L’immeuble n’a que trois ans, le crépi extérieur est encore tout blanc. D’apparence, CALICO se fond dans la masse de bâtiments résidentiels construits ces dernières années à Bruxelles : cinq étages, pas plus, et à l’intérieur de chaque logement, des pièces aux volumes et aux agencements normés. Des cuisines ouvertes, des petites terrasses, etc. Pour boucler la construction de l’immeuble en maximum trois ans, et assurer un soutien financier indispensable de l’Union européenne, le promoteur fut choisi pour son efficacité. La révolution n’est pas architecturale ; elle est structurelle, ou organisationnelle, bref, elle se trouve dans l’ADN du projet de logement.
Il y a du collectif, il y a du care
CALICO est un habitat collectif, féministe, bien moins cher que le reste du marché bruxellois (tant à la location qu’à l’acquisition) et anti-spéculatif (qui limite l’enrichissement personnel). Le projet compte 34 appartements et plusieurs espaces partagés conçus pour éviter la précarisation et l’isolement des habitant·es. Il y a du collectif, il y a du care, il y a majoritairement des femmes et ce mercredi, en fin de matinée, sous le préau situé au milieu de l’immeuble, il y a des cageots de légumes.
Qui veut vient, qui veut cuisine
« Je prends un peu plus de champignons, vu les ogres à la maison… Tu connais les ados, ils ont tout le temps faim. » Un mercredi sur deux, les habitant·es de CALICO reçoivent du magasin bio The Barn une série de produits alimentaires, périssables et invendus à se répartir entre ménages intéressés. Une partie des vivres passe à la préparation du repas collectif du même mercredi. « C’est quoi, ça ? Ah ! Des pruneaux. Donne, j’en ferai un far breton pour ce soir. »
À 18h30 se tiendra le grand rendez-vous organisé deux fois par mois par les membres de l’habitat collectif dans l’un des appartements partagés, celui du rez-de-chaussée. Qui veut vient, qui veut cuisine, qui veut met un peu de sous dans la tirelire pour les aliments secs ou manquants. Il devrait, ce soir, y avoir plus de mangeurs/euses qu’il y a deux semaines, pendant les vacances scolaires. Et de fait, quelques heures plus tard, une vingtaine d’habitant·es passent à table.
La salle à manger et la terrasse sont pleines. Ici, on se rend des clefs pour un vélo emprunté la semaine précédente. Là, on échange sur les horaires des enfants et on organise l’un ou l’autre trajet à venir. Nour, Nanie, Hafida, Isabelle et Maria-Rosa ont préparé soupe et salades, cuit des pâtes et de la sauce tomate à l’ail, enfourné du poulet, caramélisé des bananes pour accompagner le far breton.
Le sens de vivre ici
Le soulagement après une journée de travail à l’extérieur
Salomé vit à CALICO depuis 2021, soit depuis la finalisation de l’immeuble construit sur un bout de terrain de Forest auparavant occupé par des potagers de quartier. Salomé, maman solo, deux ados, estime que 99 % des problèmes quotidiens trouvent une solution grâce à la solidarité intensive pratiquée à CALICO et au sein de l’asbl Pass-ages (voir encadré). Elle ressent un soulagement, voire un sentiment de guérison, lorsqu’elle entre dans l’immeuble après une journée de travail à l’extérieur.
Le hall d’entrée – qui relie la maison de naissance, la maison de mourance et les étages où vivent les ménages bénévoles de Pass-ages – célèbre les débuts et les fins de vie à travers une mosaïque murale. « Ici, je retrouve vraiment du sens à vivre en Belgique », souligne Salomé, de retour à Bruxelles après dix ans sur le continent africain. Elle n’apprécie pas forcément l’idée de « cases à cocher » mais elle reconnaît que dans ce logement, elle se sent bien car « beaucoup de dimensions sont remplies » qui complètent le projet Pass-ages, comme le soin, l’intergénérationnel, l’approche féministe et le fait d’interroger le sens de la propriété privée.
On donne et on reçoit de l’aide mais rien n’est obligatoire
Salomé va bien ; ses voisines aussi. Pendant le repas collectif, Nanie m’explique qu’elle rêvait d’un habitat groupé depuis une dizaine d’années. Maintenant qu’elle y vit, elle est « hyper contente ». Houssaî, maman solo, six enfants, apprécie l’absence de pression au sein de CALICO. « J’aime que ce soit volontaire. On donne et on reçoit de l’aide mais rien n’est obligatoire, donc si on le fait, c’est avec plaisir. » Fatima paie un loyer plus élevé que pour son logement précédent (logement social à Etterbeek) mais elle trouve du sens à vivre ici, avec l’une de ses enfants et entourée d’autres familles. Isabelle, 72 ans, loue un appartement Angela.D, 1 chambre et 60 m² au total.
Isabelle ressent de la stabilité, nouveauté dans son parcours locatif : « Il y a plusieurs années, on se demandait avec d’autres artisanes comment on ferait quand on serait vieilles, parce que nos propriétaires de l’époque ne se souciaient pas de notre situation. On avait le sentiment de ne pas avoir de prise sur notre avenir. » Ici ? C’est radicalement différent. Elle sent qu’elle pourrait vivre à CALICO le restant de sa vie ; elle espère que le projet tiendra au moins jusque-là. Son loyer colle avec ses revenus (580 euros de loyer pour 1.500 euros de pension et de revenus complémentaires via son artisanat textile).
Plus qu’une habitante
L’appartement correspond à ses besoins : confortable, isolé, triple vitrage, parfois trop petit, parfois trop chaud, mais fonctionnel. L’approche Angela.D reflète ses valeurs féministes. Souhaitant être « plus qu’une habitante », elle a rejoint le conseil d’administration d’Angela.D, qui discute par exemple de la possibilité d’acheter un logement Angela.D – certaines locataires soulignent que l’empouvoirement des femmes passe par l’accès à la propriété privée, alors pourquoi limiter Angela.D à des locations ?
Ça ne va pas de soi
Toujours est-il que, depuis trois ans, Isabelle, Fatima, Houssaî, Nanie… vont bien ou vont mieux – preuve, s’il en faut encore, qu’un logement sain et abordable est le premier levier d’action contre la précarité. Katrien, également locataire Angela.D, se remet doucement du gros contrecoup (physique et mental) ressenti en emménageant à CALICO en 2021. « Ne pas avoir de toit au-dessus de sa tête et de celles de ses enfants, c’est beaucoup de stress, ça prend toute l’énergie disponible. Alors une fois qu’on ressent enfin de la sécurité, le corps lâche. » Vivre à CALICO reste énergivore, dit-elle, mais d’une autre nature.
Salomé la rejoint sur ce point : CALICO est un engagement important. La maison de naissance et la maison de mourance de Pass-ages fonctionnent par exemple grâce aux 40 bénévoles, internes et externes. En parallèle, cet engagement intensif permet à Salomé de se reposer sur les voisin·es en charge d’autres tâches qu’elle. Ainsi, interrogée sur le modèle financier de la coopérative Pass-ages, elle me renvoie vers le voisin responsable, puisqu’elle n’accorde pas d’attention à ce pan du projet, mais lui fait totalement confiance pour gérer cela correctement (un exercice de charge/décharge mentale et de lâcher-prise).
Les riches n’ont pas besoin d’en faire autant
La vie en groupe n’allant pas (ou plus) de soi, le CLTB (Community Land Trust Bruxelles, organisation anti-spéculative, propriétaire du terrain) a formé les ménages de CALICO à la tenue de réunions, à l’intelligence collective, à la recherche de consensus… Oui, il y a des paniers de légumes invendus, mais ils n’arrivent pas tout seuls. Certes, il y a un appartement commun au sein du bloc Angela.D — très pratique pour les fêtes d’anniversaire avec les ami·es des enfants, trop génial pour stocker la bibliothèque féministe, super malin pour disposer d’une chambre d’ami·es louée 15 euros la nuitée — mais il faut le gérer, ensemble. Et il n’y a pas de secret, souligne Katrien, si l’on a moins d’argent à fournir, on donne ce que l’on possède « d’autre » : son temps et son énergie. Qui a besoin de vie collective ? Les femmes, les mamans solos. Or, qui est prête à donner de son temps pour faire communauté ? On s’en doute.
« C’est toujours double, poursuit Katrien, un peu refroidie par l’ambivalence de la société. C’est toujours aux pauvres qu’on en demande plus. Les riches n’ont pas besoin d’en faire autant : ils achètent leur maison et voilà. Si j’avais la puissance économique, vivrais-je en habitat collectif ? Peut-être que je devrais faire moins d’effort. Mais puisque je ne l’ai pas… » Katrien, comment d’autres, « donne » de sa personne – de l’investissement personnel pour un projet collectif.
CALICO, pour Care and Living in Community (« prendre soin des autres et vivre en communauté ») est divisé en trois formes d’unités qui correspondent à différentes approches et structures de propriété.
- Les unités gérées par l’asbl féministe Angela.D (lire aussi p. 14) : la location se fait par une Agence immobilière sociale (AIS) et le contrat de bail est réservé à des femmes, parfois monoparentales.
- Les unités gérées par l’asbl Pass-ages, qui vise à relier la naissance, la vie et la mort dans la coopérative d’habitats : la location se fait via une AIS ou non, en coopérative, avec 5h à 20h de bénévolat par semaine dans l’appartement du projet transformé en « maison de naissance » ou/et dans celui transformé en « maison de mourance ».
- Enfin, les unités liées au projet Community Land Trust Bruxelles (CLTB), qui développe des projets de logement abordables à Bruxelles pour des personnes à revenus limités : la location ou l’achat se fait via le Fonds du logement, avec une séparation entre l’achat du foncier et celui du bâti.