Lutter contre les violences de genre en temps de pandémie, l’impasse néolibérale

Par N°237 / p. 29-31 • Mars 2021 | conectionconection Contenu complet (pdf)
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Pour axelle, la sociologue et chercheuse française Pauline Delage revient sur ce que l’épisode pandémique révèle quant aux choix politiques des États européens pour lutter contre les violences sexistes. Pour cette spécialiste des violences de genre et des politiques publiques, la multiplication des campagnes de communication permet certes aux femmes de prendre conscience de situations intolérables. Mais elle ne constitue pas une réponse à la hauteur des enjeux. Inscrire la lutte contre les violences dans l’agenda néolibéral interdit de les penser comme un phénomène social et de les combattre efficacement.

Collage du collectif "Collages Féminicides", Paris, 17 Mai 2020. © Amaury Cornu / Hans Lucas via AFP

Le 5 avril 2020, dans la foulée d’un appel à un cessez-le-feu général dans les zones de guerre, le secrétaire général de l’ONU lançait un “appel pour la paix à la maison”. Après presque un an de divers confinements et couvre-feux, où en sommes-nous du point de vue des violences conjugales ?

“Pour comprendre les effets du confinement, au lieu de parler de “violences conjugales”, il me semble important de rappeler d’abord qu’il s’agit plus largement de “contrôle dans le couple”. Car si leurs formes peuvent être verbales, psychologiques, physiques ou sexuelles, l’objectif des violences sexistes, c’est le contrôle : du corps, des comportements, des mouvements et des relations.

Nous savons que le nombre d’appels en direction des services de police a augmenté [en Belgique, le nombre d’appels au 0800.30.030 – Écoute violences conjugales – a doublé en avril ; à la même période, il y a eu 70% d’appels en plus pour le numéro 1712 en Flandre, ndlr]. Est-ce que cela révèle une augmentation des violences, leur intensification ou une plus grande prise de conscience des femmes ?

La sociologue Alice Debauche a montré que les campagnes de prévention dénonçant les violences sexistes produisaient un pic d’appels sur les lignes d’assistance, de soutien et de secours. Dès le premier confinement, des campagnes de communication sur les violences dans le couple ont été mises en place dans de nombreux pays. Cette multiplication des campagnes a pu entraîner une prise de conscience par de nombreuses femmes que ce qu’elles vivaient au quotidien était intolérable. Cela peut donc expliquer l’augmentation du recours aux lignes d’urgence. Mais l’intensification de la gravité et de la fréquence des violences peut tout à fait se combiner avec ce phénomène.

Il faut enquêter précisément sur les mutations conjugales que la pandémie a générées, et sur leurs effets sur le rapport à la violence et le niveau de violence dans le couple. Comment les femmes – et leurs enfants – qui étaient en instance de séparation avant le confinement ont-elles vécu la cohabitation contrainte ? Des violences psychologiques se sont-elles muées en violences physiques ? Les couples qui ne cohabitaient pas, mais se sont confinés ensemble, ont-ils été des espaces de déploiement du contrôle ? La menace sanitaire a-t-elle constitué un levier pour renforcer l’isolement des femmes jusque dans l’espace de vie au prétexte des risques de contamination ?”

Qu’en est-il des violences en dehors du foyer ?

“Depuis près d’un an, il y a une plus grande visibilité des violences au sein du couple dans les discours publics, mais un grand silence a recouvert toutes les autres, comme le contrôle des femmes dans l’espace public, au travail, dans la rue…

Pourtant, d’une part, les mesures de confinement et de couvre-feu ont provoqué une désertification de la rue, ce qui a sans doute pu accentuer la peur des femmes d’y circuler. D’autre part, la reconfiguration du travail, à cause des contraintes sanitaires et économiques, a probablement eu des conséquences sur les formes et l’intensité du contrôle qui s’exerce sur elles dans l’emploi. Mais sur ce sujet, nous ne disposons pas non plus de données très précises.”

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