Retrait de la Turquie de la Convention d’Istanbul : un collectif féministe belge en résistance

Ce 1er juillet marque officiellement le retrait de la Turquie de la Convention d’Istanbul. Pour le président et son parti conservateur, le message est clair : les violences faites aux femmes ne sont plus un combat important à mener. En Belgique comme en Turquie, des collectifs féministes se mobilisent pour tenter d’attirer l’attention européenne et internationale.

Le 26 juin dernier, des membres du collectif Save Istanbul Convention BE étaient réuni·es sur la Place de la Monnaie dans le centre de Bruxelles en l’honneur de Deniz Poyraz, militante kurde assassinée par un fasciste turc neuf jours plus tôt. © Audrey Vanbrabant, pour axelle magazine

L’absurdité est dans l’énoncé : dans la nuit du 19 au 20 mars dernier, la Turquie s’est retirée de la Convention d’Istanbul. Le président Recep Tayyip Erdogan a en effet décidé que la prévention et la lutte contre toutes les formes de violences faites aux femmes n’étaient plus une priorité pour son pays. Un message fort dans un État où les violences domestiques et le nombre de féminicides n’ont cessé d’augmenter. Pourtant, en 2012, la Turquie était le premier pays à ratifier cette Convention du Conseil de l’Europe qui oblige les États à concrétiser des lois protégeant efficacement toutes les femmes.

Alors, simple provocation du président turc ? Non. Manipulation politique ? Peut-être. À l’approche des élections de 2023, Erdogan semble vouloir reconquérir une partie de son électorat conservateur alors que les sondages indiquent une baisse de sa cote de popularité. Dans une perspective conservatrice, la Convention d’Istanbul nuirait à l’unité familiale en encourageant au divorce. Elle serait aussi trop fréquemment brandie par les personnes LGBTQIA+, en quête de droits, dans un pays grandement répressif et violent où la Pride vient d’être interdite pour la septième fois consécutive.

La révolte belge

Prendre une décision de façon unilatérale et de nuit en plus, ce n’est pas légal. Même en Turquie, ce n’est pas légal ! Après, il ne faut pas se leurrer : aujourd’hui c’est devenu la norme de procéder comme ça”, commence Damla, du jeune collectif Save Istanbul Convention BE. Le 26 juin, elles et ils étaient quelques dizaines réuni·es sur la Place de la Monnaie dans le centre de Bruxelles en l’honneur de Deniz Poyraz. Mi-juin, cette militante kurde a été assassinée par un fasciste turc.

Quand le président de leur pays d’origine a annoncé son retrait de la Convention d’Istanbul, elles se sont appelées, organisées, rassemblées pour apporter leur soutien ici aux femmes de là-bas et rappeler aux institutions européennes ce qui se jouait sous leurs yeux. “Je me rappelle : mon amie Özjecan m’a appelé ce soir-là pour me dire qu’elle était révoltée et qu’elle allait se rendre devant l’ambassade de la Turquie. Je lui ai dit d’attendre qu’on s’organise. Le lendemain, on a vu plein de femmes de plusieurs ethnies différentes se regrouper sur cette même place de la Monnaie. Je n’avais jamais vu ça auparavant”, se souvient Deniz, l’une des fondatrices du collectif.

Ce retrait de la Turquie d’une Convention qui porte pourtant le nom de sa capitale n’est qu’une énième preuve tangible du non-respect des droits des femmes et des minorités de genre. L’année dernière, au moins 471 femmes ont été assassinées en Turquie. En 2021, la plateforme We Will Stop Feminicide recense déjà plus de 300 féminicides. “Et encore, personne ne connaît les vrais chiffres. En Turquie, les lois qui protègent les femmes sont insuffisantes et celles qui existent sont peu ou pas du tout appliquées. Aussi, la presse nationale alimente cette violence car le traitement de l’information est très problématique, voire encourage les hommes à perpétrer cette brutalité”, détaille Zeynep, autre membre du collectif Save Istanbul Convention BE.

Quand on s’est formées en collectif, on s’est dit qu’on avait peu de temps pour continuer à soutenir le maintien de la Convention. Mais qu’importe, on a fait autant de manifestations que possible.

Alors, à défaut de pouvoir se rendre sur place pour faire bouger les lignes, des femmes s’unissent ici pour sensibiliser la population belge et profiter de leur position stratégique au niveau européen. “Quand on s’est formées en collectif, on s’est dit qu’on avait peu de temps pour continuer à soutenir le maintien de la Convention. Mais qu’importe, on a fait autant de manifestations que possible. On a invité les partis politiques, le secrétaire d’État à l’asile et à la migration belge [Sammy Mahdi, ndlr], des député·es européen·nes. On a fait ce qu’on a pu avec les moyens qu’on avait”, continue Deniz.

Inertie européenne

Une poignée de représentant·es de certains partis politiques belges et européens s’est rendue aux rassemblements. Bien que bienvenu, ce soutien est inefficace tant qu’aucune pression suffisante n’est exercée de la part de l’Union européenne sur la Turquie – qui n’est, pour rappel, pas un État membre. Plusieurs raisons à cela. D’abord, force est de constater que le backlash n’a rien de spécifiquement turc. Deniz l’explique : “On assiste à une montée en puissance des partis d’extrême droite dans l’est de l’Europe. La Hongrie, la Pologne, etc. Et quand ce genre de partis émergent, les premiers droits qui sont attaqués sont souvent ceux des femmes et des personnes LGBTQIA+. Et il ne faut pas aller si loin pour le constater. En Belgique aussi, le Vlaams Belang et ses idées gagnent du terrain. En Turquie, cette mentalité répressive est juste présente depuis plus longtemps.” Et Damla d’appuyer : “La Turquie est un État fasciste depuis plusieurs années, il y a juste une accélération actuellement. La logique patriarcale y est dominante, pareil pour les discours violents qui deviennent majoritaires.” Le prolongement de ce constat est donc un certain soutien envers la Turquie de la part d’États membres de l’Union européenne.

La logique patriarcale est dominante en Turquie, pareil pour les discours violents qui deviennent majoritaires.

Le collectif Save Istanbul Convention BE considère l’Union européenne comme complice de la politique d’Erdogan. “Sous prétexte de réduire l’arrivée des migrant·es en Europe, l’Union européenne verse des milliards d’euros à la Turquie pour qu’elle garde ces personnes à l’intérieur de ses frontières. En plus de se foutre complètement de la sécurité et du traitement réservés aux personnes migrantes dans un pays où la situation socio-économique est de pis en pis, l’UE continue de distribuer des enveloppes à Erdogan. Ça lui confère du temps et du pouvoir. C’est très grave de la part de l’Europe.”

Le 24 juin dernier, les dirigeant·es des 27 se sont prononcé·es en faveur d’une nouvelle aide financière de 3,5 milliards d’euros pour la gestion de l’accueil des réfugié·es syrien·nes. Un soutien qui s’inscrit dans le prolongement de l’accord de 2016 entre Ankara et l’UE. En effet, depuis le début de la crise migratoire, l’Europe compte sur la Turquie pour accueillir les milliers de personnes migrantes et contenir l’afflux vers le continent. De cet accord découle un apport financier promis par l’UE en échange de contrôles stricts des autorités turques aux frontières. En 2016, une première enveloppe de 6 milliards d’euros avait été allouée pour assurer l’accueil et l’accompagnement des réfugié·es.

Et maintenant ?

Quoi qu’il en soit, la Turquie se retire bel et bien de la Convention d’Istanbul ce 1er juillet. Les manifestations, interpellations et autres tentatives du collectif n’auront pas suffi à faire pencher la balance en faveur des droits des femmes. Du côté du collectif que nous avons rencontré, on regrette le manque d’engament de l’Union européenne qui aurait peut-être pu faire pression. Mais pour Deniz, Damla, Zeynep et les autres, hors de question de baisser les bras et d’abandonner le combat.

C’est important que l’on continue, rien que pour les aider moralement, pour les soutenir, les motiver et leur rappeler qu’elles ne sont pas seules.

Si l’avenir du collectif, fondé dans l’urgence, est encore flou, il est certain que les femmes belges originaires de Turquie continueront leur lutte. D’autant que les élections de 2023 approchent. “On va s’inspirer de ce que les femmes font là-bas pour leur emboîter le pas ici et faire ce qu’on peut de là où nous sommes”, ajoute Deniz. Ensemble, elles continueront à sensibiliser et faire connaître la réalité des femmes en Turquie. “Nous ferons entendre leur voix en Belgique. C’est important que l’on continue, rien que pour les aider moralement, pour les soutenir, les motiver et leur rappeler qu’elles ne sont pas seules”, conclut Zeynep.

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