Vous n’êtes pas favorable à une définition du viol basée sur la notion de non-consentement. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
« Avec une nouvelle définition de la loi [française, ndlr], on apporte une réponse isolée à un problème systémique, puisque les viols ne sont pas des actes isolés mais la manifestation, ou le résultat, d’un rapport de domination des hommes sur les femmes.
Que nous dit la pornographie ? Que les femmes consentent en permanence, à tout.
Par ailleurs, vous pouvez bien écrire la loi que vous voulez, ce sont les juges qui l’interprètent. C’est ce que l’on appelle la « marge d’appréciation souveraine ». La norme sociétale à partir de laquelle un juge va apprécier les éléments circonstanciels de chacun des dossiers, c’est la « norme pornographique ». Or que nous dit la pornographie ? Que les femmes consentent en permanence, à tout. Même quand elles disent non, même quand on les torture… Je comprends que l’on veuille circonscrire cette marge d’interprétation avec une nouvelle loi, mais étant donné le manque de formation des juges, et le règne de la culture du viol, cela sera au mieux inutile. »
L’effet d’une nouvelle loi est aussi proportionné aux moyens dont dispose la Justice, non ?
“Tout à fait. Les magistrats, en France, sont dans l’urgence, avec beaucoup de dossiers à traiter. Si l’on veut qu’ils se forment – ce qui est urgent –, il faudrait doter le secteur de moyens plus conséquents. La priorité serait de leur apprendre à identifier la stratégie des agresseurs que l’on retrouve dans absolument tous les dossiers quand on la cherche… Il faudrait aussi former les experts, qui sont une catastrophe, et pas seulement en France d’ailleurs.
L’avantage d’un changement de loi, c’est que cela ne coûte rien.
L’augmentation ou la diminution de l’impunité sera toujours proportionnée aux moyens financiers qui vont être mis en place. Les institutions judiciaires françaises ne permettent pas de juger plus de 1.500 viols par an, soit 1 % de ceux qui sont commis. Si l’on veut passer à 2 %, il faut ouvrir des prisons, des tribunaux, multiplier par 100 l’effectif du personnel de justice, etc. C’est absolument impossible. L’avantage d’un changement de loi, c’est que cela ne coûte rien. »
Vous insistez sur le besoin de formation des magistrat·es. Pouvez-vous illustrer par un exemple la façon dont leur manque de formation se manifeste dans les tribunaux, en lien avec cette notion de consentement ?
« Quand une femme est violée, la défense et les juges disent que l’homme ne pouvait pas déduire du comportement « ambivalent » de Madame qu’elle n’était pas d’accord. Comme les hommes qui violent sont stratèges, ils demandent souvent par SMS, après les faits : « Tu as aimé ça ? » Et les trois quarts des femmes répondent « oui », car elles ne se rendent pas compte de ce qui s’est passé. Elles ont du mal à prendre conscience qu’elles ont été violées. Ça peut leur prendre des années. Donc, elles répondent « oui ». Et lui, il va dire : « Moi, je lui ai demandé, elle m’a dit oui. Et d’ailleurs, pourquoi elle m’aurait envoyé « Je t’aime » après ? » Alors les juges concluent : c’est vrai, son consentement était apparent, elle a consenti, Monsieur est acquitté au bénéfice du doute.
Elles ont du mal à prendre conscience qu’elles ont été violées.
Alors que si on recherche les preuves, que l’on sait qu’il faut rechercher la contrainte, la violence, la menace, la surprise et que l’on est formé à ce qu’est l’emprise, et à ce que sont les dommages psychotraumatiques d’un viol et à ce que sont les stratégies d’agresseur, on va demander : « Monsieur, pourquoi avez-vous eu besoin d’envoyer ce SMS ? » Pour moi, c’est un élément à charge. Parce que la stratégie d’agresseur, c’est la séduction, l’isolement, le passage à l’acte et la construction de son impunité. »
Certaines associations que nous avons rencontrées en France, en Suède et en Belgique, craignent ou observent un manque de condamnations qui semble dépendre directement du profil des victimes. Pouvez-vous revenir sur ce point ?
« La question, c’est : quel viol va être réprimé ? Le viol des pauvres ou le viol des riches ? Nous, les femmes blanches, quand on est violées, c’est très grave. Par contre, quand les femmes pauvres, majoritairement migrantes, sont violées, c’est considéré comme un travail, comme en Belgique [Lorraine Questiaux se réfère au fait qu’en Belgique, l’exploitation de la prostitution a été partiellement dépénalisée en 2022, dans le nouveau Code pénal chapeauté par la notion de consentement. Dans la nouvelle loi belge, le travail du sexe est considéré comme un travail (presque) comme un autre. La proportion exacte n’est pas connue – axelle magazine prépare justement une enquête à ce sujet, à paraître en octobre –, mais on retrouve dans la prostitution et/ou dans la traite des êtres humains beaucoup de femmes migrantes, avec ou sans papiers, ndlr]. C’est vraiment deux poids, deux mesures. Il y a une fracture de classe énorme.
Peut-être que [dans les pays où le consentement est intégré, ndlr] les dépôts de plainte pour viol de femmes riches ont augmenté, peut-être. Mais celles qui ne savent pas dire non, qui ne peuvent pas dire non et qui ont dit oui, parce qu’on le leur a extorqué, celles-ci, elles sont hors du champ des radars. Pour moi, c’est celles qui m’intéressent. »
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Vous regrettez qu’avec ce focus sur le consentement, on risque de tout miser sur cette notion pour la prévention dans les écoles. En quoi est-ce selon vous un problème ?
« En voulant éduquer au consentement, on sous-entend que les hommes ne savent pas ce que c’est, et on entérine ce mythe selon lequel on peut violer sans s’en apercevoir. Ce qui est absolument faux. Les stratagèmes que je vois à l’œuvre dans les dossiers que je suis ne laissent aucun doute sur le fait que les agresseurs savent ce qu’ils font. Ils ciblent les filles. Ils identifient celles qui sont vulnérables. Les gars qui recrutent les femmes pour les réseaux de prostitution, ils savent identifier une femme victime de viol avant même qu’elle ait parlé ! »
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