Yvonne Nèvejean, une résistante à l’histoire oubliée

En Belgique, durant la Seconde Guerre mondiale, sous l’occupation allemande, le destin de 3 000 à 4 000 enfants juifs/ves fut un jour lié à celui d’Yvonne Nèvejean, première femme à la tête de l’ONE. Dans son livre, l’historienne Romane Carmon retrace le sauvetage d’enfants mené par Yvonne Nèvejean, épaulée par un réseau constitué principalement de femmes.

Enfants du home d’Aische-en-Refail. En 1944, l’Association des Juifs en Belgique est responsable de sept homes d’enfants, dont celui d’Aische-en-Refail (près de Namur). Photo extraite de l’ouvrage de Romane Carmon, Yvonne Nèvejean. Sauver les enfants (Racine 2025). © Fonds Marie Albert — Musée juif de Belgique

En 1940, Yvonne Nèvejean prit la tête d’une des plus grandes institutions belges de l’époque — la principale organisation destinée au bien-être des enfants : l’ONE, l’Œuvre Nationale de l’Enfance (que l’on connaît aujourd’hui sous le nom d’Office de la Naissance et de l’Enfance), supervisant un réseau de foyers pour enfants en difficulté. Elle exerça son poste dans le contexte de l’occupation de la Belgique par l’Allemagne nazie. Après la promulgation de lois discriminantes et les persécutions contre la population juive, plus de 30 000 Juifs/ves résidant en Belgique et dans le nord de la France furent déporté·es, essentiellement vers Auschwitz, entre août 1942 et juillet 1944.

Je n’arrivais pas à croire que je n’avais jamais encore croisé son nom quelque part.

Yvonne Nèvejean contribua à sauver des milliers d’enfants de la Shoah en partageant son carnet d’adresses de confiance, en récoltant des fonds, en mettant à disposition du personnel pour les cacher. Mais son nom est tombé dans l’oubli, comme celui de nombreuses femmes actives au sein de la Résistance. Romane Carmon le déplore : « Une seule rue porte son nom ! », à Laeken. L’historienne nous explique qu’elle-même a découvert « par hasard » l’histoire d’Yvonne Nèvejean : « Sur Instagram, je suis tombée sur le post d’une amie au sujet de son arrière-grand-mère qui aurait sauvé 3 000 à 4 000 enfants juifs. Je n’arrivais pas à croire que je n’avais jamais encore croisé son nom quelque part. »

Racine 2025, 224 p., 24,95 eur.

« Plaque tournante de l’enfance cachée »

Depuis les hautes instances de l’ONE et dans le dos de sa hiérarchie, Yvonne Nèvejean se procurait de faux papiers, des timbres de ravitaillement, de l’argent, et contribuait à un vaste réseau de sauveurs — surtout des sauveuses — d’enfants juifs/ves. Les « convoyeuses », par exemple, étaient chargées d’accompagner les enfants jusqu’à leur cachette. Les « infirmières-visiteuses » se rendaient chez les enfants juifs/ves, privé·es des services habituels de l’ONE, pour leur apporter des soins. Les « payeuses » se chargeaient de régler la pension des enfants placé·es dans des familles ou dans des institutions.

Dans l’ombre, elle gonflait les listes.

En parallèle, Yvonne Nèvejean a soutenu légalement les établissements créés par l’Association des Juifs en Belgique (AJB, née sur ordonnance des occupants) visant à rassembler les enfants esseulé·es, dont les parents avaient été déporté·es ou étaient en cavale. Dans le cadre de ses attributions, Yvonne Nèvejean les plaça sur la liste des institutions agréées par l’ONE. De cette manière, les homes de l’AJB purent recevoir suffisamment de subsides, vivres, vêtements. Dans l’ombre, elle gonflait les listes des bénéficiaires de ces foyers afin que le surplus de subsides soit reversé aux enfants caché·es…

Yvonne Nèvejean était, décrit Romane Carmon, « la plaque tournante de l’enfance cachée » aux côtés du Comité de Défense des Juifs (CDJ), une organisation créée en 1942 et qui coopéra avec Yvonne Nèvejean afin de trouver des lieux d’hébergement pour sauver les enfants juifs/ves. Mais beaucoup des actions d’Yvonne Nèvejean resteront inconnues. Au sein même de sa propre famille, on ne connaît pas toute son histoire, explique Romane Carmon.

Pour l’historienne, une démarche féministe

Dans son ouvrage, Romane Carmon cite Maurice Heiber, responsable de la section enfance de l’AJB et de la section enfance au CDJ (agent double). Il dit, à propos de la section enfance du CDJ : « Le courage déployé par les membres de la section enfance ne fut pas spectaculaire. Il ne revêtit pas l’éclat des actes héroïques des combattants armés. Cependant, ils restèrent mobilisés pendant toute la période de l’Occupation, c’est-à-dire quatre ans, sous une tension permanente, accomplissant leur petite besogne quotidienne et fastidieuse. Il fallait pourtant le faire, tout ce travail sans éclat, celui de tous les jours qui réclame une mobilisation constante et qui s’accomplit dans l’ombre de la clandestinité avec le harassement du toujours recommencer. »

L’histoire d’Yvonne Nèvejean constitue ainsi pour la chercheuse un enjeu féministe : « Je conscientise de plus en plus l’angle féministe de mon livre. Yvonne Nèvejean était-elle féministe ? Je dirais que oui et non. D’abord, rappelons que le féminisme d’aujourd’hui n’est pas celui d’il y a 80-90 ans. On se laisserait d’abord tenter par un “oui”, car son parcours en tant que tel est inspirant : directrice de la plus grande structure dédiée à l’enfance, alors que très peu de postes de direction étaient occupés par des femmes.

En outre, son statut de femme célibataire sans charge familiale jusqu’à 47 ans a sans doute joué un rôle. Dans sa thèse de fin d’études d’assistante sociale à l’École centrale de service social de Bruxelles, Yvonne Nèvejean défend l’importance du travail comme un droit inaliénable de l’être humain. C’est-à-dire… y compris les femmes. Cependant, elle rappelle aussi la nécessité absolue d’exercer une occupation “de son sexe”… On n’est pas vraiment sur une égalité universelle, comme le défendaient des féministes belges de son époque. Rappelons aussi qu’Yvonne Nèvejean reste sa vie durant au service et à la tête d’une institution qui ne défend pas nécessairement l’émancipation de la femme, mais met plutôt en avant son rôle de mère. »

Par les risques qui pesaient sur ces femmes, bien sûr, elles étaient résistantes.

L’objectif de Romane Carmon est plutôt de « tourner le projecteur sur une femme qui n’a pas voulu se mettre elle-même en lumière — une tendance plutôt liée à l’éducation des femmes. Quand Yvonne Nèvejean parle du sauvetage des enfants juifs pendant la guerre, elle ne parle pas de résistance, mais comme d’une espèce d’activité “en plus” de sa profession, qui allait de soi. Tout comme Andrée Geulen, qui sauva des milliers d’enfants juifs. E professeure, elle considérait avoir fait ce qu’elle avait toujours fait : s’occuper des enfants. Par les risques qui pesaient sur ces femmes, bien sûr, elles étaient résistantes. »

Peu d’entre elles, explique Romane Carmon, ont demandé après la guerre d’être reconnues comme telles. Parce qu’elles estimaient « n’avoir fait que leur métier », avoir simplement « aidé la Résistance », ou encore parce que la reconnaissance du chef de famille suffisait pour le couple. Cela a eu pour conséquence de les rendre très invisibles dans les archives. Tout comme Yvonne Nèvejean, « les femmes qui se sont consacrées à des missions dans le cadre de leurs assignations habituelles disaient qu’elles avaient “aidé les résistants” ». Pourtant, « l’égalité dans la répression » justifiait le fait de se reconnaître comme résistantes.

Des récits d’arrestations, de tortures, d’humiliations, d’assassinats de résistantes, on peut en trouver à condition qu’on les cherche. Romane Carmon cite notamment le travail de Claire Pahaut, historienne, qui a répertorié 2.250 femmes belges et étrangères arrêtées sur le sol belge par les nazis et déportées dans le camp pour femmes de Ravensbrück entre 1939 et 1945.

Des questions en suspens

Certaines questions planent encore dans la tête de Romane Carmon au sujet d’Yvonne Nèvejean. « J’aurais aimé l’interroger sur l’Occupation à travers son regard de femme aux commandes d’un organisme d’une telle ampleur, identifier un avis personnel et critique sur l’attitude de l’ONE et le modèle qu’elle défendait à l’époque ; en savoir plus aussi sur son vécu personnel, elle qui était l’interlocutrice principale de l’occupant pour l’ONE. »

Autre événement qui restera mystérieux : « Un journaliste a raconté, il y a quelques années, avoir recueilli des informations sur Yvonne Nèvejean de la part de son fils adoptif. Celui-ci raconte qu’elle aurait bel et bien été interrogée par la Gestapo. Au bout d’un temps, elle aurait lancé à ses interrogateurs que s’ils continuaient à l’assommer ainsi de questions, elle se jetterait par la fenêtre. Lorsque, dans une interview d’après-guerre, on lui demande de revenir sur cet événement, elle répond que ce ne sont que des détails”, qu’elle ne peut pas “se souvenir exactement ».

Il manque une pièce du puzzle et je l’assume dans mon livre.

Romane Carmon déplore : « On ne peut pas être certaines à 100 % de l’impact qu’ont pu avoir ses relations avec des Allemands, ce que je regrette, évidemment. » L’historienne fait référence à une photo d’Yvonne Nèvejean entourée de Nazis, prise à un congrès international de l’enfance et ressortie bien plus tard dans la presse. « Les relations qu’elle a eues avec des Allemands avant-guerre, dans le cadre de ses fonctions, auraient pu jouer en sa faveur pendant l’Occupation. Mais on n’a jamais pu clairement le prouver. On peut le supposer. Il manque une pièce du puzzle et je l’assume dans mon livre. C’est aussi ça, la recherche. »

Dans tout son travail, Romane Carmon tente, à sa manière, de rebattre les cartes souvent « fermées » du milieu de la recherche en histoire. « Avec ce livre, je voulais visibiliser une personne tombée dans l’oubli et donner une image des femmes dans la Résistance différente de nos représentations habituelles. Pourquoi pas, aussi, faire émerger des initiatives au niveau de la mémoire dans l’espace public. » À son tour, l’historienne réalise une œuvre peut-être moins spectaculaire que les récits de batailles militaires, mais vitale pour l’humanité.