Rencontre avec Irène Kaufer, qui met les maux en mots dans son nouveau roman

Par N°238 / p. 36-37 • Avril 2021

Vous connaissez Irène Kaufer, la compagne de route de notre magazine : les rubriques Et puis quoi encore ?, Vues de Flandre, c’est elle. Militante féministe de longue date, syndicaliste, commentatrice affûtée de notre société, autrice, elle est aussi la fille de survivant·es de la Shoah. De cette tragédie intime et collective, des silences de ses parents, de l’ombre d’une demi-sœur assassinée en 1942, est né son roman Dibbouks, qui paraît ce mois-ci. Un texte qui met les maux en mots, grâce au pouvoir proprement magique de la fiction et au bouclier de l’humour et de l’autodérision, qu’Irène Kaufer manie avec une justesse désarmante. C’est aussi avec ce roman qu’axelle, pas peu fière, inaugure une nouvelle série de podcasts : Créatrices.

Irène Kaufer D.R.

Elle s’appelait Mariette, a fini par dire son père à Irène. Mariette. Une petite fille, assassinée en Pologne en 1942 avec sa mère Stella. Première fille du père d’Irène, première femme du père d’Irène. Lui, envoyé dans un camp de concentration, a miraculeusement survécu. Et s’est remarié après la guerre avec une autre survivante, union dont Irène est le fruit.

Une fois adulte, Irène se retrouve sous l’emprise d’un “dibbouk”, soit un·e mort·e qui n’a pas encore franchi les portes de l’autre monde et qui squatte le corps d’un·e vivant·e. Son “dibbouk”, c’est Mariette. Irène, la narratrice, va devoir la retrouver pour mieux s’en séparer et engage une détective privée pour rechercher les traces de sa demi-sœur, jusqu’au Québec. Car Mariette n’a peut-être pas disparu…

Écoutez l’épisode de notre podcast CRÉATRICES consacré à Irène Kaufer et à ses Dibbouks :

Tu as poussé tes parents à participer en 1997 à la récolte de témoignages de survivant·es de la Shoah organisée par la Fondation Spielberg. À ton tour, tu racontes cette histoire, mais sous forme de fiction…

“Avec une fiction, je peux approcher l’histoire de mes parents sans la trahir, en ne déformant pas ce qui est arrivé, mais en ajoutant quelque chose qui n’est pas arrivé. En quelque sorte, je peux exprimer ce qu’ils ont voulu dire, mais par la fiction. Mon idée de départ était que j’allais retrouver ma demi-sœur, la petite fille que mon père a eue pendant la guerre et qui a été assassinée à l’âge de quelques semaines. Elle aurait survécu. J’allais me lancer à sa recherche et imaginer la double vie de mon père – tout comme la double vie de ma mère.

J’ai donc commencé par réécouter leurs témoignages pour voir à quel moment leur histoire aurait pu bifurquer. En Pologne, en 1942, ma demi-sœur n’aurait pas pu survivre : j’ai alors imaginé qu’elle s’était retrouvée avec mon père au Québec… car j’adore le Québec, Montréal est ma deuxième ville [après Bruxelles, ndlr].”

Explique-nous ce qu’est un “dibbouk”.

“Ce n’est pas très connu en dehors du monde juif. Un dibbouk, c’est une sorte de fantôme qui vient nous hanter, c’est une personne qui est “mal morte”, qui n’a pas eu une mort tranquille. Les dibbouks rentrent dans la personnalité d’un être vivant et prennent sa place. Il faut une sorte d’exorcisme pour les faire sortir.”

Un exorcisme… par l’écriture, aussi ?

“À la maison, on ne parlait pas de l’histoire de ma demi-sœur, car ma mère pensait que c’était trop douloureux pour mon père. Elle m’avait dit : je te raconte l’histoire, mais tu n’en parles jamais… En revanche, mon père parlait beaucoup de sa vie dans les camps. Certains déportés ne parlent pas du tout à leurs enfants. Lui racontait les détails de la faim, des coups subis, mais, en effet, il ne parlait jamais de sa petite fille et de sa première femme. Pourtant, elles étaient bien présentes.

Ce livre est, de fait, une forme d’exorcisme.

Je me suis plus tard rendu compte qu’une partie des problèmes que j’ai pu avoir dans ma vie étaient dus à une sorte de “dibbouk” : je vivais la vie de ma demi-sœur, elle me hantait. Mon père a finalement été soulagé que je lui en parle à la fin de sa vie… Oui, je devais faire quelque chose. Faire la paix avec Mariette, qu’elle-même trouve la paix. Ce livre est, de fait, une forme d’exorcisme. Il m’a permis de parler d’elle, de la ressusciter, sans pour autant la rendre particulièrement sympathique. En somme, lui donner une vie, sans la mettre sur un piédestal.”

Ton père est un personnage central dans le livre. Même si lui ne se considère pas comme un héros, l’épisode où tu racontes comment il a refusé de devenir “kapo” au service des nazis dans le camp de concentration dépeint vraiment un acte total de résistance.

“Même dans des conditions où seule la survie comptait, il y avait des limites que mon père n’allait pas franchir. Ce qui aurait été insupportable pour lui, ce n’était pas d’avoir un pouvoir sur les autres mais d’avoir de “meilleures” conditions de survie que d’autres. Quand mon père racontait cette histoire, c’était sans la mettre en avant, mais parmi d’autres anecdotes, dans la durée…”

L’Antilope 2021, 224 p., 18 eur.

C’est plus loin dans le roman qu’on réalise également le parcours incroyable de ta mère, qui dépasse la fiction.

“J’avais en effet envie de parler aussi de ma mère. Elle a eu une vie assez exceptionnelle pendant la guerre. Mon père a été déporté, c’est un parcours “classique”, si je puis dire. Ma mère, pas du tout. Lorsque tous ses proches ont disparu, elle a pris des faux papiers en se disant que l’endroit où elle serait le plus en sécurité serait… l’Allemagne. Elle est donc allée, avec ses faux papiers, travailler dans un restaurant à côté de Stuttgart.

En fait, on le sait peu, un certain nombre de personnes ont survécu ainsi. Lorsque l’Allemagne a été libérée et qu’un rabbin américain a organisé une cérémonie dans une synagogue, de nombreux Juifs qui s’étaient cachés sont venus – y compris des hommes, dont la judéité était pourtant plus difficile à cacher que celle des femmes.

Ensuite, après la guerre, ma mère s’est retrouvée en France. Elle s’est installée à Paris, elle y avait du travail et des amis. Mais elle a choisi de retourner en Pologne en 1947, un pays communiste et antisémite où elle savait qu’elle n’allait pas retrouver ses proches. Je lui ai demandé pourquoi elle avait fait ce choix et elle ne m’a jamais répondu. Alors je l’ai imaginé…”

“Mettre les maux en mots”, c’est très juif, écris-tu. C’est aussi très féministe, très personnel, non ?

“On peut dire que c’est très juif, puisque les Juifs sont le “peuple du Livre”. C’est vrai que c’est aussi féministe, surtout depuis #MeToo. “Mettre les maux en mots”, c’est ce qu’on peut dire quand on a vécu des traumatismes personnels : le fait de mettre des mots dessus, c’est déjà une thérapie en soi, qu’il s’agisse de mots oraux ou écrits.

Pour ma part, j’ai commencé à écrire à l’âge de huit ans, quand j’ai publié mon premier poème dans un journal, à la grande fierté de ma mère. Elle était littéraire, elle aurait voulu écrire. Les mots, ça a toujours été très précieux, mais, dans ma famille, il y avait quand même ce grand silence sur tout ce qui était important. Mes parents parlaient peu. Ils se protégeaient l’un l’autre. On parlait du monde, de ce qui se passait, mais pas de ce qu’on ressentait, de ce qu’on vivait. Finalement, je n’ai jamais arrêté d’écrire et cela m’a sauvée. “Mettre les maux en mots”, c’est juif, c’est féministe et c’est très personnel. Et, un jour, ça fait des livres.”

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