Agnès Varda : « ‘Varda par Agnès’ est une façon pour moi de dire au revoir »

En février, Agnès Varda était l’invitée d’honneur du Festival du film de Berlin. La réalisatrice française (née à Ixelles en 1940) avait emmené dans ses bagages ce qui s’annonce comme son dernier film, Varda par Agnès, un documentaire en forme de leçon de cinéma dans lequel elle revient sur sa foisonnante filmographie. Le film sera diffusé ce 18 mars sur la chaîne de télévision franco-allemande Arte (il sera disponible en ligne pendant un mois). À cette occasion, nous publions quelques extraits de la conférence de presse qu’elle a donnée à Berlin le mois dernier.

Agnès Varda,photographie Julia Fabry © ciné-tamaris

« Non, non, je ne suis pas une légende, je suis encore en vie », proteste Agnès Varda quand elle est introduite en des termes élogieux, trop élogieux pour elle, au parterre de journalistes du monde entier réuni·es à Berlin. Sourire aux lèvres mais le ton ferme. À 90 ans, la sémillante réalisatrice à la coupe au bol bicolore n’a rien perdu de sa repartie. Invitée d’honneur de la 69e édition du festival de cinéma berlinois, qui lui a décerné une Berlinale Kamera, un prix prestigieux récompensant l’ensemble de sa carrière, la réalisatrice belge semble être venue pour faire ses adieux.

Son dernier – et sans doute ultime – documentaire, Varda par Agnès, est une rétrospective de sa vaste filmographie. Elle y raconte sa manière toute particulière de faire des films, le petit truc qui se cache derrière tel ou tel plan, son élan vers les autres, sa curiosité, les idées qu’elle défend. Lors de la conférence de presse qu’elle donne à l’issue de la première projection du film, elle annonce solennellement qu’elle ne donnera désormais plus d’interview, avant de répondre aux questions de la salle. Morceaux choisis.

Le film

« J’ai donné de nombreuses interviews et de nombreuses conférences. J’ai parlé de mes films et de moi partout dans le monde, dans les universités, les écoles de cinéma, les festivals, et même dans des petits ciné-clubs. Je me suis dit qu’il était temps de faire un film qui serait une conférence.

Le film a été tourné dans deux endroits : à Angers, au festival Premiers Plans, qui a mis à ma disposition un théâtre de bois et de velours rouge, et dans le jardin de la Fondation Cartier pour l’art contemporain, à Paris. Ces deux conférences couvrent mon travail au 20e et au 21e siècle. […] Ce film est une façon pour moi de dire au revoir, parce que j’en ai assez de parler de mes films et de mon travail. J’ai dit tout ce que j’avais à dire. Je vais donc arrêter de parler de moi et me préparer à partir. C’est bien de ralentir pour trouver une nécessaire paix intérieure. »

Agnès Varda à la cérémonie des Césars 2014. CC Georges Biard

Les gens

« Je suis fascinée par les gens. Les gens dans la rue. Les gens dans ma rue. Où que j’aille, que je voyage, où que je travaille, j’ai envie d’approcher les gens. Mais surtout ceux qui sont à la marge, les gens qui ne parlent pas d’eux. Comme vous le savez, j’ai fait des films sur les glaneurs, les squatters, les pêcheurs… Je trouve que les gens simples méritent qu’on s’intéresse à eux. Avec JR, avec qui j’ai tourné le documentaire Visages, Villages, on est allés à la rencontre des gens qui vivent à la campagne. Nous avons placardé sur les murs des villages les visages de personnes normales, parce que nous en avons marre de voir uniquement des stars, des mannequins et des belles filles vendre des parfums, des voitures… Nous préférons voir les visages de gens qui n’ont rien à vendre. »

Être réalisatrice

« Quand j’ai commencé à faire des films, il n’y avait que quelques réalisatrices : Jacqueline Audry, Yannick Bellon, Nicole Vedrès… Quand j’ai tourné mon premier film, La Pointe courte, ce qui m’importait, c’était de faire un film radical. Cela ne m’intéressait pas d’être une réalisatrice, même si j’étais heureuse et fière d’être une femme. Mon but était de faire un film qui soit différent, d’ouvrir des portes, de sortir de la narration, de ne pas raconter une histoire. »

La politique

« J’ai toujours été de gauche, mais je n’ai jamais été membre d’un parti politique. Je n’ai jamais vraiment fait de politique dans mes films, mais l’esprit de mes films est de prendre soin des gens. Je reste du côté des travailleurs, des femmes. Et, comme vous le savez, je suis une joyeuse féministe. Je n’ai jamais cessé de l’être. »

La curiosité

« Rester curieuse m’a sauvée. Si vous êtes curieux, vous avez toujours quelque chose à voir, à découvrir. Je me souviens d’une phrase du communiste italien Antonio Gramsci : « Le pessimisme de la connaissance n’empêche pas l’optimisme de la volonté ». »

L’argent

« Pour être honnête, mes films n’ont jamais rapporté d’argent. Il n’y a qu’un film qui a marché, c’est Sans toit ni loi. Mais mes films sont connus à travers le monde. Et je suis très fière qu’au Brésil, en Corée ou ailleurs, il y ait toujours quelques personnes qui connaissent mes films. Cela m’aide à croire que ça en valait la peine. Cela me fait du bien d’être comprise, suivie, d’avoir quelques groupies et quelques amis, parce qu’un artiste a besoin de soutien. Y compris de son équipe. Même si, parfois, c’est fatigant de travailler avec moi, c’est important qu’ils sachent que c’est important pour moi ! Je suis reconnaissante vis-à-vis de toutes celles et ceux qui m’ont aidée à faire des films, et à survivre un peu plus. »

Les femmes et le cinéma

« C’est très important que les femmes investissent tous les métiers du cinéma : pas seulement qu’il y ait de plus en plus de réalisatrices, mais aussi des cheffes opératrices, des mixeuses, des monteuses son. Il y a beaucoup de femmes talentueuses. Et il faut que les femmes soient représentées dans les comités de sélection des festivals. […] Cela ne vaut bien sûr pas que pour le cinéma, mais pour tous les domaines et tous les niveaux, dans les usines, dans les bureaux… »

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