SéOS, la prévention au bout de la ligne

Depuis 2021, SéOS, Service d’Écoute et d’Orientation Spécialisé, répond aux questions des personnes aux fantasmes sexuellement déviants. Marie-Hélène Plaëte, sa coordinatrice, et Bélinda Noé, écoutante, nous en parlent. Prendre en charge les (potentiels) agresseurs est une nécessité, selon ces professionnelles, aussi pour les victimes.
Propos recueillis par Véronique Lauren et Sabine Panet

© Candela Sierra pour axelle magazine

Psychologue et criminologue, Marie-Hélène Plaëte travaille pour l’Unité de Psychopathologie Légale (UPPL), centre de référence wallon de prise en charge des délinquants sexuels qui a initié, en 2021, le service de prévention SéOS. La psychologue Belinda Noé a quant à elle longtemps travaillé avec des victimes. Rencontre.

Pourquoi avoir créé SéOS ?

Marie-Hélène Plaëte : « Des personnes ont cherché de l’aide mais n’en ont pas trouvé ; les professionnels ne sont pas suffisamment formés et expérimentés, et reçoivent difficilement ce type de patients. L’idée était d’offrir un espace de parole anonyme pour faire le point sur leur situation et, le cas échéant, leur proposer une orientation vers un thérapeute spécialisé, qu’on supervise, à l’UPPL, et dont on connaît la compétence. L’objectif est d’éviter un passage à l’acte, même s’il n’est pas exclu d’avoir en ligne des gens déjà condamnés, ou qui sont passés à l’acte. »

À qui s’adresse ce service ?

M.-H.P. : « ‘Fantasmes sexuels déviants’, c’est large et compliqué à définir. A priori, on a le droit de fantasmer sur qui on veut, ça ne fait de mal à personne. Mais ces fantasmes sont susceptibles de générer de la souffrance, pour la personne elle-même ou pour autrui. Les questions des appelants peuvent être très diversifiées : fantasmes déviants pas seulement à l’égard des enfants, consentement, sexualité inadéquate, etc. Des situations qui posent question et font souffrir. Des proches appellent aussi. Il n’y a pas beaucoup de lieux où on peut parler de tout ça… »

Comment se déroule un appel ?

M.-H.P. : « On n’a pas de protocole. On sait ce qu’on ne fait pas : culpabilisation et rappel à la loi – sauf si une personne le demande. On fonctionne au cas par cas, partant de la demande de l’appelant, de ce qu’il attend, de sa situation, ses références, ses origines culturelles, et on va l’accompagner un bout de chemin. La toute grande majorité demande de l’aide. On travaille avec une approche humaniste, dans le respect des personnes telles qu’elles sont, ne se réduisant pas à l’acte commis. Même si ce n’est pas toujours évident. »

Bélinda Noé : « Il faut vraiment être costaud en tant que professionnel. On est toujours deux. C’est important, ce binôme, comme soutien, et garde-fou en cas de doute. »

Êtes-vous tenu·e au secret professionnel ?

M.-H.P. : « C’est fondamental qu’il y ait secret professionnel pour aller à la rencontre de ceux qui osent faire la démarche d’appeler. On a travaillé cette question avec un procureur. Le secret professionnel ne peut être levé que quand il y a danger à venir, imminent et pour un tiers identifié. Si c’est le cas, d’où on est, on va mettre tout en œuvre pour mettre ce tiers en sécurité ; aller dans le détail d’une mise en place concrète d’un rempart ; aller voir dans les ressources familiales, amicales ou professionnelles. On a obligation de porter assistance, mais pas de dénoncer. L’accompagnement à la dénonciation est d’ailleurs toujours extrêmement compliqué. Ça n’est pas exclu, mais pas un objectif en soi. Il y a aussi la victime, ce qu’elle souhaite faire, là où elle en est de son parcours… »

Et qu’en est-il des victimes ?

B.N. : « On sait que la probabilité d’abus par personne proche est très grande. Il y a des liens affectifs entre l’auteur et la victime, la famille autour. Travailler avec la victime mais ne pas pouvoir le faire avec l’auteur est une souffrance supplémentaire pour la victime. Qui n’arrête pas du jour au lendemain d’aimer son abuseur – père, frère… Il y a là quelque chose de très antagoniste en apparence mais de très présent : la demande des victimes ou des proches de voir l’auteur soigné. Ça peut paraître surprenant au départ, voire choquant. Soigner les victimes, c’est aussi soigner les auteurs : il y a une dynamique fondamentale entre l’approche des victimes et celle des auteurs, indissociables. »

Quel est l’intérêt d’un service tel que SéOS ?

M.-H.P. : « Les études scientifiques montrent que plus on va travailler les facteurs qui ont favorisé le passage à l’acte, plus on va agir sur la façon dont la personne se sent avec elle-même. Plus on va agir sur ses conditions de vie, sur son épanouissement sexuel au sens très large, plus on va diminuer les risques. Avec les appelants, on va travailler sur l’ensemble de la situation. Les études montrent que c’est ça qui fait baisser le taux de récidive : se réinsérer, retrouver une place dans la société. »

Est-ce que ce sont exclusivement des hommes qui appellent ?

M-H.P. : « À l’UPPL, on travaille avec environ 5 % de femmes : un certain nombre sont co-auteures, c’est-à-dire qu’elles commettent des actes avec leur partenaire, parfois sur sa sollicitation, mais pas seulement. On organise aussi des groupes de parole avec des adolescents condamnés. Il y a une grande méconnaissance, de la part des parents, de la sexualité de leurs enfants. Des adolescents sont surstimulés par la pornographie, alors qu’avec leurs pairs, ils en sont encore aux balbutiements – « J’embrasse sans la langue » –, mais ils vont tester avec la petite sœur, la demi-sœur, des positions sexuelles vues dans la pornographie. Les adultes ont une place à prendre dans le contrôle de la consommation de pornographie. Au niveau des ados, il manque vraiment quelque chose. »

B.N. : « Un des rôles de SéOS est de parler de consentement. On réalise que cette notion questionne. C’est important dans une société où le désir de l’homme a toujours été prioritaire. Nous pouvons aider à construire d’autres bases d’appréhension de comportements sexuels, d’autres représentations. »

Infos : www.seos.be, aussi pour des proches qui se poseraient des questions.

Prolongation réflexive…

Les professionnel·les de SéOS travaillent et analysent la violence des (potentiels) agresseurs à partir d’explications multifactorielles relevant principalement de leur trajectoire individuelle.

L’analyse féministe se base quant à elle sur une lecture systémique de la domination masculine. L’autrice Diane Lamoureux synthétise comme suit la pensée de la chercheuse italienne Patrizia Romito (développée dans son livre Un silence de mortes. La violence masculine occultée) : « Romito récuse toute explication psychologisante pour plutôt montrer que la violence masculine fait partie d’un système social de domination, le patriarcat, dans lequel « la violence est utilisée quand tous les autres moyens de conditionnement et de coercition s’avèrent insuffisants » […], et imprègne les rapports sociaux de sexe. » Les deux approches ne gagneraient-elles pas à s’articuler ?