Musique : rencontre avec Chris, « une femme puissante »

Par N°212 / p. 28-29 • Octobre 2018

Après l’immense succès international de l’album Chaleur humaine, c’est une Christine sans ses Queens qui revient sur le devant de la scène avec un second opus, Chris. La chanteuse pop française Héloïse Letissier demande en effet qu’on l’appelle désormais simplement « Chris ». Elle sera en concert à Forest National ce 12 octobre.

C'est une Christine sans ses Queens qui revient sur le devant de la scène avec un second opus, Chris. © Suffo Moncloa

On est curieuses depuis que tu as annoncé la sortie de ton nouvel album cet été : pourquoi t’appelles-tu désormais Chris ?

« J’avais envie de tomber la veste, de me délester et de me préciser aussi. Il y a une notion de légèreté derrière ce surnom, quelque chose de plus dynamique. Choisir de m’appeler Chris, c’est réaffirmer une liberté, une indétermination, c’est une façon de m’émanciper de mon personnage de scène et aussi de rendre visible ce qui se passe en moi. »

Tu disais récemment dans une interview que tu te considères comme une « femme phallique »… Qu’est-ce que tu entends vraiment par là ?

« C’est vrai, d’ailleurs le journaliste ne s’en est jamais remis ! Je me trouve dans une nouvelle phase d’exploration de mon identité et j’ai l’impression d’être devenue, un peu plus, une femme puissante. Je travaille ma féminité avec des codes très masculins, parfois même presque machistes, pour paradoxalement être plus à l’aise avec mon corps de femme.

Par « femme phallique », j’entends une femme qui menace un système machiste. Un peu comme la sorcière, qui est une figure qui m’intéresse beaucoup : c’est une femme dangereuse, parce qu’émancipée. Il suffit donc d’avoir trop d’argent ou trop de connaissances, ou d’être assoiffée de sexe, d’avoir ce truc qui fait qu’on déborde du cadre très restreint de ce que c’est d’être une femme correcte ou sexy, et on devient très vite une femme phallique, une femme qui menace un ordre patriarcal. »

Est-ce que ton apparence joue un rôle ?

« Quand j’ai sorti mon premier album, je voulais essayer d’échapper au « male gaze » [le prisme du regard masculin, ndlr]. Je m’imaginais que j’allais y parvenir en mettant des costumes d’homme, en annulant l’information « corps féminin » pour qu’on se concentre sur ma voix d’auteure. Mais il y avait quand même des commentaires sur YouTube, du genre : « Est-ce qu’elle est baisable ou pas ? » Je me suis rendu compte qu’on ne peut pas y échapper et j’ai donc décidé de faire de mon corps une arme. Ça m’intéresse désormais de montrer sur scène un corps vivant, avec de la sueur, des fluides, de la sexualité. Quand j’ai donné un concert à la BBC cet été, j’ai reçu je ne sais combien de messages sur Twitter de gens qui me disaient que j’aurais dû cacher un suçon que j’avais sur le cou. Afficher une sexualité brute, non filtrée, c’est quelque chose qui dérange encore beaucoup dans l’espace hyper-aseptisé de la pop. »

Avant de faire de la musique, tu te destinais au théâtre. Mais tu as eu une très mauvaise expérience durant tes études…

« Je voulais être metteuse en scène et je me suis retrouvée dans une école de théâtre très misogyne. J’aurais pu écrire 10.000 tweets avec le hashtag #MeToo sur cette école. C’était un enfer pour les filles, qui devaient se foutre à poil sur scène, et pas les gars. Et évidemment, je ne pouvais pas être metteuse en scène parce que j’étais une fille. J’ai décidé de monter quand même ma pièce, c’était mon petit côté rebelle, mais je me suis fait virer pour ça. Ça a été hyper-violent, car c’était la première fois que je me retrouvais face à un mur parce que j’étais une meuf. Ça m’a rendue folle de rage. »

Tu es une des rares artistes françaises à te dire féministe et à critiquer l’image stéréotypée des femmes véhiculée par les médias. Comme en 2015, quand tu as poussé un coup de gueule après que le magazine Elle a publié une photo de toi avec une pose digne d’une photo de mode…

« Oui, et d’ailleurs, ça m’a valu d’être taxée de « diva » en France… Comme si on ne sortait jamais de la misogynie ! J’étais tellement retouchée qu’on ne me reconnaissait plus. Je demande désormais que mon visage ne soit pas retouché, qu’on n’enlève pas une cicatrice sur une photo. J’essaie de faire ça comme un choix militant. On me laisse de plus en plus le faire, mais j’ai des levées de boucliers dans d’autres domaines. »

Par exemple ?

« Étant donné que j’écris mes propres textes, que je compose et produis moi-même ma musique, les journalistes me posent souvent des questions du genre : « Vous n’avez pas l’impression d’être un peu prétentieuse ? » ; « Vous maîtrisez votre projet, n’est-ce pas trop de maîtrise ? » Ou ils demandent à mon équipe : « Est-ce que c’est difficile de travailler avec elle parce qu’elle veut tout décider ? » Dans ce cas je leur demande s’ils poseraient ces questions si j’étais un homme. Non, un gars qui maîtrise tout, c’est évidemment un génie, alors qu’une meuf qui maîtrise tout, c’est une psychorigide tyrannique. »

Il y a quelques années, tu disais que tu rêvais d’être une star. Ton premier album, Chaleur humaine, s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires, tes concerts ont lieu à guichets fermés et tu es très médiatisée. Comment tu te sens maintenant que tu as atteint ce but ?

« Franchement, je ne pense pas être une star. Ce qui m’arrive c’est un épiphénomène, un truc de buzz. Il faut plus de temps pour devenir une star, pour avoir derrière soi une discographie consistante et forte, une œuvre musicale qui suscite 1.000 images, comme quand tu penses à David Bowie par exemple. On verra si dans cinq albums je suis encore là et « relevant », comme on dit aujourd’hui [terme anglais signifiant « qui a du sens », ndlr]. En attendant je travaille toujours, je rame dans mon bateau. »

Chris, Because Music 2018.
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