La route selon Catherine Poulain : vitale, comme le roulis des vagues

Elle est l’une des plumes les plus singulières de la littérature d’aujourd’hui. Catherine Poulain, voyageuse totale et écrivaine libre, a parlé avec nous de la route : vitale, comme le mouvement, comme le roulis des vagues, comme la cime dansante des sapins, comme l’horizon qui s’embrase. (Propos recueillis par Manon Legrand et Sabine Panet)

CC Dave Herring / Unsplash

Elle est essoufflée : elle était au jardin lorsque notre coup de téléphone l’a cueillie. Catherine Poulain retrouve rapidement, au fil de notre discussion, le chemin de sa pensée. Sa voix au timbre de porcelaine est l’une des plus originales de notre époque, mais n’a pourtant rien de strictement contemporain. Ses récits n’ont pas d’âge : leur intensité et leur beauté les libèrent des contingences.

Dans Le Grand Marin (voir axelle n° 188), Lili embarque en Alaska à la pêche aux poissons, dans un monde rugueux comme une amarre entre la terre et la mer. Dans Le Cœur blanc (axelle n° 215-216), Rosalinde vagabonde de récolte en récolte, asperges, lavandes, abricots, olives. Femmes saisonnières dans des univers d’hommes, tour à tour s’enracinant et s’arrachant à des paysages splendides et désolés, elles sont des louves solitaires, qui jamais ne s’arrêtent.

Catherine Poulain écrit le voyage ; elle le vit, aussi. Elle a parcouru les routes des mers et celles des grands territoires, avec une liberté sans concession et surtout dans un immense désir. Toujours prête à s’extraire de ce jardin pour repartir, sac de couchage au dos, arpenter le monde, dormir dans les fossés et surtout ne pas savoir de quoi sera faite la route du lendemain.

Catherine Poulain ©Maurice Rougement/Opale/Leemage

Toutes vos héroïnes sont des femmes sur la route. Comment l’expliquer ?

« J’ai toujours été fascinée par l’errance, et j’ai été moi-même sur les routes une grande partie de ma vie. L’errance implique une recherche, elle ne signifie pas qu’on a tout abandonné. On recherche autre chose, quelque chose de mieux. On cherche parfois à se sauver soi-même… ou à sauver son âme. Dans certains cas, l’errance est indispensable, pour les réfugiés. Mais il y a aussi une errance plus légère, qui fait place au lâcher-prise, à l’incertitude. Certains parleront de fuite. On m’a souvent dit que Lili, personnage du Grand Marin, fuyait… Mais selon moi, on ne fuit pas, on « va vers », pour rester debout. Jeune adolescente, je pensais déjà que la recherche de vérité s’apparentait au mouvement, et qu’il ne fallait jamais s’enfermer. »

La route ou la mer peuvent-elles constituer des maisons ?

« Notre maison doit être notre propre carcasse. J’ai toujours rêvé d’avoir un sac de couchage très chaud, résistant par tous les temps. Une maison transportable, qui ne m’enferme pas dans un confort « trop confortable », qui me permette d’être toujours en mouvement. »

J’ai rencontré tellement de personnes sur les routes. J’avais l’impression d’une extension de mon être.

N’est-ce pas difficile de prendre la route ?

« Il faut toujours se faire violence pour prendre la route. Je me rappelle un jour de fin d’hiver, au Québec, j’ai levé la tête et découvert les outardes qui revenaient de leur migration. Je me suis dit : « À mon tour de partir, je vais dans l’Ouest ». Comme les outardes : partir, revenir, suivre le mouvement. Ceux qui s’en sortent sont ceux qui s’en vont, toujours. Je le raconte dans Le Cœur blanc, à travers les travailleurs saisonniers. Ceux qui ne partent pas sont engloutis. Il faut pouvoir s’arracher, pour ne pas se laisser aller. Et pour pouvoir se retrouver… La liberté, c’est aussi apprendre à tout refaire à chaque instant. Se retrouver sans argent, repartir à zéro. Avoir peur le soir, mais recommencer le lendemain, plus vivante que jamais. Ce recommencement est dynamique et nous apprend que rien n’est jamais acquis. Il faut en tout cas en baver pour atteindre ce sentiment, dans cette quête vers « l’inaccessible étoile »… »

Ces dernières années, vous êtes plus sédentaire… Gardez-vous l’envie de prendre la route ?

« Je suis devenue sédentaire par la force des choses, suite à l’écriture de mes livres. Mais mon âme est toujours nomade. J’éprouve un grand manque… Le manque du mouvement, de la route, de l’espace et des découvertes. Lorsque j’y pense trop, c’est assez déprimant. Je crois qu’il est aussi bon de s’arrêter de temps en temps, mais je me dis toujours qu’un jour je repartirai. Je n’ai pas dit mon dernier mot. On n’est jamais fini tant qu’on est vivant. Anita Conti [océanographe française, marin, pêcheuse et romancière, ndlr] disait : « Choisir, c’est sacrifier quelque chose. Alors, l’Océan, les livres… Tour à tour, j’ouvre des tiroirs. L’important c’est de ne pas penser à soi, de ne jamais revenir vers soi, d’avoir un but au-delà de soi-même ». »

Mais comment vivre en dehors de soi ?

« Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas penser à soi, mais qu’il est nécessaire de sortir de soi pour découvrir le monde. J’ai rencontré tellement de personnes sur les routes. J’avais l’impression d’une extension de mon être. Alors oui, j’aurais pu rester chez moi, rencontrer quelqu’un, avoir des enfants. Mais en voyageant, je m’emplissais de plus en plus de choses. Mon centre n’était plus en moi, il se nichait dans l’action. Je n’avais plus besoin de murs sécurisants. »

Pensez-vous qu’on soit plus forte ou plus vulnérable sur la route ?

« Ça dépend des instants. Parfois, on se dit : à quoi bon, je cours après quelque chose qui n’existe pas… Quand on est sur la route, le prix à payer peut être de mourir au bord du chemin. Il y a aussi des instants fulgurants de grande liberté, où l’on a l’impression de faire partie d’une grande fresque, d’un grand livre, le livre du monde. »

J’ai toujours été fascinée par l’errance, et j’ai été moi-même sur les routes une grande partie de ma vie. L’errance implique une recherche, elle ne signifie pas qu’on a tout abandonné.

 

Faut-il une destination ?

« Sans destination, on est perdu. J’ai cru pendant longtemps que je pouvais voyager légère, être juste une âme. Mais l’errance totale vous tue… Je me suis donc dit qu’il fallait que je trouve une direction, même un prétexte. D’où cette phrase du Grand Marin : « Il faudrait toujours être en route pour l’Alaska mais y arriver, à quoi bon… »

Une année, j’ai fait tous les États-Unis en stop, sans destination. J’étais prise dans une espèce de course qui m’aurait tuée si je n’avais pas rencontré l’océan. J’étais traversée d’une fièvre sur laquelle je n’avais aucune prise et qui aurait pu me tuer. Je ne peux pas expliquer cette course mortifère, j’aimerais écrire un livre pour la raconter. »

La mer est-elle différente de la route ?

« Totalement. Quand je suis en mer, je travaille. Il y a donc une discipline sans laquelle on ne peut pas avancer, on ne peut pas être en sécurité. Pour survivre, écrasée par les tensions morales engendrées par la rudesse du métier et la promiscuité de l’équipage, on doit trouver la liberté à l’intérieur de soi. »

Points 2018, 375 p., 9 eur.

La mer présente donc le paradoxe d’être un espace infini mais aussi confiné…

« On est confiné, en effet, par la mer, mais aussi par le ciel, qui agit comme une cloche. Et ce n’est pas la seule cloche. La deuxième cloche est le bateau, la troisième est l’équipe et la quatrième cloche est nous-même. On avance toujours avec sa propre cage. Mais j’ai trouvé en mer l’unité face aux éléments, on est dans le grand tout, dans le grand souffle. Le bateau nous apparaît comme un ventre et le moteur un cœur qui bat tellement fort – qui m’endormait comme un bébé. Enfin, on forme une communauté humaine qui peut, quand on est épuisé, ne former qu’un. »

Se sent-on donc particulièrement proche de la nature quand on parcourt les routes ?

« Ça dépend des régions. J’ai dormi dans des entrepôts et en pleine nature. Quand je suis dans la nature, quand j’en fais partie, je me sens à ma place. J’ai un sommeil vivant. »

Existe-t-il selon vous une spécificité à être une femme sur la route ?

Points 2019, 240 p., 8 eur.

« Ça peut être très dangereux. On m’a dit, très jeune, de ne pas faire d’auto-stop, mais ça ne m’a jamais arrêtée. Évidemment, j’ai eu des mauvaises expériences à force d’en faire, puisque c’est toujours le plus fort qui gagne, dans la loi de la nature. Il faut donc apprendre à trouver de la force en soi, à être rusée, agile, rapide. Il faut aussi passer par le risque pour atteindre autre chose. Des hommes ont aussi eu des mauvaises expériences en stop. J’avais parfois peur des hommes, mais certains – partageant ces expériences douloureuses – étaient aussi des frères… »

Il faut donc élaborer des stratégies…

« On m’a traitée d’inconsciente. Mais nos faiblesses peuvent se transformer en forces. J’ai aussi rencontré pas mal de personnes qui voulaient me protéger. Cela me fait penser aux reporters de guerre, qui racontent qu’il est parfois plus facile d’être une femme qu’un homme, parce qu’on prend les femmes pour des êtres plus inoffensifs, mais aussi parce qu’elles ont un accès plus facile aux autres femmes. »

Si vous deviez prendre la route demain, choisiriez-vous la mer ou la terre ?

« Prendre la terre pour rejoindre la mer, avec mon gros chien. Marcher longtemps jusqu’à l’océan, et puis on verra. Je préfère ne pas y penser. »

 

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