Rencontre avec Pinar Selek, l’insolente aux mille combats

Par N°220 / p. 38-39 • Juin 2019

L’activiste, sociologue et écrivaine féministe turque Pinar Selek est une femme aux mille combats. Le journaliste Guillaume Gamblin, rédacteur à la revue alternative française Silence, lui rend hommage avec L’insolente. Dialogues avec Pinar Selek, un livre basé sur de longs entretiens avec celle qui est devenue son amie. Il retrace à la fois son infatigable parcours militant et son interminable procès. L’occasion de prendre des nouvelles de cette femme généreuse et engagée, qui vit en exil en France depuis 2010, et qui nous a récemment rendu visite en Belgique.

Pinar Selek. D.R.

Ce livre a pour titre « L’insolente ». C’est ainsi que vous surnommait votre ami, le journaliste turc arménien Hrant Dink. Il aurait pu tout aussi bien s’appeler « La battante », tant le combat semble vous définir. Pourriez-vous d’ailleurs imaginer votre vie sans luttes ?

« C’est impensable pour moi, dans ce monde. Comment peut-on s’habituer à ces violences, à toutes ces injustices ? Les personnes qui, comme moi, sont sensibles, qui aiment les autres, ne peuvent pas ne pas lutter. La lutte est aussi pour moi une forme de lien social. »

Il y a une phrase de vous, dans le livre, qui est très belle. Vous dites : « Je ne voudrais pas d’une autre vie, je voudrais un autre monde »…

« Oui, on me demande parfois si je regrette certaines choses dans ma vie, mais non, je voudrais plutôt un monde dans lequel on n’est pas obligé de lutter, dans lequel on pourrait passer notre vie à marcher pieds nus au bord des lacs ! »

Vous êtes féministe, mais vous avez toujours été engagée sur plusieurs fronts à la fois. Vous appelez cela le « féminisme acrobatique »…

« En tant que femme, quand on veut la liberté, on est confrontée non seulement au patriarcat mais également à d’autres systèmes de domination. La société dans laquelle on vit est complexe, tout est multidimensionnel, multifactoriel, il faut l’accepter. Et le monde qu’on veut créer ne va pas se faire seulement avec quelques bricoles ! Il faut le concevoir comme une œuvre d’art collective, bien réfléchie, jusque dans les détails. Quand on commence à lutter pour un monde heureux, on se concentre bien sûr sur certaines luttes, celles qu’on connaît le mieux, parce qu’on ne peut pas tout faire, mais il faut veiller à rester tout de même un peu acrobate, c’est-à-dire à être engagé dans plusieurs espaces de lutte à la fois, ou du moins à ne pas fermer ses portes aux autres luttes en pensant qu’elles seraient moins importantes. »

La lutte est pour moi une forme de lien social.

Il est très important pour vous de ne pas hiérarchiser les luttes entre elles. Mais face à l’urgence climatique, ne vous semble-t-il pas que l’écologie devrait aujourd’hui passer en priorité ?

« Dans certains contextes, par exemple en cas de guerre, on peut créer des urgences et donner une priorité temporaire à certaines luttes. Mais la lutte écologiste ne peut pas se faire sans une lutte anticapitaliste. On ne peut pas se battre pour l’équilibre de l’écosystème sans lutter contre toutes ces multinationales qui utilisent les pays pauvres pour créer des technologies qui deviennent le cancer de la planète. Tout est lié. »

L’insolente. Dialogues avec Pinar Selek, Guillaume Gamblin, éditions Cambourakis/Silence 2019, 224 p., 20 eur.

Votre engagement féministe a des répercussions sur votre vie personnelle. On apprend par exemple dans le livre que vous avez choisi de ne pas avoir d’enfant. Et que c’est votre compagnon qui assume la contraception dans votre couple : il a fait une vasectomie. C’est à la fois surprenant et inspirant, dans notre société où la contraception est presque toujours l’affaire des femmes…

« Je n’ai jamais voulu faire d’enfants, pour des raisons politiques. Parce que je n’ai pas encore créé ou cocréé un espace libre, alternatif, au sein duquel des enfants pourraient s’épanouir. Et aussi parce que je suis assez sensible à la nature et aux animaux et que je vois bien que la croissance humaine, de même que notre mode de civilisation, ne leur laisse aucune place. Pendant longtemps, j’ai utilisé des préservatifs pour ne pas tomber enceinte, car je ne voulais pas prendre de médicaments. Je suis avec quelqu’un depuis six ans dont je suis très amoureuse et on a eu envie de changer de mode de contraception. Mon amoureux se dit féministe, nous avons décidé qu’il assumerait cette responsabilité. Mais cela n’a pas été facile à faire : à l’hôpital, on lui a dit qu’il s’agissait d’une opération risquée, on l’a obligé à signer des tas de papiers, et on l’a fait attendre quatre mois pour réfléchir. À la fin, je le sentais angoissé, mais il l’a fait. Et après… c’était trop beau. »

Au sein de quelles luttes êtes-vous engagée en France ?

« Nous avons créé le GRAF, groupe de réflexions et d’actions féministes, à Nice, au sein duquel je suis assez active. Je m’engage aussi au Planning familial. On a été dernièrement très mobilisées pour la grève du 8 mars. Je fais partie de la revue écologique sociale Silence, je participe activement au mouvement des Gilets jaunes, je suis syndiquée, et je suis également en lien avec les milieux libertaires. »

Est-ce que l’immense solidarité qui s’est tissée autour de vous, vous qui créez des liens partout où vous allez, est devenue comme une deuxième maison pour vous, voire votre vraie maison ?

« Oui, c’est une sorte de maison qui est suspendue dans le ciel, une maison sans territoire, c’est joli, non ? »

C’est joli, mais est-ce que ça vous apporte du réconfort ?

« Pas vraiment… Ça me fait me sentir bien et c’est très émouvant, mais ça ne suffit pas. J’ai aussi besoin d’un petit espace où pouvoir me poser de temps en temps. Mais j’ai plusieurs « chez moi ». Aujourd’hui, par exemple, je peux dire que j’ai trouvé mon espace de luttes en France, ce qui n’était pas le cas il y a encore quelques années. Cela m’aide beaucoup à me sentir chez moi. Mais mon chez moi, c’est aussi la vie, l’amour, la nature ou l’écriture. Pour pouvoir écrire, j’ai besoin d’un petit coin stable. Sur ma table, il y a toujours plein de feuilles. Il faut qu’elles restent posées là, je ne veux pas avoir à les mettre tout le temps dans ma valise. »

Les menaces qui pèsent sur Pinar Selek

Pinar Selek est victime depuis plus de 20 ans d’acharnement judiciaire en Turquie. Arrêtée et emprisonnée en 1998 alors qu’elle effectuait une recherche sur les combattant·es kurdes, la sociologue a été accusée d’avoir fomenté un attentat à la bombe au Bazar égyptien, un célèbre marché aux épices d’Istanbul, où une explosion a fait sept victimes et une centaine de blessé·es le 9 juillet 1998. Explosion qui a été qualifiée d’accidentelle à plusieurs reprises durant son procès. En prison, Pinar Selek a été torturée. Elle a été libérée sous caution deux ans plus tard mais la procédure judiciaire est toujours en cours. Elle a déjà été acquittée à cinq reprises. Elle vit en exil, sous la menace permanente d’une nouvelle condamnation.

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