On a suivi la Dyke* March à Bruxelles

À Bruxelles, le 16 mai dernier, à la veille de la Pride, la Dyke* March s’élançait. D’Ixelles à Saint-Gilles, 2.400 « dykes* » ont manifesté dans les rues pour faire entendre leurs revendications. En quoi cette marche, rassemblant lesbiennes et personnes transgenres, diffère-t-elle de la marche des fiertés, ou « Pride », du 17 mai ?

Vendredi 16 mai 2025, Bruxelles, au départ de la Dyke* March. © Jonas Roosens / Belga

30 minutes avant le départ de la marche, devant le seul bar lesbien de la ville, le Crazy Circle, on se rassemble, on remplit les rues. Les pancartes se lèvent. « Gouines for Palestine », « I’m a criminal in 64 countries » (« Je suis un·e criminel·le dans 64 pays »), en référence au nombre de pays qui criminalisent l’homosexualité. « Ce ne sera pas le 1er mai révolutionnaire, ce sera une marche pacifique », explique Ilaria, organisateur·e et responsable sécurité de la Dyke* March. Pourtant, comme à New York, le 26 avril 1993, lors de la première Dyke March, tout le monde exprime ses frustrations, ses peurs et sa joie de se revendiquer « dyke ».

Derrière le mot

« Dyke veut dire ‘gouine’ en français, explique Ilaria. C’est un mot péjoratif, une insulte qui vient du monde anglophone. » Mais aujourd’hui, dans les rues d’Ixelles, le mot est redéfini. Comme pour le mot « queer », les membres de la communauté LGBTQIA+ se réapproprient l’insulte. « Il ne faut pas oublier que le mot ‘queer’, bien qu’utilisé très positivement en Europe, est né d’une insulte dans le monde anglophone dans un contexte ségrégationniste. »

Mais se revendiquer queer ou dyke ne signifie pas seulement définir son identité individuelle. C’est appartenir à la communauté LGBTQIA+ en étant politiquement conscientisé·e et radical·e, continue Ilaria : « Le patriarcat, le capitalisme, le racisme et l’hétérosexualité sont tous liés, donc ces mots sont des revendications contre tous ces systèmes d’oppression. »

« Pour moi, dyke, c’est une identité politique. Moi, par exemple, explique Ilaria, je suis lesbienne, mais j’ai aussi ma radicalité, mes positionnements par rapport au genre. Je ne veux pas rentrer dans les cases d’une fille très bienveillante, d’une lesbienne qui serait exactement comme une femme hétéro cis, sauf que le soir, elle couche avec une autre femme. »

Enfin, précise Ilaria, choisir le mot « dyke » avec un astérisque pour cette marche, c’est ouvrir la porte à des représentations multiples des personnes invisibilisées de la communauté queer. « Pour le grand public, le terme « lesbienne » donne une image précise de deux femmes – cis – qui s’embrassent. Mais nous savons qu’au sein de notre communauté, il n’existe pas uniquement cette représentation. Le mot « dyke* » est un terme avec lequel les personnes non-binaires se sentent le plus à l’aise. Pour nous, il faut absolument mentionner la transidentité. Les gouvernements européens notamment, font la guerre aux personnes trans. Il est donc important pour nous de revendiquer, de prendre de l’espace et souligner aussi l’énorme présence des personnes trans au sein de la communauté lesbienne. Transfem, transmasc, non-binaires, elles ont toujours fait partie de l’histoire du lesbianisme. »

Pour la marche du 16 mai, les « dykes* » veulent donc ouvrir la porte à tous·tes, même aux personnes en questionnement autour de leur identité de genre ou de leur sexualité. Souvent, les Dykes* Marchs se déroulent en mixité choisie, sans hommes cis hétéros. « On n’a pas pris cette décision cette année, on ambitionne d’être nombreux/euses. Je ne sais même pas combien on sera ! », nous disait-elle la veille de la marche. Pourtant, iels sont 2400 au rendez-vous.

Pourquoi une Dyke* March aujourd’hui ?

La marche du 16 mai n’est pas qu’une simple célébration. Sans aucun soutien commercial ou politique, elle se veut aussi une manifestation contre la montée de l’extrême droite. Les bruits des tambours témoignent de cette colère ambiante. Dans de nombreux pays, la haine lesbophobe, transphobe, xénophobe, est palpable. Florilège : en Géorgie, une loi assimile la propagande des relations homosexuelles à l’inceste. En Italie, le gouvernement a demandé aux autorités locales d’arrêter la transcription des certificats de naissance des enfants de couples de même sexe né·es à l’étranger par le biais de GPA ou de PMA. La Bulgarie interdit la « propagande » LGBTQIA+ à l’école. La Hongrie rend illégales les marches des fiertés. La Russie définit le mouvement LGBTQIA+ comme « extrémiste et terroriste ». Les États-Unis interdisent désormais les traitements médicaux pour les mineur·es transgenres. Plus largement, la communauté LGBTQIA+ est directement menacée par l’administration Trump. La liste continue. On y retrouve la Belgique.

Dans l’accord gouvernemental Arizona, sur 200 pages de mesures politiques, l’acronyme LGBTI+ est cité 7 fois, contrairement par exemple au mot « défense », cité… 177 fois. Quelques avancées sont à noter, comme la facilité d’accès à la PrEP (traitement préventif concernant les personnes très exposées au VIH, en particulier les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes), et l’amélioration de la prise en charge médicale des personnes transgenres. Aucune mesure issue de l’accord ne supprime clairement les droits des personnes LGBTQIA+, mais certains faits d’actualité politique inquiètent des participant·es à la marche : l’affichage de slogans transphobes par une membre du MR le 8 mars dernier ; le tweet en août 2024 du Vice-Premier ministre David Clarinval, qui y faisait la promotion du livre Transmania (aux théories transphobes), ou encore l’invitation du réseau d’extrême droite « Patriots network » au Parlement flamand.

Dykes* pride ?

Après une marche de deux heures, les speechs commencent. « À travers notre voix, à travers notre présence, on veut montrer combien nous sommes, parce qu’on se perd dans la foule de la Pride. Rien que dans le fait qu’on l’appelle la « Gay » Pride et non pas la « Pride » dans notre langage courant, ça indique quelque chose. On voit pour qui est faite cette journée », expose Ilaria.

La Pride, au public de plus en plus large, fait l’objet de critiques de la part de certaines franges de la communauté LGBTQIA+, qui considèrent qu’elle contribuent au pinkwashing de politiques souhaitant s’afficher « progressistes ». Ilaria explique également : « On voit beaucoup d’hommes cis homosexuels dans des positions de pouvoir. Dans notre communauté, on peut avoir tendance à se dire que, grâce à eux, nos droits seront respectés, qu’on n’a rien à demander de plus. Mais il faut aller voir aussi les spécificités de toutes les personnes (bi, pan, queers, queers lesbiennes) vivant nos lignes d’oppression. »

Pour iel, certaines voix au sein de la Pride sont marginalisées : « Toutes les dynamiques de notre société patriarcale se retrouvent dans notre communauté LGBTQIA+. Les hommes vont notamment avoir plus de privilèges, d’argent, de visibilité. Mais les lesbiennes sont présentes depuis toujours dans le mouvement. Elles sont plus invisibilisées et aussi dans leurs vies quotidiennes, plus précarisées. »

« Transfem Support Belgium » ; « Diivines » (pour la représentation des LGBTQIA+ afrodescendant·es) ; « Brussels for Palestine » ; « Riposte anarcho queer-transpédégouine »… : tous ces collectifs se rassemblent en fin de marche, vers 20 heures. Les dykes* réclament un mouvement plus intersectionnel, prenant en compte tous les systèmes d’oppression racistes et colonialistesen affichant des revendications radicales. Les speechs s’achèvent, avec comme derniers mots : « Vive les lesbiennes, mort au fascisme et free Palestine ! »