Overseas, dans la fabrique de la domesticité

Par N°232 / p. WEB • Octobre 2020

Avec son long-métrage Overseas, la réalisatrice franco-coréenne installée à Bruxelles Sung-A Yoon nous fait découvrir un maillon de la chaîne mondiale du « care » : les programmes de formation mis en place aux Philippines à destination des femmes qui vont devenir aides-ménagères et « nounous » dans plusieurs pays du monde. Une immersion subtile, complexe, subjective, au plus près de femmes dont l’existence est broyée par le système économique mondialisé du travail domestique. Interview.


On les appelle les OFW : Overseas Filipino Workers (travailleuses philippines à l’étranger). Des « nouveaux héros de l’économie » pour le gouvernement philippin, qui tire un profit économique de cette migration massive. Des femmes exploitées, des esclaves modernes qui laissent souvent leurs enfants derrière elles pour devenir travailleuses domestiques à l’étranger – Singapour, Hong Kong, Émirats arabes, etc. – afin d’assurer un avenir à leur famille.

Pour son deuxième long-métrage (qui a reçu l’an dernier le prix du meilleur documentaire  au Festival international du Film de Varsovie), Sung-A Yoon a posé sa caméra dans un centre de formation comme il en existe de nombreux aux Philippines, qui prépare les femmes à devenir de parfaites bonnes à tout faire. Elles y apprennent, à travers des cours (l’équipe de formatrices compte d’anciennes domestiques) et des jeux de rôle (où elles jouent également le rôle de l’employeur/euse), à faire à manger, nettoyer les toilettes, les draps, faire la lessive. Mais au-delà des gestes qu’elles intègrent, c’est tout leur corps qui est préparé à une déshumanisation progressive.

Dans cette antichambre du départ outre-mer, les femmes – un pied déjà dehors, dans l’ailleurs – intègrent des règles et des injonctions, comme « ne jamais pleurer devant leurs employeurs », et se préparent aux humiliations, aux violences, notamment sexuelles, qui les attendent. Mais elles se partagent aussi des stratégies de survie. Se dessinent en creux des femmes résignées mais résistantes, des existences singulières et des moments solidaires.

Qu’est-ce qui vous a amenée à réaliser un film sur ce sujet ?

« Quand on se lance dans un projet de film, on ne connaît pas toutes les raisons qui nous poussent à le faire. C’est au cours de la réalisation du film que j’ai découvert comment cela résonnait en moi…

Plusieurs choses ont néanmoins été à l’origine de ce film. La première étant ma rencontre dans le tram avec des travailleuses domestiques philippines quand j’étudiais à Bruxelles. Je les observais accompagner des petits enfants blonds en uniforme de l’école britannique, et me demandais quelle était leur vie, la relation qu’elles avaient avec leurs propres enfants. Je m’interrogeais aussi sur leur présence dans la ville et leur invisibilité.

La réalisatrice Sung-A Yoon.

Quelques années après, j’ai voulu adapter, sous forme de fiction, un livre de Caroline Ibos [maîtresse de conférences en science politique, chercheuse au Laboratoire des études de genre et de sexualité (CNRS), ndlr], Qui gardera nos enfants ?[voir axelle hors-série juillet-août 2012, ndlr], sur la relation entre les nounous et les parents dans les foyers parisiens, mais les droits étaient déjà vendus. Je n’ai pas abandonné l’idée de travailler sur cette migration spécifiquement féminine et j’ai poursuivi mon travail de recherche.

J’ai rencontré dans le cadre d’un séminaire la sociologue philippine Asuncion Fresnoza-Flot, auteure de l’ouvrage Mères migrantes sans frontières. Elle analyse l’immigration des travailleuses domestiques philippines en France sous l’angle de la séparation familiale. Elle analyse la place du mari dans la famille, le lien que les femmes gardent avec leur pays d’origine. Cette approche familiale – qui aborde le sentiment d’exil, l’arrachement affectif – n’est pas courante et m’a bouleversée. J’y ai aussi vu un lien avec mon film précédent, Full of Missing Links, dans lequel je partais en Corée du Sud à la recherche de mon père absent pendant 20 ans. Même si les situations n’ont rien à voir, ce film parle aussi de séparation familiale.

Le sentiment d’exil fait aussi écho en moi, puisque je l’ai connu quand je suis arrivée, enfant, en France, confrontée à une langue et à une culture différentes, confrontée au fait de voir mon identité réduite à une « étrangère ».

J’ai voulu, avec ce film, rendre à ces femmes leur humanité et leur dignité.

C’est aussi pour contrer ces stéréotypes que j’ai voulu faire ce film. Les femmes philippines sont considérées comme naturellement dociles, joyeuses, malléables. On vole leur humanité en les présentant comme telles. J’ai voulu, avec ce film, rendre à ces femmes leur humanité et leur dignité. J’ai voulu mettre en valeur la diversité de leurs personnalités,  de leurs histoires, de leurs stratégies de résistance, de leurs origines sociales et économiques, etc. »

Elles savent donc tout ce qui les attend. Et pourtant, on ne les voit pas uniquement comme victimes consentantes…

« Elles sont victimes d’une situation mais elles ne sont pas dupes. Elles savent qu’elles seront considérées comme des esclaves. Elles savent ce qu’elles sont et ce qu’elles font et développent des stratégies. J’ai voulu montrer les deux facettes. Elles s’échangent des conseils pour rétorquer aux employeurs qui vont trop loin. Il était important pour moi de montrer que ces personnes pensent et qu’elles savent déceler les attitudes et les comportements humiliants et abusifs chez leurs employeurs. Bref, tout le contraire de la façon dont elles sont perçues habituellement, invisibilisées et déshumanisées. »

Elles peuvent développer des stratégies, mais n’ont aucun droit dans les pays où elles travaillent… Existe-t-il aux Philippines des associations qui défendent ces femmes ?

« Des ONG ont développé des numéros d’urgence à destination des femmes en danger. Elles travaillent aussi à mettre la pression sur le gouvernement qui, parfois, ne réagit pas assez vite, pour des rapatriements par exemple. D’autres ONG travaillent aussi dans les pays où les femmes sont déployées. »

Ce sont des femmes, dont la plupart sont ex-travailleuses domestiques, qui leur donnent la formation. Comment se dessine la sororité dans ce lieu ?

« Le groupe ne se connaissait pas au début. Petit à petit, une solidarité, un soutien mutuel a éclos entre ces femmes et s’est maintenu, d’ailleurs, parmi certaines d’entre elles, une fois à l’étranger. Des formatrices ont vécu des situations parfois pires que celles qui attendent les femmes en formation. Et il se dégage une forme de bienveillance de leur part, je ne m’y attendais pas. »

Ces formatrices seraient-elles donc, dans ce système sur lequel elles ont très peu de prise, du côté des travailleuses ?

« Quand j’ai demandé à la directrice ce qu’elle pensait du fait d’envoyer des femmes vers des situations dramatiques qu’elle a elle-même vécues, elle m’a répondu qu’elle voulait que ça s’arrête. Mais le système est massif et institutionnalisé. Ce que je dénonce n’est donc pas le comportement des formatrices, leurs responsabilités individuelles, mais bien ce grand marché mondialisé que le gouvernement philippin encourage et institutionnalise. »

Le film s’ouvre par une scène terrible et assez longue, celle d’une femme qui nettoie les toilettes en sanglotant… Comment s’est déroulée cette scène ?

« Cette scène a été prise sur le vif. Je trouvais très important que le motif des toilettes apparaisse et soit affirmé en préambule. Les toilettes sont le symbole du sale job. Une formatrice leur dit d’ailleurs : « Vous ne gagnerez jamais autant qu’en récurant les WC outre-mer. Et vous verrez apparaître les symboles du dollar au fond de la cuvette. » C’est aussi, comme me l’ont témoigné plusieurs femmes, le seul endroit sans caméra, sans surveillance, où les femmes peuvent pleurer. »

Le motif de la pluie revient souvent, comme une métaphore du lieu de formation étant déjà « outre-mer ».

« J’ai tourné ce film en pleine mousson, ce qui m’a permis de jouer avec des images de flaques, d’inondations. On a l’impression que les femmes sont isolées sur une île.

Ce lieu de formation fonctionne comme une antichambre du départ : elles y dorment  durant toute la durée de leur formation (pour ce centre, c’est deux semaines, mais la durée varie selon les centres), elles sont privées de leur téléphone. Elles n’ont donc déjà plus aucun contact avec leur famille et savent que leur départ est imminent. Elles sont mises en situation, plongées dans cet ailleurs. Certaines femmes craquent pendant la formation. La mise en situation prend la forme de jeux de rôle, où elles jouent l’employée et l’employeur… Ça leur permet vraiment d’anticiper, de se projeter dans l’inconnu. À la fin, elles prennent le bus dans des rues inondées, comme si déjà elles traversaient la mer. »

Vous avez passé de longues heures avec ces femmes. Avez-vous de leurs nouvelles aujourd’hui ? 

« Oui. Trois d’entre elles ont pu assister à une projection. Une autre a pu regarder le film à la télévision  hongkongaise  avec son employeuse, qui s’est rendu compte  de ses difficultés, du sentiment d’arrachement et de mal du pays qui pouvait la traverser.  Si l’employeuse a réussi à se mettre à la place de son employée le temps du film, je cultive l’espoir que leur relation de travail s’améliore. »

Pour voir le film
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