Le procès dure quelques jours, à peine le temps que le jury se familiarise avec les dédales du Palais de Justice de Bruxelles. La dernière fois que Sammy Djedou, alias Abou Moussab al-Belgiki, avait été jugé en Belgique, ce n’était pas place Poelaert, mais à Haren, sur l’ancien site de l’OTAN réquisitionné pour accueillir le procès des attentats de Bruxelles. Il avait écopé de 13 ans de prison. Pas plus aujourd’hui qu’alors, sa silhouette massive n’est assise dans le box de l’accusé. Le combattant de Daech est présumé mort, touché par une frappe américaine à Raqqa (Syrie) en décembre 2016.
Si la cour d’assises a bien lieu, c’est en partie parce que les décès de djihadistes sont envisagés avec circonspection ; présumé mort, Abdelhamid Abaaoud l’était aussi jusqu’aux attentats de Paris, le 13 novembre 2015. Mais c’est avant tout pour les femmes victimes de Sammy Djedou que se déroule ce procès. Leur rendre leur vie d’avant Daech représente un objectif inatteignable. La Belgique – pays européen qui, proportionnellement à sa population, a enregistré le plus haut taux de départs pour la Syrie – se contente de prendre ses responsabilités.
Butin de guerre
La première (longue) journée débute avec la lecture du (très long) acte d’accusation. Les juré·es entendent pour la première fois un récit aux apparences complexes – sensation due aux innombrables noms propres, ceux des victimes ou de leurs villages, les « kunyas », noms de guerre des combattants –, mais en réalité simple : le même drame s’est répété partout au Sinjar le 3 août 2014.
Des esclaves en guise de butin de guerre
Ce jour-là, l’État islamique lance l’assaut sur cette région du Kurdistan irakien qui abrite la moitié de la communauté ethno-religieuse yézidie. Les hommes et les femmes âgées sont tué·es, les enfants et les jeunes femmes capturé·es. Ramenées en Syrie, ces dernières y seront achetées par des combattants islamistes aux yeux de qui elles deviennent des « sabayas » : des esclaves en guise de butin de guerre, des « objets » que l’on s’échange contre une centaine de dollars ou un fusil d’assaut sur la messagerie Telegram. Sammy Djedou en a possédé trois : Hanaa, Rafida et Khawla. Les deux premières sont restées plus de deux ans sous son joug, la troisième moins d’une saison, suffisamment pour se faire tabasser au point de rester alitée plusieurs jours.
Nadia Murad, prix Nobel de la Paix 2018, initie les témoignages yézidis. Anglais et mise impeccables, l’activiste pour les droits humains prend la parole en visio depuis les États-Unis. Elle raconte sa famille décimée et les viols répétés pendant des années. Son discours s’en tient aux faits. Parfois, ses paupières s’abattent un peu plus vite sur ses yeux brillants.
Elle pense qu’au fond, les combattants de Daech savaient que le califat ne tiendrait pas éternellement. Qu’ils se sont dès lors appliqués à laisser une trace de leur passage, dont elle et les autres Yézidies portent encore les stigmates.
Car l’État islamique (EI) ne s’est pas contenté de tolérer la mise en esclavage de ces femmes. Il l’a encadrée par une fatwa (décision juridique émanant d’une autorité religieuse) autorisant entre autres les relations sexuelles avec des filles prépubères. Il l’a encouragée via des allocations réservées aux détenteurs/trices d’esclaves. Il l’a utilisée comme élément de propagande pour appâter de potentielles recrues – avec succès : il y aura plus de soldats désirant une esclave que d’esclaves disponibles. Il l’a justifiée par la nécessité d’éradiquer la population yézidie, au monothéisme ancestral, présentée comme adoratrice du diable. Dans l’identité yézidie, transmise par les deux parents, la virginité est un élément essentiel. Si les hommes sont exécutés et les femmes rendues impures, les lignées s’achèvent net.
Souffrance indicible
Au deuxième matin, la reportrice de guerre belge Pascale Bourgaux commence son témoignage par un autre élément central du procès : « Il ne faut pas avoir fait dix ans de médecine pour comprendre que si des femmes sont violées tous les jours, il y aura forcément un moment où elles vont tomber enceintes. » Son documentaire Hawar, nos enfants bannis (2023), réalisé avec le cinéaste Mohammad Shaikhow, raconte la difficulté d’une mère yézidie à retrouver la fillette qu’elle n’a pas pu emmener au moment de réintégrer sa famille. La communauté se déchire au sujet de ce qu’il convient de faire des enfants né·es des viols ; moitié des leurs, moitié de l’ennemi.
Pour des raisons familiales, Rafida n’a pas pu témoigner en direct mais dans l’audition menée par les enquêteurs/trices, elle explique qu’elle a abandonné le fils né des viols du djihadiste qui l’a achetée après la disparition de Sammy Djedou. À chaque fois qu’elle regardait le petit, elle ne pouvait pas s’empêcher de se demander : « Est-ce qu’il me ressemblera ou est-ce qu’il ressemblera à son monstre de père ? »
Il manque des mots pour décrire l’horreur vécue
À la barre, Hanaa et Khawla se révèlent très succinctes. Elles échangent longuement avec leurs interprètes avant que ces derniers ne livrent une réponse brève. Il manque des mots pour décrire l’horreur vécue, littéralement. Puisque le terme « viol » n’existe pas en kurmanji (dialecte kurde parlé par les Yézidi·es), une victime se contentera de murmurer : « Je ne sais pas si on peut faire pire que ce qu’on m’a fait. »
Les témoins de contexte ajoutent au long du procès des précisions qui permettent d’imaginer ce que cette phrase cache. Sareta Ashraph, experte juridique internationale sur le génocide et le genre et autrice principale du rapport de la Commission d’enquête sur la Syrie de l’ONU en 2016, « Ils sont venus pour détruire », déclare que, par essence, il ne peut y avoir de « bon » maître d’esclaves. Les 250 anciennes esclaves qu’elle a interviewées pour son enquête ont toutes subi des violences additionnelles à celle de l’esclavage.
Les enquêteurs/trices racontent que les victimes de Daech ont toujours peur : elles refusent que leur visage soit filmé durant les auditions, même dix ans après, même celles qui vivent désormais en Australie.
Parole à l’entourage
Dans ce procès à l’accusé fantôme, la phase d’instruction s’achève sur ce qui s’apparente le plus à une forme de contradictoire. La parole est donnée à l’entourage de l’accusé : la Française Sonia Mejri est d’abord entendue. Épouse de djihadiste repentie, elle intervient à distance depuis le centre pénitentiaire de Rians (France) où elle est incarcérée d’ici son procès pour participation à un génocide et complicité de crimes contre l’humanité. C’est de mauvaise grâce qu’elle enlève son masque chirurgical quand la présidente souligne que le risque de contamination est nul – la détenue est seule dans son parloir cette veille de 13 novembre, date anniversaire des attentats de Paris.
Abdelnasser Benyoucef, son mari, a un jour ramené Rafida dans leur appartement de Raqqa. Sonia jure ne l’avoir jamais maltraitée, évoquant « une colocation », avant qu’une dispute éclate au sein du couple : la Française affirme qu’elle refusait que l’esclave soit violée par son époux, lequel finit par revendre Rafida à leur voisin Abou Moussab al-Belgiki.
Enfin, Véronique Loute traverse la salle pour se placer face à la cour. La mère de l’accusé demande qu’on interrompe la captation du procès – enregistré à des fins archivistiques. L’ancienne éducatrice s’avoue incapable d’expliquer ce qu’il s’est passé. Elle décrit son fils comme « ni impulsif, ni violent », elle a du mal à se souvenir avec précision de ses défauts, « à part fainéant » et qu’il mangeait trop. Mais même alors qu’il était en surpoids, elle assure que Sammy n’a jamais été victime de moquerie. Aucun drame originel ne laisse selon elle présager ce départ en octobre 2012 et les exactions et violences qui ont suivi. « Tout le monde est tombé de sa chaise en apprenant ce qu’il avait fait », en le voyant, sourire satisfait aux lèvres, fusil d’assaut au poing, parader dans une vidéo de propagande de l’EI.
Véronique Loute ne souhaite pas dire à haute voix le total de l’argent qu’elle a envoyé à son fils en Syrie : le chiffre est dans le dossier et la somme assez importante pour que tous·tes s’en souviennent. Les juré·es ne posent aucune question à cette septuagénaire défaite, condamnée en 2021 pour financement du terrorisme et qui reconnaît avoir commis « la plus grosse stupidité de sa vie » en transférant ces fonds.
« Pour que justice soit rendue »
Quelques minutes avant l’annonce du verdict, une petite foule patiente devant la salle : journalistes, étudiant·es en droit, enquêteurs/trices qui ont travaillé sur l’affaire et quelques Yézidi·es. Sont restées notamment une témoin venue d’Australie et l’amie qui l’accompagne. Elles parlent avec les interprètes pour tromper l’attente, montrent les photos qu’elles ont prises devant la Grand Place ou depuis la Grande Roue, place Poelart.
On n’a jamais rêvé de quitter notre village pour répéter nos histoires de viol
Les portes s’ouvrent. La présidente annonce que les juré·es ont répondu oui à l’ensemble des questions : oui, Sammy Djedou a participé au génocide yézidi, et oui, il a commis des crimes contre l’humanité envers Hanaa, Rafida et Khawla. Les deux femmes yézidies essuient leurs larmes au premier rang. « On n’a jamais rêvé de quitter notre village pour répéter nos histoires de viol, c’est fatigant et mauvais pour la santé, mais on le fait pour que justice soit rendue », disait Nadia Murad lors de son intervention au procès.