Chez Rokhaya Diallo, la mémoire n’est jamais un simple sujet de travail. Elle constitue le point de départ de son engagement journalistique et documentaire. Connue pour son podcast Kiffe ta race, qu’elle anime avec la réalisatrice Grace Ly, ses chroniques télévisées et dans la presse ainsi que pour ses nombreux écrits, la réalisatrice cherche à raconter des histoires absentes des récits dominants, à remettre des noms, des visages et des trajectoires là où l’histoire officielle a souvent produit de l’effacement.
Le documentaire Destins croisés, solidarités entre Juifs et Noirs aux États-Unis s’inscrit pleinement dans cette démarche. À l’origine du projet, conçu dès 2014, une découverte faite par le coréalisateur David Rybojad : l’amitié entre le rabbin Abraham Joshua Heschel et Martin Luther King Jr. « Nous avons réalisé ce film parce qu’on trouvait à ce moment-là que c’était une manière d’éclairer ce qui, selon nous, ne se produisait pas dans le contexte français », explique Rokhaya Diallo.

Rendre visibles des expériences de l’ombre
Très vite, le projet dépasse la seule histoire des droits civiques et ouvre une réflexion plus large sur les alliances minoritaires – ce qu’on appelle depuis les années 1970 la « convergence des luttes » –, sur la transmission de ces luttes et sur les mécanismes d’invisibilisation mémorielle.
Rokhaya Diallo rappelle une réflexion de Nina Simone sur le rôle des artistes : « refléter leur époque ». Une manière, selon la musicienne, de souligner que l’engagement artistique ne consiste pas seulement à prendre position, mais aussi à traduire le réel, raconter les violences contemporaines et rendre visibles des expériences souvent reléguées aux marges du récit dominant.
Ancré dans cette démarche artistique engagée soulignée par Rokhaya Diallo, le film ne prétend jamais raconter « les Noir·es » ou « les Juifs/ves » américain·es dans leur ensemble mais s’intéresse à des trajectoires militantes particulières, à des figures qui ont choisi la solidarité dans un contexte dominé par la ségrégation et la suprématie blanche.
Derrière les grandes figures, des minorités engagées
Le documentaire traverse près de soixante ans d’histoire américaine. Il s’ouvre en 1909, année de la naissance officielle de l’organisation historique de défense des droits civiques, la NAACP, à la suite de mobilisations massives ayant suivi de violentes émeutes raciales, des lynchages d’hommes noirs par des foules blanches et le déplacement forcé de milliers de résident·es afro-américain·es à Springfield, dans l’Illinois – les autorités étant restées inactives. La NAACP se donne alors pour mission de mettre fin à la ségrégation, aux violences et de garantir les droits civiques et politiques des minorités aux États-Unis ; des Juifs/ves participent à sa structuration et à son financement. Le film se poursuit jusqu’à l’assassinat de Martin Luther King Jr. en 1968.
Le film est jalonné d’exemples d’alliances.
Le monde académique et éducatif est un terrain privilégié de partage pour les communautés juives et noires des USA. Le désir d’apprendre offre des perspectives d’avenir et des moyens de lutter. Le film est jalonné d’exemples d’alliances, comme la rencontre entre Booker T. Washington et Julius Rosenwald. Après la guerre de Sécession (1861-1865), le Sud des États-Unis reste structuré par un système de ségrégation qui maintient les populations afro-américaines dans la pauvreté et limite fortement leur accès à l’éducation. Booker T. Washington, ancien enfant esclave devenu figure majeure de l’éducation noire, défend l’idée que l’instruction est la clé de l’émancipation. Julius Rosenwald, fils d’immigré·s juifs/ves allemand·es et philanthrope, partage cette lecture. Leur collaboration aboutit à un partenariat inédit mêlant financements privés et mobilisation des communautés locales pour construire des écoles dans le Sud. Ensemble, ils posent les bases du programme des écoles Rosenwald qui permettra l’émergence d’un réseau éducatif de 5.000 écoles pour les enfants afro-américain·es, malgré la ségrégation.
Le monde artistique est également le théâtre de convergences. Le film dépeint notamment la création du Café Society, fondé par l’entrepreneur juif Barney Josephson. Ce premier club de jazz mixte fut pensé comme un espace de résistance politique et culturelle contre le racisme et le fascisme. Il réunit, sur scène et dans le public, artistes et spectateurs/trices noir·es et blanc·hes. Dans ce cadre, des figures interprètent des œuvres engagées, comme Billie Holiday avec sa chanson Strange Fruit, écrite par l’auteur-compositeur juif américain Abel Meeropol, devenue un symbole majeur de la dénonciation des lynchages racistes aux États-Unis. Le club s’impose ainsi comme un lieu emblématique où la musique devient un outil de lutte et de mise en lumière de la violence raciale.
Des nuances essentielles
Mais Rokhaya Diallo refuse toute lecture romantique. « Avec le documentaire, il est vrai qu’on peut donner une image idéalisée de ces convergences parce qu’on a choisi des personnes qui entretenaient de véritables liens d’amitié, d’affection et de camaraderie politique. Mais il faut remettre tout cela dans son contexte. »
Car même dans les périodes de forte mobilisation, les militant·es restent minoritaires. « Quand on pense au mouvement des droits civiques, on pense immédiatement à Rosa Parks, Martin Luther King ou Fannie Lou Hamer. Mais la majorité des personnes noires n’avaient ni les ressources matérielles ni les ressources mentales pour s’investir dans la lutte contre la ségrégation. »
On ne décide pas un matin : Aujourd’hui, on va converger. Ce sont des actions qui s’additionnent.
Pour la réalisatrice, ces nuances essentielles permettent d’éviter les récits simplistes sur la convergence des luttes tout en rappelant que les solidarités existent le plus souvent à petite échelle, loin des symboles de convergences historiques – elles-mêmes suscitées par des personnes minoritaires au sein de leur minorité. « La convergence n’existe pas de manière ordonnée. On ne décide pas un matin : “Aujourd’hui, on va converger.” Elle existe à travers des actions qui s’additionnent. » Le film lui-même devient l’une de ces additions : « le travail commun entre une journaliste noire française et un réalisateur juif français décidé·es à raconter une mémoire partagée ».
Quand la presse noire voyait venir le fascisme
Au fil des recherches documentaires, certains épisodes marquent profondément la réalisatrice. Parmi eux, le rôle joué par la presse noire américaine dans les années 1930. « La presse noire a été la plus sensible à ce qui se passait à cette époque. Alors que le New York Times fermait largement les yeux, la presse noire dénonçait déjà la montée du fascisme et du nazisme. Il y avait sans doute une compréhension intime de ce qu’est l’oppression des minorités et de ce qu’un État peut produire lorsqu’il bascule dans la persécution. »
La presse noire dénonçait déjà la montée du fascisme et du nazisme.
Des journaux influents de la communauté noire américaine comme le Pittsburgh Courier et le Chicago Defender avaient en effet établi des parallèles directs entre les régimes de Mussolini et d’Hitler et la ségrégation raciale (en particulier les lois Jim Crow, destinées à maintenir la suprématie blanche dans les États du Sud du pays, abolies en 1964) et les lynchages subis par les Afro-Américain·es.
Pour Rokhaya Diallo, les analyses portées par ces médias en disent long sur la manière dont certaines communautés développent une vigilance particulière face aux mécanismes de domination. Cette lecture croisée des oppressions traverse d’ailleurs tout le documentaire. Car le Ku Klux Klan, organisation suprémaciste blanche, excluait aussi bien les Noir·es que les Juifs/ves de sa conception de l’humanité.
Tous les systèmes de racisme se nourrissent les uns les autres.
Le documentaire rappelle également qu’un homme juif, Leo Frank, fut victime d’un lynchage dans des conditions proches de celles infligées aux Afro-Américain·es. « Tous les systèmes de racisme se nourrissent les uns les autres. Le génocide des personnes roms, le génocide des Juifs et le système esclavagiste participent d’une même mécanique de perfectionnement de l’horreur. »
Autre exemple, Rokhaya Diallo explique, lors de la conférence, que les techniques d’enfumade et de gazage, destinées à asphyxier jusqu’à la mort des personnes, populations civiles ou résistant·es, enfermées dans espaces clos (bateaux, grottes, pièces fermées, ont été développées sous Napoléon en Haïti, puis réutilisées par l’armée française en Algérie avant leur industrialisation dans les chambres à gaz nazies.
Un film réalisé avant le 7 octobre
Pensé en 2014, le documentaire ne voit finalement le jour qu’en 2022 après une longue recherche de financements. Et surviennent les attaques du 7 octobre 2023 menées par le Hamas et d’autres groupes armés palestiniens dans le sud d’Israël, principalement contre les populations civiles, puis le génocide commis en riposte par Israël à l’égard des Palestien·nes de Gaza, dans un contexte marqué également par la poursuite de la colonisation et de l’annexion de territoires palestiniens, et un large basculement géopolitique.
Les difficultés de communication sont devenues immenses.
Avec le recul, Rokhaya Diallo doute qu’un tel projet aurait pu émerger dans le contexte actuel. « Les difficultés de communication sont devenues immenses entre les individus. En Palestine, le génocide se déroule sous nos yeux et je ne sais pas si nous aurions pu aborder ce sujet aussi sereinement sans parler de ce qui se passe aujourd’hui en même temps. » Cette fracture contemporaine traverse désormais la plupart des discussions autour des convergences politiques et mémorielles. Pour la journaliste, aucune convergence n’est possible sans la reconnaissance individuelle et collective des violences vécues, passées et présentes.
Sortir de l’accusation de « concurrence mémorielle »
Selon la réalisatrice, certaines histoires restent plus difficiles à intégrer dans les récits nationaux européens. « Les communautés se mettent rarement réellement en compétition. En revanche, cette idée de concurrence sert souvent à délégitimer certaines revendications considérées comme “communautaires”. La vraie question n’est pas de savoir qui souffre le plus, mais quelles mémoires ont réellement accès à la reconnaissance, à la réparation et à la place publique. Il devrait être question de soutien mutuel, pas de compétition. »
Il devrait être question de soutien mutuel, pas de compétition.
Rokhaya Diallo poursuit : « La colonisation et l’esclavage semblent lointains. Géographiquement, historiquement. Cela permet à beaucoup de dire : “Je n’ai rien à voir avec ça.” Pourtant, la colonisation française a duré jusqu’aux années 1970. » Pour elle, ces angles morts expliquent en partie les tensions actuelles autour des mémoires et des luttes antiracistes.
Elle cite également l’exemple des réactions politiques différentes face aux mobilisations contre l’antisémitisme et contre le racisme anti-Noir·es. « Quand je rappelle qu’il y avait des membres du gouvernement français présents à la marche contre l’antisémitisme du 12 novembre 2023 mais pas à celle contre le racisme organisée autour du maire Bally Bagayoko, un élu français subissant des attaques racistes à répétition, c’est un constat factuel. Cela ne signifie pas que je veux obtenir “la même chose” que les Juifs. Cela signifie simplement qu’il faudrait peut-être s’inspirer de ce qui a permis cette reconnaissance. »
La difficulté de tenir une parole complexe
Sur ces sujets, le discours ne peut pas être binaire ou simpliste.
Dans un contexte ultra-polarisé, cette volonté de nuance expose régulièrement Rokhaya Diallo aux critiques. « Il faut accepter la complexité. Sur ces sujets, le discours ne peut pas être binaire ou simpliste », affirme la journaliste. Pour elle, cette difficulté dit quelque chose de l’état du débat public contemporain : une tension permanente entre l’urgence politique, l’émotion collective et la nécessité de maintenir des espaces de dialogue. « Il y a plusieurs niveaux de conversation : les conversations qu’on peut avoir publiquement et celles qu’on doit peut-être avoir dans des espaces plus restreints. Mais ces conversations doivent avoir lieu. »
À travers ce film – qu’on peut penser comme une conversation – se dessine une exigence : refuser les hiérarchies de mémoire, rendre visibles les solidarités concrètes qui se construisent malgré les fractures.
Destins croisés, solidarités entre Juifs et Noirs aux États-Unis, de Rokhaya Diallo et David Rybojad (Fr. 2022, 52 min). Au moment d’écrire ces lignes, la diffusion du film, en particulier pour le public belge, n’est pas encore connue.