Un documentaire sur Samah Jabr, psychiatre palestinienne : la colonisation abîme aussi les esprits

Le film documentaire Derrière les fronts : résistance et résilience en Palestine, réalisé par la Française Alexandra Dols, traite de l’impact psychologique de l’occupation en Palestine. On y suit le quotidien de Samah Jabr, psychiatre psychothérapeute (sur les 22 que compte la Palestine) mais aussi auteure, qui rapporte dans ses chroniques les récits de ses patient·es et ses pensées sur son quotidien en terre occupée. Autour d’elle gravitent d’autres femmes et hommes, des résistant·es de Jérusalem, Naplouse ou Ramallah, qui racontent leurs actions pour déjouer les attaques psychologiques et idéologiques exercées à leur encontre. Une façon de redécouvrir ce conflit par le biais de l’intime et de voir comment la répression s’abat sur les territoires occupés comme sur les âmes. Nous avons rencontré Samah Jabr et Alexandra Dols lors de leur venue au Festival des Libertés en octobre dernier. Elles seront à Bruxelles ce 12 mars.

Samah Jabr dans son cabinet de consultation (D.R.).

Alexandra, comment s’est passée cette rencontre avec Samah Jabr ?

A.D. : « J’ai d’abord découvert ses textes. C’était en 2007, je travaillais à mon film sur les femmes dans la guerre d’Algérie. Je lisais Franz Fanon, psychiatre anticolonialiste. Pour moi, Samah se situait dans son héritage, de par sa volonté d’envisager la question coloniale à travers la santé mentale et les enjeux psychiatriques. Selon eux deux, il n’y a pas de décolonisation possible sans décolonisation des esprits.

Les textes de Samah Jabr m’ont accrochée. Ils allaient au-delà d’un tract. Ils racontent le quotidien d’une femme palestinienne qui partage les histoires de ses patients, de sa famille ; elle nous parle d’elle aussi. D’un seul coup, la situation palestinienne me semblait incarnée. J’ai eu envie d’aller en Palestine la rencontrer. »

Samah Jabr, ce lien entre psychologie et politique, vous le voyez et vivez au quotidien. Comment se manifeste-t-il chez les patient·es que vous rencontrez ?

S. J.  : « J’ai fait une partie de ma formation durant la deuxième Intifada et j’ai rencontré des enfants traumatisés qui venaient me parler d’insomnies et de somatisation après une nuit de bombardement. C’est un exemple pour vous montrer qu’il faut bien sûr tenir compte du contexte. Il impacte le diagnostic clinique. »

Est-ce que les patient·es qui viennent vous voir réalisent que leur souffrance est due à ce contexte ?

S.J. : « Non. Souvent, ils l’ignorent. Un patient arrive et me parle de palpitations ou de somatisation, il ne dit pas qu’il a été emprisonné et torturé. Si on ne fait pas parler les gens de cette expérience, on rate beaucoup de détails très importants et nécessaires pour le traitement de ces personnes. »

Vous donnez aussi des formations à d’autres travailleurs/euses de la santé…

S.J.  : « Oui, j’essaye de leur faire comprendre la différence entre maladie et souffrance sociale afin de ne pas « pathologiser » la souffrance sociale. Je donne souvent l’exemple d’une femme battue. Si je lui donne des médicaments antidépresseurs, c’est comme si je l’aidais à tolérer l’abus qu’elle subit. Il faut faire la différence et reconnaître la souffrance, le contexte. Et c’est ce contexte qu’on doit changer pour que cette femme aille mieux. C’est pareil pour les Palestiniens. Il ne faut pas les pathologiser : il faut reconnaître les souffrances sociales et psychiques engendrées par la situation politique et intervenir en tenant compte de cela. »

Alexandra Dols, comment rendre cela en film ?

A.D. : « J’ai fait le choix de ne pas filmer en hôpital psychiatrique. De plus, Samah n’aurait pas accepté. Je vois mon film comme un road-movie qui s’appuie sur des morceaux des chroniques. Il y a cette matière, que j’essaye non pas d’illustrer, mais de faire rentrer en connexion avec la réalité et les visages de la Palestine aujourd’hui. »

Le film est titré Résistance et résilience : quel sens, Samah, donnez-vous à la résilience palestinienne ?

S.J. : « Ce n’est pas rare de trouver en Palestine des individus résilients. Il existe aussi une résilience au sein de la communauté, qui bouge et évolue selon les époques et les situations politiques. C’est un processus dynamique. Ces résiliences palestiniennes sont ciblées de façon systématique par les Israéliens qui veulent mettre à mal cette cohésion sociale. Un exemple : un palestinien est tué. Sa famille prépare des funérailles pour ce jeune martyr. Mais Israël a congelé le corps pour empêcher de grandes funérailles et a finalement obligé la famille à enterrer le martyr dans un autre village.

Autre exemple : aux check-points, les Palestiniens sont compétitifs entre eux pour gagner des places dans la file. Le manque de justice sociale engendre une compétition. C’est une division au sein du peuple palestinien lui-même pour obtenir des droits et des ressources. Les politiques punissent la solidarité entre les Palestiniens et cassent la résilience collective.

On parle aussi beaucoup de Gaza, où il y a des beaux exemples de résilience. Comme dans tout contexte colonial, il y a parmi les colonisés des collaborateurs : à Gaza, les Palestiniens ont créé un système qui accorde l’amnistie aux collaborateurs qui ont décidé d’arrêter de collaborer. Tuer les collaborateurs aurait incité à la revanche, ils ont choisi la voie de la résilience. »

C’est le « sumud » dont vous parlez  dans vos textes ?

S.J. : « Le « sumud » est un mot de la littérature arabe, moins « glamour » que la résilience, qu’on utilise pour désigner les efforts collectifs et individuels du peuple pour affronter la réalité politique et coloniale de la Palestine. Le sumud, c’est de l’action. J’essaye de former les gens au sumud. À chacun de décider des moyens de résistance. La résistance, c’est un signe de santé. »

Samah, vos chroniques jalonnent tout le film. Est-ce que l’écriture est aussi une façon de vous libérer de cette colonisation de votre esprit, de résister ?

S.J. : « L’écriture me permet de retravailler l’expérience, c’est un outil d’organisation émotionnelle et d’organisation de la pensée. Quand je n’écris pas, je ne me sens pas bien. C’est aussi l’occasion pour moi de reprendre la capacité d’agir plutôt que d’être soumise et sans pouvoir devant tout ce qui se passe.

Enfin, j’ai aussi une responsabilité sociale de témoigner. En tant que psychiatre, je suis très proche de l’intimité des gens et j’entends des histoires très douloureuses. Je vois l’écriture comme un moyen de rendre de la dignité à ces personnes, mes patients, mes collègues ou les membres de ma famille. Les témoignages sont importants, car les bourreaux s’approprient la narration, racontent notre histoire à notre place. Écrire, se raconter, témoigner, c’est une résistance et une façon de rendre la dignité aux Palestiniens. »

Alexandra Dols, c’est cette résistance que vous avez voulu aussi montrer ?

A.D.  : « Si j’ai choisi la Palestine et Samah, c’est pour aller contre cette guerre idéologique qui prétend que la résistance, c’est fini, que les gens s’adaptent, qu’il faut mettre la politique de côté et rester neutre. C’est faux. Cette culture du sumud l’atteste. En tant que cinéaste, je voulais participer, contribuer au sumud palestinien. Samah peut m’accompagner lors de projections à l’étranger, mais d’autres intervenants du film ne peuvent pas quitter le territoire ou sont en prison. Le film veut faire sortir des voix emmurées. »

  • Le film sera projeté ce 12 mars à 20h au Cinéma Aventure (57 Galerie du centre, 1000 Bruxelles). La projection du film sera suivie d’un échange avec Alexandra Dols, productrice et réalisatrice du film et Samah Jabr, psychiatre, psychothérapeute et écrivaine. Khadija Senhadji, socio-anthropologue et militante décoloniale, animera l’échange en tentant de faire le lien avec les enjeux posés par la présence des populations issues des migrations postcoloniales au Nord. Co-organisé par Bruxelles Panthères, le Cinéma Aventure & le Mouvement Citoyen Palestine.
  • Les chroniques de Samah Jabr ont été publiées en 2018 dans l’ouvrage Derrière les fronts, éditions Premiers Matins.
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