Les séries : grande révolution pour petits écrans ?

De plus en plus de séries télévisées bousculent les stéréotypes de genre et montrent les violences sexuelles et sexistes. Grâce à la présence de femmes derrière la caméra, elles développent un regard féminin comme alternative au traditionnel male gaze. Un scénario de rêve, à nuancer quelque peu…

En Belgique, c’est du côté des webséries que se montre la diversité des modèles. "La théorie du Y", créée par Caroline Taillet et Martin Landmeters, raconte la découverte de la bisexualité par une jeune fille de 24 ans. © Édouard Outters

Vêtues de longues capes rouges et de coiffes blanches cachant leur visage, des activistes défilent pour défendre le droit à l’avortement dans les rues de Buenos Aires ou de Washington. Une tenue qui fait directement référence au costume de la série The Handmaid’s Tale (La servante écarlate), devenu un symbole de protestation féministe. Pour Cécile Goffard, chargée de projets chez Média Animation, « c’est là où la culture populaire prend tout son sens, quand elle permet d’appuyer les mouvements sociaux. On en arrive à utiliser les codes, à se réapproprier les modèles et figures. Toutes les personnes qui ont vu la série comprennent les enjeux. » Accessibles à tous et toutes, les séries qui inondent nos écrans peuvent donc diffuser des messages politiques, incarner un discours féministe contemporain.

Elisabeth Moss dans « The Handmaid’s Tale ». © Photographie de George Kraychyk / Hulu

Bien plus que le septième art, les séries jouent un rôle dans la représentation des sexualités, du genre, mais aussi des violences sexuelles et sexistes. Barbara Dupont, doctorante en communication à l’UCLouvain, travaille sur la question de la représentation des héroïnes dans les séries TV. Elle analyse : « C’est le média de l’intime, du personnel, consommé seul·e chez soi, qui est donc plus vite amené à traiter de sujets délicats. Le rapport aux personnages des séries est souvent plus profond, on a l’impression qu’on les connaît grâce aux épisodes et aux saisons sur le long terme. Cela laisse de la place à une certaine identification mais aussi à de la nuance. Dans une série, on peut autant traiter d’événements extraordinaires que de choses anodines, c’est un terreau fertile pour parler du trivial comme du crucial. »

Le syndrome de la Schtroumpfette

Le mouvement #MeToo est aussi passé par là, d’autant plus que l’affaire Weinstein a éclaté dans l’industrie du cinéma. Derrière la caméra, des showrunneuses renouvellent aujourd’hui les imaginaires et les formes de narration en contrechamp des représentations trop souvent stéréotypées. Depuis la pionnière Shonda Rhimes (Grey’s Anatomy, Scandal, How to Get Away With Murder, etc.), de nombreuses réalisatrices font apparaître des personnages et des sujets qui n’ont jamais été traités dans des séries pilotées par des hommes. Elles permettent de dépasser le « syndrome de la Schtroumpfette », c’est-à-dire la surreprésentation des protagonistes masculins dans la culture populaire. « Les séries télévisées ont souvent seulement des personnages masculins, une bande de garçons accompagnés d’une seule femme pour représenter le genre féminin, stéréotypée, qui existe uniquement dans sa relation aux garçons », explique Cécile Goffard.

Plus nombreux, les personnages féminins mis en scène dans les séries sont aussi plus diversifiés. Et les anti-héroïnes prennent enfin les premiers rôles, comme les filles un peu paumées et brisées de Fleabag et Glow. Pour Barbara Dupont, « au niveau de la création des personnages, il y a vraiment quelque chose de nouveau qui s’installe. Dans Undone, une série d’animation sur le deuil, l’héroïne est malentendante. Une des ados de Skam est voilée. Dans Orange Is the New Black et Euphoria, il y a des personnages transgenres joués par des personnes trans. Il s’agit de caractéristiques des personnages sans que cela fasse partie de l’intrigue. À l’inverse, les violences faites aux femmes restent trop souvent des « plot twist » [des rebondissements, NDLR], on attribue un trauma aux personnages féminins uniquement pour donner de la matière à l’histoire, pour mettre de l’intrigue gratuitement sans que ce soit nécessaire. Dans Unbelievable, le viol tisse toute l’histoire et il y a un vrai propos dessus. Ce n’est pas pour rien que la série a fait autant de bruit. »

« Female gaze » ou le regard féminin

Sans voyeurisme, Unbelievable nous montre comment le système policier et judiciaire traite les victimes de viol. Créée par Susannah Grant, la nouvelle série de Netflix tirée d’une histoire vraie s’attaque à la culture du viol en s’intéressant avant tout aux survivantes. Loin des interrogatoires testostéronés, on suit une enquête criminelle menée par un duo d’inspectrices sans caricature. Une sororité que l’on retrouvait déjà dans Big Little Lies où cinq mères de famille s’unissent pour combattre un mâle dominant. Adapté d’un best-seller de l’écrivaine australienne Liane Moriarty, la série a été développée par le tandem Nicole Kidman et Reese Witherspoon pour HBO. Elle démonte les rouages d’une tyrannie patriarcale en abordant les thèmes du viol et de la violence conjugale.

Sans voyeurisme, « Unbelievable » nous montre comment le système policier et judiciaire traite les victimes de viol.

Ces deux séries, avec d’autres comme 13 Reasons Why, Jessica Jones ou encore The Handmaid’s Tale, ont amorcé un dialogue autour des violences faites aux femmes. En racontant comment la parole des femmes est niée, ces séries aux vertus éducatives la refont circuler. Pour Cécile Goffard, « lorsqu’on n’est jamais représenté et qu’on voit enfin à l’écran ce qu’on vit réellement, on peut s’inspirer des modèles de référence proposés. En montrant qu’il y a différentes façons de réagir à un viol, ces séries nourrissent et élargissent nos manières de penser. »

D’autres modèles

En Belgique, c’est du côté des webséries que se montre la diversité des modèles. La théorie du Y, créée par Caroline Taillet et Martin Landmeters, raconte la découverte de la bisexualité par une jeune fille de 24 ans. Inspirées du vécu de l’autrice et réalisatrice, la pièce de théâtre puis la série ont suscité de nombreuses réactions. « On a eu beaucoup de témoignages, des gens qui nous remercient parce qu’ils ne se sentaient pas normaux. Ça m’a aidée à comprendre que si j’avais mis des années à réaliser que j’étais bi, c’est parce que je n’avais pas de références auxquelles m’identifier », raconte Caroline Taillet.

Affranchies d’un féminin idéalisé, de nouvelles séries comme Better Things, Workin’ Moms ou The Letdown (Super Mamans) portent un autre regard sur la maternité, l’avortement et sur les liens familiaux. Barbara Dupont y reconnaît une évolution : « Les personnages de mères font des dépressions nerveuses. Cela change du discours « you can have it all » [tu peux tout avoir, NDLR]. Maintenant on peut montrer que l’on n’est pas obligées de tout concilier. Et des personnages qui ne sont pas des mères commencent à exister aussi. » Des rôles décomplexés qui décomplexent et ouvrent au dialogue dans la vraie vie.

Prochain épisode ?

Si les séries anticipent et épousent les mouvements sociétaux, elles laissent encore certaines réalités hors-champ comme les violences raciales ou la sexualité des personnes queer. À l’exception de quelques séries comme Pose, Orange Is the New Black et Transparent qui mettent en scène des minorités discriminées, les personnages féminins restent majoritairement des femmes blanches, jeunes, minces, féminines et de classe moyenne ou aisée. Girls de Lena Dunham propose une autre représentation du corps, mais pour Barbara Dupont « même si on a beaucoup parlé de cette série, elle a été peu visionnée au final ! Elle n’est pas conventionnelle, presque personne ne la regarde, mais tout le monde la commente, c’est assez révélateur. Des séries excellentes comme Dietland qui raconte ce que vivent les femmes rondes ont été annulées face au manque d’audience. Pourtant le fait qu’elles existent est crucial. » Mais les séries restent des produits culturels qu’il faut vendre…

Si les séries épousent les mouvements sociétaux, elles laissent encore certaines réalités hors-champ comme les violences raciales ou la sexualité des personnes queer.

Roi des plateformes à la demande, Netflix a lancé une opération de séduction envers la jeunesse. La stratégie économique du géant américain ? Fragmenter le public et proposer à chaque abonné·e la série qui va lui parler, une révolution depuis l’époque des programmes de télévision qui devaient toucher le public le plus large possible. L’industrie des séries doit donc donner à son audimat ce qu’il veut voir, quitte à parfois aussi céder à un « feminism washing » par pur intérêt commercial. Car les chiffres sont là : aux États-Unis, on compte 31 % de femmes réalisatrices, tandis qu’en Belgique, elles ne dépassent pas la barre des 17 %. Même si les chaînes de télévision et les plateformes de streaming sont plus inclusives, qu’elles abordent des sujets féministes, elles doivent encore faire du chemin avant de donner le clap de fin au syndrome de la Schtroumpfette.

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