Une EVRAS féministe émancipatrice


Du 1er au 4 juillet 2024, l’ONG Le Monde selon les Femmes organisait à Bruxelles, à l’occasion de ses 30 ans d’existence, un colloque international sur la pédagogie féministe émancipatrice. axelle a participé à plusieurs ateliers et en a tiré une série de trois articles, à lire en exclusivité sur notre site, dont : « Quels apports de Paulo Freire et de bell hooks à une pédagogie féministe ? », en ligne.

« L’EVRAS, c’est la base ! » La phrase fuse lors de la mise en commun post-atelier. Elle résonne avec l’introduction de Noémie Kayaert, chargée de mission et responsable des formations au Monde selon les Femmes : « Du point de vue associatif et féministe, l’EVRAS n’est pas seulement destinée aux enfants de la primaire jusque la fin du secondaire, elle nous concerne tous et toutes tout au long de notre vie. »

Ceci posé, il faut, en Belgique francophone, faire le constat de la longue et difficile mise en place institutionnelle de cette formation, obligatoire depuis 2012 mais au cadre flou, reprécisé en septembre 2023 par l’Accord de Coopération EVRAS adopté par les trois Parlements francophones (budget : 48 millions d’euros). Tous·tes les élèves de la Fédération Wallonie-Bruxelles doivent recevoir au minimum 2 x 2 heures d’EVRAS (à 12 et 15 ans), dispensées le plus souvent par les services de Promotion de la Santé à l’École (PSE), centres PMS ou de planning familial, plus rarement par d’autres acteurs associatifs labellisés EVRAS jeunesse.

On se souvient de la levée de boucliers contre ce cadre législatif, l’opposition portant autant sur le caractère obligatoire de la formation (et la crainte du non-respect des orientations philosophiques des parents) que sur le contenu du référentiel établi à l’usage des animateurs/trices – attendu par ailleurs depuis au moins 20 ans. L’extrême droite s’est emparée du sujet et a répandu ses fake news. L’EVRAS continue à créer des tensions au sein du monde scolaire, côté parents, mais aussi chez des professionnel·les et certaines associations.

Pour l’heure, la coordinatrice termine son intro : « L’EVRAS recouvre un nombre incalculable de thématiques. Choisir lesquelles aborder pour ces 2 x 2 heures, c’est ouvrir la boîte de Pandore. » Pendant l’atelier, la réponse féministe se co-construit. Ses piliers ? Déconstruction des stéréotypes ; mise en lumière des inégalités ; prévention des violences ; sans oublier l’épanouissement.

Trop peu, beaucoup trop peu

« On ne peut pas tout régler en deux heures ; il s’agit de questionner… »

Montaine Kayaert, animatrice, a dispensé, notamment dans les écoles et toujours en co-animation, les deux modules de formation élaborés par Le Monde selon les Femmes. Elle en expose un volet destiné aux primaires : deux heures consacrées à la déconstruction des stéréotypes de genre par un jeu de cartes d’activités (adapté par âge), à placer dans des colonnes fille ou garçon. Cette session « permet d’ouvrir la discussion à partir des réactions des élèves et entre pair·es » ; partir des demandes et réactions des élèves, c’est le principe de toute animation EVRAS. Montaine reconnaît :  « On ne peut pas tout régler en deux heures ; il s’agit de questionner… »

Deuxième intervenante, Pauline Foschia, psychologue notamment en planning, explique : « En secondaire, on aborde les systèmes d’oppression, la contraception, la sexualité, l’amour, les injonctions, de quels corps on parle… » Troisième intervenante, Léa Silvestre travaille entre autres pour l’asbl im.pertinentes, mettant l’accent sur la déconstruction des stéréotypes racistes. Elle regrette : « Le cadre légal arrive, mais il ne correspond pas à notre réalité. Nous, nous donnons quatre fois deux heures. »

Ces « pauvres » 2 x 2 heures obligatoires qui soulèvent tellement de réticences ne sont qu’une amorce de réflexion sur les inégalités de genre – quand elles sont données par des personnes engagées. De plus, « les sessions obligatoires fixées à 12 et 15 ans ramènent l’éducation sexuelle sur le devant de la scène », remarque une participante, avec rappel en début de puberté de la possibilité de tomber enceinte, et celui vers 15 ans de la possibilité d’attraper des maladies sexuellement transmissibles. Au détriment des deux autres aspects de la formation tout aussi essentiels et corrélés : la vie affective et relationnelle.

Des contenus en évolution

Poursuivant son intervention, Montaine Kayaert résume le second volet de l’animation : le consentement. À partir des dessins de différentes situations, chaque élève entoure les gestes estimés « ok ». Une première mise en commun se base sur ce qu’il se passe dans l’image. Deuxième phase : qu’est-ce qui a provoqué cette situation ? Après contextualisation, les élèves peuvent revenir sur leur premier avis. La case représentant une petite fille donnant une gifle à un garçon est dans un premier temps estimée violente, explique Montaine, qui raconte avoir été bousculée dans ses propres convictions par la réaction d’une élève lors de la deuxième phase : « Si cette fille a été agressée, elle a le droit de se défendre ! »

Le oui n’est pas induit dans l’absence de refus.

À propos de la notion, devenue omniprésente, du consentement, une des participantes à l’atelier réagit : « On apprend à dire non, pas à dire oui. Ne pas dire non n’est pas la même chose que dire oui. Et le oui n’est pas induit dans l’absence de refus… » Les filles, socialisées à la douceur, au soin, à l’obéissance et sous pression « amoureuse », parfois cèdent plutôt que de réellement consentir, désirer. Certains travaux féministes (dont ceux de l’avocate américaine Catharine MacKinnon) pointent les limites de cette notion de consentement, voire le piège dans lequel il peut enfermer les femmes, notamment au point de vue judiciaire. Il faudra voir à l’usage si l’intégration, en 2022, de la notion dans le nouveau Code pénal belge en matière d’infractions sexuelles influe sur les jugements, et modifie les comportements.

Le consentement traverse tout le référentiel EVRAS. Si des collectifs et associations qui l’ont critiqué (comme l’association Innocence en danger ou la Ligue wallonne pour la santé mentale, et alimentant parfois les théories « anti-genre » avec des accents très conservateurs, les disqualifiant d’emblée aux yeux du camp dit « progressiste ») reconnaissent l’importance d’apprendre aux enfants et aux ados ce qu’est le consentement, elles estiment également qu’il faut leur rappeler que, jusqu’à un certain âge et dans certaines situations, ils n’ont pas, aux yeux de la loi, la capacité de consentir : il est donc interdit de poser certains actes sur eux, et entre eux, ce qui les protège. Étonnamment, le référentiel ne mentionne jamais le cadre légal, ni même son esprit.

Et toujours… l’importance de la formation

Traversant les interventions ressort le regret que le nouveau décret diminue en fait les heures d’EVRAS données. Et suite aux polémiques, les écoles n’osent plus. Les moyens sont insuffisants pour assurer le minimum dans toutes les écoles. Les lacunes seront, énonce le décret, compensées par un enseignement transversal dispensé par les professeur·es et instituteurs/trices tout au long du parcours scolaire. De l’avis général pendant l’atelier : ça ne se pratique pas dans les faits. Conclusion : l’EVRAS devrait intégrer la formation initiale des enseignant·es. Et des éducateurs/trices, ajoute Noémie Kayaert. La cour de récré est un microcosme où batailles de pouvoir et micro-agressions sont généralement réduites à de « biesses petits conflits » : ils résultent pourtant déjà des dynamiques de domination.

Le climat est assez anxiogène

« Souvent, les résistances viennent des institutions elles-mêmes », remarquent les intervenantes. Il faut désamorcer les craintes. Léa Silvestre : « Nous organisons systématiquement un atelier préparatoire avec l’école. On conseille de ne pas cacher l’animation aux parents, mais sans nécessairement donner une date, aussi pour notre propre sécurité : des écoles ont été brûlées. Le climat est assez anxiogène. » Pauline Foschia constate : « Il existe une crainte d’un lobby pro-LGBT qui mettrait des idées dans la tête et entraînerait des rapports plus précoces. Des études prouvent pourtant que plus tôt l’EVRAS est donnée, plus l’âge des premiers rapports sexuels augmente. »

Des idées pour répondre aux peurs des parents, il y en a. Exemple : un planning du nord de Bruxelles avait mis en place, avant intervention en classe, une séance à destination… des parents. Faute de moyens, l’idée ne se pérennisera sans doute pas. Pauline Foschia avance une autre explication aux réactions parentales. Elle soupçonne que des agresseurs craignent que leur enfant réalise ce qu’il ou elle subit ; « ce n’est pas rare ». Avantage d’une formation donnée par un planning : un suivi peut se mettre en place directement, avec la même personne à laquelle l’enfant s’est confié·e.

« Il fallait une réforme, synthétise Noémie Kayaert, pour établir un cadre moins dépendant des écoles », et « moins dépendant des animateurs/trices », ajoute Pauline Foschia. Cependant, le décret a eu pour effet de réduire le nombre d’heures données, et le référentiel, un ensemble de « bullet points » ne renseignant aucune méthodologie, aucun outil, reste à améliorer. Elle poursuit : « Il faut de l’EVRAS féministe parce que les conservateurs sont bien organisés. » Alors l’EVRAS féministe se fait parfois sous-marine, parce que le féminisme reste par certain·es considéré comme une idéologie et non pas envisagé comme une réalité tangible, matérielle de l’infériorisation des femmes et son cortège de conséquences délétères très concrètes.

Retrouvez ici les productions pédagogiques du Monde selon les Femmes pour la jeunesse et en particulier les modules d’animation EVRAS (en deux tomes) partant de méthodologies pensées par des organisations féministes.