Du 1er au 4 juillet 2024, l’ONG Le Monde selon les Femmes organisait à Bruxelles, à l’occasion de ses 30 ans d’existence, un colloque international sur la pédagogie féministe émancipatrice. axelle a participé à plusieurs ateliers et en a tiré une série de trois articles, à lire en exclusivité sur notre site.
À l’occasion des 30 ans de l’ONG Le Monde selon les Femmes, Isabel Yépez del Castillo, professeure à la Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication à l’UCLouvain, intervenait sur les apports de Paulo Freire et de bell hooks à la pédagogie féministe. L’occasion de redécouvrir deux figures marquantes, qui se sont rencontrées de leur vivant, influencées mutuellement, et qui dialoguaient à nouveau le 2 juillet dernier.
La libération, par et pour les « opprimés »
Le philosophe et éducateur brésilien Paulo Freire (1921-1997) a eu un impact profond, partout dans le monde, sur la façon de concevoir l’éducation pour enfants et pour adultes, le changement social, le renforcement des capacités, la pédagogie critique. Lui-même, enfant, a fait l’expérience de la pauvreté et de la faim après la Grande dépression de la fin des années 1920.

En 1946, son premier ancrage professionnel à Pernambuco, l’une des régions les plus pauvres du pays, fut d’apprendre à lire et à écrire à des personnes issues de milieux défavorisés n’ayant jamais fréquenté l’école formelle. « Il voulait ouvrir l’éducation à des secteurs sociaux exclus », résume Isabel Yépez del Castillo. Il y développe une « praxis » de l’éducation (la mise en pratique d’une théorie) qui influencera le mouvement appelé la « théologie de la libération », un courant sociopolitique chrétien révolutionnaire visant la libération immédiate de toutes les communautés opprimées. C’est une période importante pour Freire, pour qui désormais le changement social doit nécessairement prendre appui sur la prise de conscience individuelle de l’oppression, et le désir d’émancipation.
En 1961, le président brésilien de l’époque, João Goulart, lui confie la tâche de penser l’éducation de manière globale, nationale. « Il développe alors l’idée des cercles de culture », raconte Isabel Yépez del Castillo, sur le modèle développé dans le Pernambuco avec des ouvriers agricoles travaillant dans des champs de canne à sucre, qui avaient appris à lire et à écrire en quelques semaines. Cette expérience prendra fin abruptement avec l’installation d’une dictature en 1964. Freire lui-même sera emprisonné pendant trois mois – il écrira d’ailleurs sur la façon dont sa représentation du monde a changé en prison, avec la rencontre d’un militant communiste. Et puis c’est l’exil, pendant une quinzaine d’années.
Une autre période bouillonnante s’ouvre pour lui, pendant laquelle il prend conscience que le « tiers-monde » n’est pas une catégorie géographique (pays du « Sud » sous-développés, versus pays du « Nord » développés), mais politique. Il est influencé par les théories marxistes, mais aussi post-coloniales (notamment par le psychiatre, essayiste et militant martiniquais et algérien Frantz Fanon et son ouvrage Les damnés de la terre, paru en 1961). Ses horizons s’élargissent, il publie plusieurs livres marquants, dont le plus connu, La Pédagogie des Opprimés (écrit au Chili en 1968), est toujours une source d’inspiration pour les éducateurs/trices du monde entier. Il y critique des mythes de l’éducation classique (qu’il appelle « bancaire ») et plaide pour une pédagogie égalitaire et émancipatrice. « Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes [au sens de “humain·es”, ndlr]s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde », écrit-il. Pour la petite histoire, à axelle, il a également fait partie des sources d’inspiration de l’entrée « Interactions » de notre brouillon 1 pour un journalisme féministe.
N’est-elle pas une femme ?
Deuxième figure clé pointée par Isabel Yépez del Castillo : bell hooks (1952-2021), née Gloria Jean Watkins, éducatrice, pédagogue, militante féministe et anticoloniale. De petite histoire en clin d’œil : elle changera de nom en mémoire de son arrière-grand-mère et étêtera les majuscules « dominantes »… comme dans le nom de notre magazine axelle.
Tout comme Paulo Freire, bell hooks expérimente dans son enfance à la fois la pauvreté et les inégalités – elle grandit dans une ville du Kentucky où la ségrégation a force de loi –, mais aussi la richesse de sa culture – en l’occurrence afro-américaine – et une forme d’éducation qui façonnera sa conception de l’émancipation. « Pour les Afro-Américain·es, écrit-elle dans Apprendre à transgresser (1994, 2019 pour la version française, livre dans lequel elle cite Paulo Freire), enseigner – éduquer – était fondamentalement politique, parce qu’ancré dans la lutte antiraciste. Ainsi, les écoles élémentaires que je fréquentais, réservées aux Noir·es, devinrent les lieux où je découvrais l’apprentissage comme une révolution. Bien qu’ils/elles n’aient jamais défini ou énoncé ces pratiques en termes théoriques, nos enseignant·es pratiquaient une pédagogie révolutionnaire de résistance, profondément anticoloniale. »
Avant ce regard méta sur la pédagogie de résistance, elle s’intéresse à l’histoire des femmes et des féministes noires car selon elle, « la mise en récit de soi peut être une façon de produire un savoir », explique Isabel Yépez del Castillo. Ne suis-je pas une femme ?, l’un de ses ouvrages majeurs, paraît en 1981, mais elle commence à l’écrire à 19 ans. Elle y transmet la question que Sojourner Truth, ancienne esclave et militante afroféministe, posa en 1851 dans un discours historique, lors d’un congrès féministe, pointant la multiplicité des oppressions – sexistes, racistes, classistes – subies par les femmes noires, et leur marginalisation au sein des mouvements de libération des femmes… mais pas de toutes. De quelle sororité parle-t-on, critique bell hooks, si nous, les femmes noires, sommes niées ? La sororité est un engagement qui se construit dans la lutte et avec les conflits qui nous animent entre nous : ce n’est pas un principe abstrait.
Les écrits et les enseignements de bell hooks se caractérisent par leur accessibilité, un concept autour duquel elle élabore une approche politique, pour un « féminisme de masse ». D’ailleurs, rappelait la sociologue Nassira Hedjerassi à axelle, « au moment des élections [de 2016, ndlr] aux États-Unis, bell hooks avait refusé de soutenir publiquement Hillary Clinton. Elle expliquait alors que l’objet des luttes féministes, ce n’est pas de permettre à quelques-unes d’accéder aux mêmes positions de pouvoir de certains hommes, mais bien d’éradiquer toutes les sources d’oppression. C’est pour ça aussi que le féminisme doit être un mouvement de masse, parce qu’il doit concerner tout le monde, les hommes compris. »
La dernière période de la vie de bell hooks est marquée par la philosophie bouddhiste du moine vietnamien Thích Nhất Hạnh et une nouvelle réflexion autour de l’amour comme antidote à la domination. Tout mouvement politique, développe notamment bell hooks dans À propos d’amour, doit s’accompagner d’une éthique de l’amour et de la reconnaissance.
De rencontre en rencontre
Paulo Freire et bell hooks se sont rencontré·es lorsque bell hooks, à 20 ans, étudiait la littérature anglaise pour sa thèse, consacrée à l’écrivaine Toni Morrison. Lui était alors invité dans les plus prestigieuses universités américaines pour présenter son travail et La Pédagogie des Opprimés, qui venait d’être traduit en anglais. bell books, quant à elle, venait de publier Ne suis-je pas une femme ? – elle raconte leur rencontre à l’Université de Californie dans cet entretien à Democracy Now ! ).
L’Américaine, explique Isabel Yépez del Castillo, a alors critiqué ce qu’elle appelait le paradigme de « libération phallocentrique », les femmes étant à ses yeux absentes de l’analyse pourtant si politique du Brésilien. Alors que des personnes dans la salle tentaient de la réduire au silence – comment osait-elle interrompre le célèbre pédagogue ? –, Paulo Freire insista lui-même pour qu’elle puisse s’exprimer, et se montra très intéressé par les questions qu’elle posait. C’est ainsi que débuta leur relation, qui s’épanouit au fil du temps et de l’évolution de leur pensée.
« J’essayais d’apporter une composante féministe à l’éducation à la conscience critique, se souvient bell hooks pour Democracy Now !, parce que beaucoup d’hommes qui ont été influencés par la pensée de Paulo n’ont pas voulu la faire avancer, même s’il a défendu l’idée d’aller dans une direction plus progressiste en ce qui concerne le langage, le genre, la façon dont nous pensons à la libération. »
Leur intérêt commun pour les savoirs, les apprentissages formels et informels, leur remise en question des rapports hiérarchiques et autoritaires entre enseignant·es et étudiant·es, leur conception de l’engagement et d’une éducation libératrice les a rapproché·es. « Le plus beau cadeau que Paulo m’ait jamais fait, dit encore bell hooks, c’est de le voir incarner les convictions contenues dans ses livres, car je pense que dans notre culture, les gens enseignent si souvent des convictions, des valeurs, des idées, qui n’ont aucun rapport avec la façon dont ils vivent leur vie. Chaque fois que j’ai vu Paulo, je l’ai vu illustrer encore et encore l’unité entre la théorie et la pratique. Et cela m’a inspiré, à la fois en tant qu’intellectuelle et en tant qu’enseignante, à vouloir avoir ce genre d’unité, à croire et à savoir qu’il ne s’agit pas d’un rêve ou d’une fantaisie, mais que l’on peut enseigner en étant dans le monde autant que par les livres que l’on écrit, et ainsi de suite, si ce n’est plus. »
Tous·tes deux, conclut Isabel Yépez del Castillo, ont ainsi contribué de façon déterminante à la réflexion éthique autour d’une pédagogie féministe – comme s’y attache Le Monde selon les femmes –, critiquant la conception dominante de l’éducation, cherchant à co-construire une communauté d’apprenant·es où chacun·e, tout en restant proche de son expérience personnelle et située, puisse exprimer son être profond, développer une conscience critique individuelle et collective et une capacité d’agir.