout le milieu féministe belge actuel. Ici, aujourd’hui, il y a encore des femmes qui ont davantage de moyens que d’autres, et qui peuvent se libérer du temps de travail pour militer, réfléchir, en engageant une femme d’ouvrage. »
La sororité a des limites, y compris dans les collectifs militants. Les dominantes du groupe imposent leur manière de faire.
Le détour par l’histoire des béguines nous apprend également que l’exposition médiatique des grandes figures du féminisme a du bon, mais amène aussi des travers. Apolline Vranken note : « On ne peut pas être un collectif anonyme, sans leader, porte-voix et figure qui incarnent la lutte, et d’un autre côté le principe même d’être représenté par une personne entraîne l’écueil de la starification. Il y a toujours le risque que les plus formées, celles qui possèdent le plus d’outils et de capitaux, prennent le pas sur les autres. » C’est un écueil auquel le collectif Et ta sœur ? est attentif. Irina explique : « On ne considère pas qu’il faut être au clair sur toutes les questions politiques ou atteindre tel niveau de radicalité, ou se revendiquer de tel mouvement pour pouvoir participer à nos actions. Les femmes sont les bienvenues, là où elles en sont. Et puis on évoluera ensemble. »
Rien n’est figé. Il nous faut nous donner des moyens d’apprendre, de reconnaître ce qui nous oppose, et de nous apporter du soin aussi bien dans les familles » biologiques », que dans nos amitiés et dans nos grandes familles « politiques ». Une manière de viser, toujours, la solidarité.