Sortir les conteuses des recoins de notre histoire

Dans les siècles passés, nombreuses sont les femmes à avoir écrit des contes. Nous avons tendu nos oreilles dans les interstices de l’histoire pour écouter ce que les conteuses du 17e siècle continuent à nous raconter sur notre société passée et présente.

CC Pierre-François Basan, domaine public, via Wikimedia Commons

Le conte a longtemps été considéré comme un genre « mineur et minable », explique à axelle Nadine Jasmin, docteure en littérature française. Au 17e et au 18e siècle, il a, peut-être parce qu’il intéressait moins les hommes, offert un écrin privilégié pour l’expression de l’imagination et de la créativité des femmes, à une époque où l’écriture féminine commence à s’installer dans le paysage littéraire. Cette période, qui constitue « un âge d’or » pour les contes, voit apparaître nombre de conteuses : on estime que deux tiers des contes écrits entre 1690 et 1709 en France l’ont été par des femmes.

Chasse aux trésors

L’une d’entre elles est particulièrement prolifique : Madame d’Aulnoy publie un quart de cette production (25 contes sur 104). Nadine Jasmin a participé  à la redécouverte des textes de cette autrice, qui a été aussi connue que Perrault, et puis oubliée. La spécialiste a notamment compilé ses contes pour permettre à un nouveau public de s’y plonger. « Je suis partie dans une grande chasse aux trésors pour retrouver ses textes, relate Nadine Jasmin. Je pense qu’il reste encore des contes méconnus, sur lesquels je ne suis pas retombée. La luxuriance de son écriture m’a frappée. Les contes de Perrault ou des frères Grimm sont très courts, certains font cinq pages. Madame d’Aulnoy butine à différentes sources, ses textes font jusqu’à 50 pages, avec des aspects romanesques, épiques ou même parodiques. C’est elle qui forge l’expression « conte de fées », qui passera à la postérité. »

Madame d’Aulnoy butine à différentes sources, ses textes font jusqu’à 50 pages, avec des aspects romanesques, épiques ou même parodiques. C’est elle qui forge l’expression « conte de fées », qui passera à la postérité.

Passionnée par les contes depuis son enfance, Nadine Jasmin s’est intéressée à Madame d’Aulnoy dès ses études, pour son mémoire de Master et pour sa thèse. Dans le milieu académique, elle a rencontré sur son chemin des échos modernes de ce que les conteuses de l’époque ont vécu. « Du mépris et du déni », résume-t-elle. « Je ne m’intéressais pas à la grande littérature du 17e siècle, qui faisait l’objet d’un presque monopole masculin, je ne parlais pas de Molière, ni de Lafontaine, ou Perrault. Je m’intéressais à une femme dans un petit genre littéraire. »

Une vaste et dense forêt

Elle insiste d’ailleurs sur le fait que Madame d’Aulnoy n’était que l’une d’entre elles. « Perrault est l’arbre qui cache la forêt des conteuses, une forêt vaste et dense. » Et de citer en exemple la comtesse de Murat, Marie-Jeanne L’Héritier de Villandon ou encore Catherine Bernard. « Dans le monde dont on parle, les femmes ne vont pas à l’école. Il n’y a que les femmes des couches privilégiées de la société qui ont accès à une éducation, très partielle. »

Dans le monde dont on parle, les femmes ne vont pas à l’école. Il n’y a que les femmes des couches privilégiées de la société qui ont accès à une éducation, très partielle.

Le conte est critiqué parce qu’il est affaire de femmes, synonyme d’histoires populaires et superficielles qu’on raconte aux enfants, « une partie de la population tout aussi méprisée que les femmes par l’élite intellectuelle », souligne Nadine Jasmin. Certains, visiblement inquiets, prennent même la plume, comme l’abbé de Villiers qui écrit dans Entretiens sur les contes de fées et sur quelques autres ouvrages du temps, pour servir de préservatif contre le mauvais goût (1699) : « Aucun philosophe et aucun habile homme n’a inventé ou composé des contes de fées. L’invention en est due à des nourrices ignorantes [sic]. »

 

Gravure de Simon Fokke (18e siècle) illustrant le conte de Madame d’Aulnoy Finette Cendron. Cette variante de Cendrillon a été publiée en 1698. CC Rijksmuseum, domaine public, via Wikimedia Commons

Quand les princesses sortaient déjà du château

Non seulement les contes sont écrits majoritairement par les femmes, mais elles créent des histoires mettant en avant des héroïnes actives. « Chez Madame d’Aulnoy notamment, les princesses ne restent pas dans la tour du château. Elles en sortent. Dans le conte L’Oiseau bleu, la situation est complètement renversée, c’est l’héroïne qui part chercher son prince charmant », analyse Nadine Jasmin. Déjà à cette époque, des histoires se réinventent pour donner à voir d’autres représentations, ce qui est toujours d’actualité, mais n’étonne pas la spécialiste : « Les contes, ce sont des variations infinies sur une même ossature qui nous vient de très loin. On peut s’en emparer pour modifier certaines choses, on peut faire endosser à une même histoire différents habits. C’est intrinsèque à la nature du conte, puisqu’il nous vient de la transmission orale qui implique une fluidité, liée à la personne qui raconte. Cette liberté, par exemple de féminiser, existe. Dans le conte merveilleux, le pacte de lecture est clair : cela commence par « Il était une fois ». Nous entrons dans un univers imaginaire, suspendez toutes vos croyances, ne prétendez pas au réalisme et amusez-vous ! »

Les contes, ce sont des variations infinies sur une même ossature qui nous vient de très loin.

L’oralité est toujours fortement présente au moment où Madame d’Aulnoy écrit ses textes. « On n’est plus dans une société basée uniquement sur l’oral, cependant, la lecture silencieuse comme on la connaît est quelque chose de très rare et étrange. Seule 10 % de la population sait lire et écrire. Les livres font l’objet d’une oralisation, c’est-à-dire qu’on va les lire à voix haute, dans un espace collectif, explique Nadine Jasmin. Cela se passe dans les salons littéraires, ces cercles mondains où les femmes sont les reines, à défaut de tirer les rênes politiques. Elles peuvent prendre la parole dans ces lieux, c’est une espèce de revanche symbolique. » Ces conteuses ont eu des vies privées passionnantes, à l’image de leurs histoires. « Madame d’Aulnoy s’enfuit après un complot pour tuer son vieux mari et devient espionne. Madame de Murat, de son côté, est lesbienne, ce qui dérange », conclut Nadine Jasmin.

Et aujourd’hui ?

Si les contes ont constitué un espace de liberté pour les femmes des 17e et 18e siècles, qu’en est-il aujourd’hui ? « Je suis arrivée dans l’univers du conte un peu par hasard, après une réorientation professionnelle, observe Kyung Wilputte, conteuse bruxelloise. Ce que j’aime, c’est que c’est moi, la conteuse, qui transmets l’histoire au public, et non un personnage que je jouerais, en tant que comédienne par exemple. Je m’intéresse fortement aux contes merveilleux traditionnels, et j’aime l’idée de m’inscrire dans cette tradition orale : par leur symbolique, ils ont un aspect universel, dans leur quête identitaire. En tant que femme adoptée en Belgique, les contes m’ont permis de trouver une légitimité, et de prendre la parole en public. Ce n’est pas un geste anodin de dire à un groupe : « Taisez-vous et écoutez-moi ». Pour moi, c’est un acte citoyen. On est responsable de ce qu’on transmet au public. »

Le secteur est composé majoritairement de travailleuses féminines en Belgique.  « Nous menons des réflexions sur cette question, notamment au niveau de la Fédération de conteurs professionnels, dont le nom est au masculin… », souligne Kyung Wilputte. Les contes n’ont donc pas fini de porter les voix des femmes et de tracer d’autres voies possibles.