Après avoir posé les bases de notre projet (à découvrir dans la version papier d’axelle de mai-juin 2024), nous avons sélectionné sept pays : Espagne, Grèce, Italie, Monténégro, Pays-Bas, Pologne et Roumanie, en suivant des critères de diversité géographique, économique, culturelle, sociale, politique, mais aussi en veillant à une diversité de chronologie d’adhésion à l’UE – ou de négociations en cours, pour le Monténégro. Un exercice forcément contraignant.
Index et chiffres
Nous avons compilé des chiffres pour appréhender ces pays. Un indicateur transversal éclairant : celui dressé par l’Institut Européen pour l’Égalité de Genre (EIGE), qui établit régulièrement un « index de l’égalité de genre », indice composite rassemblant des dizaines d’informations sur la santé, les violences, l’emploi du temps, la représentation, l’économie, le niveau d’éducation… et l’intersection des inégalités.
L’index 2023 classe les Pays-Bas (77,9, pour un idéal de 100), l’Espagne (76,4) et la Belgique (76) au-dessus du niveau global de l’Union (70,2), les autres en deçà (Italie : 68,2 ; Pologne : 61,9 ; Grèce : 58 et Roumanie, dernière des 27 pays de l’Union : 56,1). Mais derrière les chiffres généraux, les détails sont aussi révélateurs. En matière d’emploi du temps par exemple – est-ce que les femmes passent plus de temps que les hommes à des tâches domestiques et parentales, versus leur temps social ou de loisirs ? –, la Roumanie (avec son score de 69,2) fait mieux que la moyenne de l’UE (68,5), au-dessus aussi de l’Italie, de la Grèce et… de la Belgique (à 64,7). De la nuance, de la complexité : indispensables pour appréhender la carte européenne des droits des femmes.
Car d’autres éléments quantitatifs donnent aussi de la matière aux instantanés que vous découvrirez en tournant ces pages. Saviez-vous par exemple que le salaire minimum mensuel, en Grèce, vient d’atteindre 830 euros brut ? Que le taux d’emploi des femmes en Italie n’est que de 52,2 % (le plus bas de l’Union – IStat, dernier trimestre 2023), et la situation est encore pire pour les femmes vivant dans le sud du pays – celui des hommes est à 70,9 % ? Que c’est en Pologne que l’accès à la contraception est le plus difficile en Europe ? Ou que l’écart de pension entre les femmes et les hommes est de 38,1 % aux Pays-Bas (Eurostat 2021) ?
Un tableau pas franchement joyeux, confirmé par le rapport de l’eurodéputée Katarina Barley (membre du Groupe de l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates), autrice d’une Situation des droits fondamentaux dans l’UE en 2022 et 2023. Elle y dresse le constat de droits menacés partout depuis la pandémie, et de dérives autoritaires qui limitent les droits des personnes, surtout des femmes.
Choisir les droits des femmes d’Europe
Nous nous sommes inspirées aussi de démarches innovantes. Dans La clause de l’Européenne la plus favorisée, publié en 2008 et réédité fin 2023 (éditions des femmes-Antoinette Fouque), l’avocate française Gisèle Halimi s’est demandé, avec d’autres femmes rassemblées dans l’association Choisir la cause des femmes, ce que les femmes pourraient gagner à la construction européenne. Les militantes ont comparé les lois nationales relatives aux droits des femmes dans tous les domaines de leur vie : droits sexuels et reproductifs, droit de la famille, lutte contre les violences patriarcales, indépendance économique des femmes, participation à la vie politique… Elles ont ensuite suivi un principe simple : revendiquer les lois nationales les plus favorables pour les étendre à toutes les femmes vivant sur le sol européen. L’an dernier, les membres de Choisir la cause des femmes sont reparties en tournée et ont composé le bouquet des meilleures lois pour les femmes, y compris migrantes, dans l’Union européenne. L’Espagne, en particulier, revient souvent comme modèle, notamment en matière de lutte contre les violences patriarcales. Une approche encore à perfectionner, comme nous le verrons à Pampelune, au Pays basque.
Liées par les luttes
Des sept pays visités ont émergé sept récits qui donnent corps – chair, visage, histoire – à des dizaines de femmes. Malmenées par des politiques niant leurs droits fondamentaux, par des mesures socioéconomiques délétères, par des lacunes législatives… Mais femmes résistantes. Elles font corps aussi, tant leurs histoires et leurs mobilisations résonnent entre elles, dialoguent, et tant, concrètement, elles bâtissent des solidarités au-delà des frontières nationales et européennes.
Leurs histoires dessinent une image de l’état des droits en Europe et composent un puzzle de luttes, surgissant dans tous les espaces – sur une place (en Roumanie), dans un guichet social (aux Pays-Bas), dans les locaux d’une association ou d’un refuge pour femmes (au Monténégro et en Pologne), autour d’une usine (en Grèce), dans un auditoire (en Italie) et dans la rue (en Espagne) ; luttes de terrain, et toujours collectives.
« Aujourd’hui, une chose est sûre, l’Europe ne se fera pas sans les femmes, mais de l’avenir des femmes peut naître celui de l’Europe », observait Gisèle Halimi dans La clause de l’Européenne la plus favorisée. Les femmes rencontrées ces six derniers mois nous ont confirmé dans toutes les langues, nous ont montré dans tous leurs gestes, qu’une Europe priorisant la réalisation de leurs droits, en particulier pour les plus marginalisées et discriminées, c’est une Europe meilleure pour tous·tes.