L’invitation au voyage : quand tourisme rime avec racisme

Dans notre société, le voyage a une valeur très positive : réalisation de soi, ouverture sur « l’ailleurs », les « autres »… Pourtant, tout le monde ne voyage pas de la même façon, et le tourisme actuel reproduit de nombreuses inégalités. axelle a conversé avec Saskia Cousin, anthropologue, maîtresse de conférences à l’Université Paris Descartes et autrice de plusieurs ouvrages sur la question. Elle replace le tourisme d’aujourd’hui dans son histoire coloniale et capitaliste, et appelle à une véritable politique internationale des mobilités.

© Ma Tête est pleine d'endroits pour axelle magazine

Aujourd’hui, voyager semble avoir une valeur très positive. Qu’est-ce que cela charrie comme représentations, comme idées de réalisation de soi ? 

« Ce n’est pas nouveau : le désir d’aller voir de l’autre côté de la colline, le désir d’aventure sont universels, ils sont même aux fondements de l’histoire humaine. Dans toutes les sociétés, le voyage, l’aventure font partie des rites de passage vers l’âge adulte des jeunes hommes. Par exemple, en Afrique de l’Ouest, beaucoup de jeunes gens prennent la route pour « se chercher ». Cette expression très courante exprime bien l’idée d’une réalisation de soi, et ne répond pas seulement à des motivations économiques ou politiques. Mais il y a deux éléments spécifiques à notre temps, particulièrement en Occident : d’une part, l’emprise de l’avion sur les imaginaires du voyage et, d’autre part, la volonté des femmes de se réaliser par le voyage. Voyager loin de sa famille a longtemps été considéré comme inconvenant pour les femmes : elles devaient se contenter du « voyage de noces », puis des séjours en famille. Il y a eu des précurseures, voyageuses ou ethnologues, souvent issues de l’aristocratie, mais les femmes ont uniquement commencé à voyager seules à partir des années 1970. Pouvoir voyager sans mari ni chaperon fait partie de l’histoire de l’émancipation féminine, même si, encore aujourd’hui, cela reste complexe pour beaucoup. »

Les personnes sont-elles égales face au tourisme, notamment face au principe de liberté de circulation, indispensable au voyage ?

« Soyons claire : la liberté de circulation n’a jamais été la même pour tout le monde ! Mais depuis l’instauration des passeports et des visas, les inégalités sociales et économiques sont devenues une question géopolitique. À part pour les ultra-riches, la liberté de circulation est assujettie à la nationalité indiquée dans le passeport. Pour le dire autrement, les inégalités dans l’accès au voyage sont un indicateur brutal des rapports de domination post-coloniaux. La pandémie du Covid-19 semble avoir mis un terme à cette inégalité avec la fermeture des aéroports et l’arrêt de tout trafic, indépendamment du niveau des revenus et de la nationalité du passeport. Mais en réalité, les ultra-riches, quelle que soit leur nationalité, n’ont pas cessé de se déplacer. »

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Comment s’organisent les flux touristiques à travers le monde ?

« L’immense majorité des « touristes » sont en fait des vacanciers qui se déplacent à l’intérieur de leur pays pour se retrouver en famille et voir leurs amis. À l’échelle internationale, les gens voyagent essentiellement à travers leur continent : les Européens en Europe, les Asiatiques en Asie, etc. La grande supercherie consiste à considérer que 1,4 milliard d’arrivées internationales correspondent à 1,4 milliard de touristes. Je vais prendre un exemple personnel : lorsque je prends l’avion de Dakar (Sénégal) à Cotonou (Bénin) pour mon travail, l’avion s’arrête à Abidjan (Côte d’Ivoire) et parfois à Lomé (Togo). Je fais 3 atterrissages, donc 3 arrivées internationales. À la fin, le raccourci médiatique fait que je suis présentée comme 3 touristes ! La présence de « hubs » [plaques tournantes du trafic aérien international, ndlr] multiplie artificiellement le nombre d’arrivées internationales, et la focale sur le trafic aérien empêche de voir que l’immense majorité des gens ne prennent pas l’avion et voyagent à travers leur pays. »

Tous·tes les touristes n’ont pas l’air de se valoir, il semble y avoir des façons de voyager plus « authentiques » que d’autres. Le « touriste chinois » (un cliché pour le moins raciste) est souvent opposé au « globe-trotteur » hors des circuits touristiques. Qu’est-ce que ça dit de la vision du tourisme dans nos sociétés occidentales ? 

« Au 19e siècle, Chateaubriand dénonçait déjà les « coockers », les touristes venus en groupe avec l’agence de voyages Thomas Cook, qui pique-niquaient sous le Parthénon, à Athènes, et lui gâchaient la vue ! Toute l’histoire du tourisme peut être analysée au prisme des distinctions sociales et de la dévalorisation systématique des pratiques des classes populaires.

Toute l’histoire du tourisme peut être analysée au prisme des distinctions sociales et de la dévalorisation systématique des pratiques des classes populaires

Avec l’accès des Chinois à une – et unique – semaine annuelle de congés payés, et donc à des voyages très courts dans les hauts lieux du monde, le mépris se déporte vers des considérations racistes. Mais on entendait exactement la même chose à propos des Japonais qui visitaient les châteaux de la Loire au pas de course dans les années 1980. Le fait est que ceux qui ont inventé le tourisme et qui le pratiquent le plus souhaiteraient être les seuls à pouvoir admirer les merveilles du monde. Dans les pays qu’ils visitent, la foule de touristes les renvoient à leur condition de touristes, eux qui se voudraient voyageurs, globe-trotteurs, explorateurs…
Dans leur propre pays, les Occidentaux, et en particulier les Français, découvrent qu’ils peuvent être un objet de curiosité, que ce sont eux, les « autochtones » aux mœurs « exotiques ». Le complexe de supériorité en prend un coup, mais le rejet des touristes étrangers, s’il est en fait marginal, n’est pas nouveau : il y avait déjà des mobilisations contre les touristes anglais au début du 20e siècle. Avec la pandémie, il y a eu un regain de rejets dans de nombreux pays contre les étrangers, et en particulier les personnes d’origine chinoise, qu’elles soient touristes ou résidentes. »

Vous parlez de « soft power » dans vos écrits, un concept politique qui pourrait se traduire par « puissance douce » : quelle est cette forme de pouvoir qui s’exerce à travers le tourisme ?

« La conquête et la colonisation militaire impliquent des violences directes. Mais il existe d’autres manières de coloniser les cœurs et les esprits : les modes (alimentaires, vestimentaires), le cinéma, etc. Au départ, il s’agit de convaincre les habitants des pays colonisateurs. Ainsi, des bureaux accueillant les touristes ont ouvert dans toute l’Asie dès le début du 20e siècle. Il s’agit de séduire le colon et d’aménager son repos, avec la création de stations de montagne, notamment. Les expositions internationales, en particulier l’exposition coloniale de 1931 à Paris, ont la même vocation : organiser la propagande autour des bienfaits de la colonisation. Mais l’organisation d’expéditions touristiques et de stations permet aussi de pacifier les confins ou les régions qui n’ont pas été choisies par les colons pour développer l’industrie. C’est ainsi que va s’organiser, par exemple, le tourisme au Maroc. « Soft power » aussi parce que, comme le cinéma, le tourisme et ses clichés idylliques réduisent des mondes, des sociétés et des communautés à une image de carte postale, à laquelle ils finissent par s’identifier. »

Pour être éthique, il faut repenser à la fois les grandes inégalités dans l’accès aux visas et les répercussions pour les populations, la faune et la flore.

Des militant·es antiracistes dénoncent la vision coloniale qui persiste au cœur du tourisme et des voyages. Je pense par exemple au compte Instagram « Décolonial Voyage » [voir ci-dessous] ou encore au collectif belge Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations, qui organise notamment des visites guidées « décoloniales » des grandes villes belges…

« Pour faire connaître l’histoire coloniale, proposer une autre histoire et d’autres récits, c’est très intéressant d’utiliser les outils et médias du tourisme, notamment la visite guidée ! C’est aussi ce que font les visites « Migrantour », où ce sont les exilés eux-mêmes qui racontent l’histoire des exils et des migrations.
Alors que l’histoire officielle stipule que les Occidentaux ont tout inventé en matière touristique, une histoire globale du tourisme reste à écrire ! Est-ce que vous savez par exemple qu’au Japon, une auberge est tenue par la même famille depuis le 7e siècle ? Est-ce que vous savez que le plus grand voyageur de tous les temps s’appelait Ibn Battûta, qu’il a voyagé pendant 25 ans au 14e siècle ? Bref, il faut à la fois utiliser les outils du tourisme pour faire connaître des pans entiers de notre histoire habituellement délaissés, mais aussi rétablir l’histoire du tourisme, qui ne peut être réduite à une histoire occidentale ou aux clichés produits par et pour l’industrie aérienne ou hôtelière. »

On voit émerger une vision du tourisme durable, éthique. En quoi consiste-t-elle et est-elle vraiment porteuse d’une réduction des inégalités ?

« Il y a de nombreuses initiatives en ce sens, mais la réalité des pratiques et les effets concrets pour les populations les plus dominées, restent infimes. Pour être durable, il faut plus de régulations internationales, alors que, par exemple, le trafic aérien est basé sur une convention datée de 1949 qui interdit la taxation du carburant. Mais pour être éthique, il faut repenser à la fois les grandes inégalités dans l’accès aux visas et les répercussions pour les populations, la faune et la flore. Faire reposer de tels enjeux sur la responsabilité des individus, c’est le meilleur moyen d’échouer. Seule une vraie politique internationale des mobilités pourrait permettre de penser et résoudre ces injonctions paradoxales. »

Analyse complémentaire

3 questions à Nour, la créatrice du compte Instagram « Décolonial Voyage »

Nour [prénom d’emprunt] a fondé et anime le compte Instagram « Décolonial Voyage » . Pour elle, la « découverte » est parfois moins un gage d’ouverture d’esprit que l’exercice de privilèges qu’on refuse de voir…

Qu’est-ce que ça signifie, parler du voyage sous un angle décolonial ?
« C’est avant tout prendre conscience que la culture du voyage est imprégnée de stéréotypes forgés par une multitude d’éléments historiques et culturels, notamment par des siècles d’esclavage et de colonisation, et qui ont fortement influencé les imaginaires. Aujourd’hui, on a besoin de déconstruire ces imaginaires, de traiter du voyage sous un angle nouveau, qui ne sera plus centré sur le voyageur blanc occidental, sur son unique perception du monde et sur sa recherche permanente d’exotisme. Il y a plein d’autres voyageurs qui ne sont pas blancs, qui ont des perceptions du monde différentes et qui veulent raconter leurs voyages différemment. »

Sur votre compte, vous épinglez des exemples très concrets qui montrent que le tourisme peut comporter du racisme. Quelles sont les attitudes, les actes posés par les touristes, qui reflètent ce racisme ?
« Le racisme d’un touriste peut s’exprimer de plusieurs manières. Je mets surtout en évidence sur mon compte Instagram des comportements condescendants à l’égard des populations des pays visités ou des autorités locales. Comme si le statut de touriste occidental permettait d’agir en toute impunité, par exemple au moment de traverser une frontière ou de mettre la main à la poche lorsque l’on bénéficie d’un service. Il peut aussi s’agir de moqueries ou de jugements à l’égard des personnes, de la société ou de la culture, souvent basés sur des stéréotypes racistes. Pour mieux comprendre, on peut imaginer les choses sous un autre angle et se demander si cela se produirait dans un autre pays occidental. Est-ce qu’un touriste rechignerait à payer une somme importante pour visiter une attraction à New York ? Non, alors pourquoi est-ce le cas lorsqu’il visite un pays du Sud ? »

Une de ces attitudes des touristes que vous relevez consiste à observer les rapports femmes/hommes dans le pays visité pour en tirer des conclusions sur l’égalité. Pouvez-vous nous en dire plus ?
« Cela rejoint ce que j’évoquais précédemment sur le fait de porter un jugement sur la société que l’on visite. On retrouve souvent ce genre d’attitude chez les touristes occidentaux qui voyagent dans des pays dits du Sud et notamment musulmans. D’ailleurs, il existe des tas d’articles, de blogs de voyage, qui se focalisent sur la place de la femme et sur les rapports hommes/femmes en Iran, au Maghreb ou dans les pays du Golfe. Cela en dit long sur le regard que les Occidentaux portent sur ces pays, avant même d’y avoir voyagé. Et même après leur voyage, leur avis restera biaisé, parce qu’on ne peut pas analyser une société tout entière en quelques jours de vacances. Nos préjugés vont intervenir à un moment ou à un autre. Cette obsession fait partie d’une longue tradition occidentale qui consiste à vouloir libérer, civiliser ou émanciper les peuples et à leur imposer un modèle de société « universel ». Décoloniser sa manière de voyager, c’est justement s’émanciper d’une pensée universaliste occidentale, qui consiste à imposer une manière de penser le monde qui devrait s’appliquer à tous. Il existe des tas de manières d’avoir des rapports hommes/femmes harmonieux, comme il existe des tas de façons d’être féministe ! »

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