« Et des terrils un arbre s’élèvera » : la photographe LaToya Ruby Frazier s’expose au Mac’s

Par N°198 / p. 32 • Avril 2017

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BelgiqueCulture

Une exposition exceptionnelle se tient au Mac’s du Grand-Hornu : la jeune artiste américaine LaToya Ruby Frazier y montre quelques-unes de ses œuvres les plus fortes et prolonge son questionnement sur la destruction sociale par un travail réalisé en résidence, à la rencontre des habitant·es du Borinage. Coup de poing époustouflant.

LaToya Ruby Frazier, Momme, de la série The Notion of Family, 2008. Courtesy Galerie Michel Rein, Paris-Bruxelles.

Écran vidéo : une jeune femme frotte, dans un geste et un bruit répétitifs, son jean sur le sol. LaToya Ruby Frazier réalise une performance devant une boutique éphémère de Levi’s. La marque américaine a choisi comme décor de sa dernière campagne de pub « le réalisme brutal » (sic) de Braddock, un quartier d’aciéries où a grandi l’artiste. Slogan général de la campagne : « Go forth » (Allez de l’avant). Et celui-ci, « Everybody’s work is equally important » (Le travail de chacun·e compte), placé sur des images mettant en scène travailleurs noirs et blancs. Cette publicité apparaît d’autant plus cynique que l’hôpital de Braddock, jugé trop peu rentable, venait d’être détruit, laissant 600 personnes au chômage et laissant la communauté, principalement noire et pauvre, sans soins de proximité.

Un art militant

L’archivage social et familial minutieux de la jeune femme, qui se revendique citoyenne plutôt qu’artiste, propulse l’art militant dans des dimensions infiniment riches de sens, d’émotions brutes, de va-et-vient déstabilisants entre l’économique, le social et l’intime : usure du jean, vêtement ouvrier, mythe américain, usure de la société industrielle, usure des institutions publiques, gens usés. La série Notion of Family replace la famille Frazier dans ce paysage fumant du monstre industriel qui fut un jour le poumon économique de la ville, mélange les photos de l’aciérie et celles, incroyablement bouleversantes, intimes, puissantes, de la grand-mère (vivante, soignante, morte, puis ce qu’il reste d’elle : une maison vide), de la mère et de LaToya Ruby Frazier elle-même.

LaToya Ruby Frazier, Grandma Ruby Smoking Pall Malls, de la série The Notion of Family, 2002. Courtesy Galerie Michel Rein, Paris-Bruxelles.

D’où est-ce que je viens ? Qui suis-je en tant que femme ? Que raconte le lieu dans lequel je vis ? Il y a de la colère sous les clichés qui mettent à nu, au propre comme au figuré, les ravages de la maladie, de la pauvreté, de l’obligation de survie. Il y a de la force et du courage, et beaucoup d’empathie, aussi, ce qui rend le travail de Frazier si touchant, si humain, si universel.

La seconde partie de l’exposition, grands formats noir et blanc, sur le même principe d’alternance de paysages industriels pris en vue aérienne et de portraits d’anciens mineurs, de leurs veuves ou leurs filles, prolonge de façon incroyable le travail réalisé à Braddock. Ici aussi, posées par l’artiste sous les visages et les corps, d’une écriture manuscrite un peu tremblée, les paroles, les témoignages révèlent toute leur fragile humanité.

LaToya Ruby Frazier, Flenu, Borinage, 11 octobre 2016, de la série Et des terrils un arbre s’élèvera, 2016-2017 © Collection MAC’s.

« Et des terrils un arbre s’élèvera », à voir jusqu’au 21 mai au Musée des Arts Contemporains du Grand-Hornu, 82 rue Sainte-Louise, à Hornu. Infos : www.mac-s.be. Entrée gratuite le premier dimanche du mois.

Pour aller plus loin

LaToya Ruby Frazier nous parle de son travail et des inégalités dans l’Amérique industrielle.

Lire aussi cette interview de LaToya Ruby Frazier parue dans L’Œil de la Photographie.

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