L’amour entre femmes : livres choisis

La littérature mettant en scène des relations intimes entre femmes est souvent absente des rayons des librairies et bibliothèques traditionnelles. Pourtant, elle existe, et elle se porte bien : partons à la découverte de textes de femmes qui écrivent sur les désirs et les corps féminins.

CC Philippe Leroyer

La plupart des ouvrages que nous mettons en lumière dans l’article ont été recommandés par la librairie indépendante bruxelloise TuliTu, qui propose une riche sélection de littérature gay, lesbienne et queer. La bibliothèque Léonie Lafontaine, de l’Université des Femmes, possède également une belle collection de livres dans ce domaine.

Cavalcade amoureuse

« Dans mon corps rôde le désir, tu m’enveloppes et bientôt entres en moi. Tu soupires, le sexe en nage, électrique, les orgasmes scandent notre cercle magique. Ta chair se déchire sous mes doigts. Je reconnais ce regard doux planté dans mes yeux, l’envie de jouir sous ma langue ouverte aux pores secrets de ta peau. Comme une aveugle, à la recherche d’une trace invisible, un sillon, un grain de beauté, je caresse du bout des doigts une jeune cicatrice. Les souffles saturent l’espace sonore. À la lumière des réverbères qui éclairent la chambre noire, on découvre la jouissance, bientôt la souffrance. Nous avons dix-neuf ans, Paola et moi. »

Folio 2016. 224 p., 7,20 eur.

Après l’amour, premier roman de la Française Agnès Vannouvong, écrivaine et professeure en études de genre à Genève, raconte une rupture amoureuse douloureuse. Pour oublier Paola, la narratrice enchaîne les amantes jusqu’à la rencontre d’Héloïse, tellement belle quand elle sourit que la narratrice en a « mal au sexe ». Dans cette cavalcade amoureuse, célébration de la fulgurance du désir féminin, la narratrice souffre et pleure autant qu’elle jouit, et se lance impétueusement dans l’exploration du corps des femmes qu’elle rencontre.

Dans le secret

Le désir charnel occupe aussi de nombreuses pages d’Amours, de la Française Léonor de Récondo. C’est l’histoire de deux femmes, Victoire et Céleste, une épouse malheureuse et une bonne exploitée et abusée par l’époux. Quand Céleste tombe enceinte d’Anselme, Victoire adopte l’enfant pour sauver la réputation de son couple bourgeois. Peu à peu, cet enfant va  devenir un prétexte aux rencontres nocturnes des deux femmes. « Chaque soir, elles s’animent sans relâche, sans peur. Leurs corps, après des années d’inexistence, s’étirent et se déploient. Elles vibrent ensemble dans un unisson qui les mène au bout d’elles-mêmes, dans un lieu si profond qu’elles s’y perdent chaque soir, et s’y retrouvent sans cesse. »

Éditions Points 2016. 216 p., 7 eur.

La tension sexuelle se dessine en creux dans cette chambre sous les combles. L’amour et la sensualité entre les deux femmes les libèrent des corsets moraux qui les emprisonnent. « En pénétrant Céleste, Victoire laisse entrer à sa suite, le temps, les nuits et les jours, le cortège de l’éternité. Les deux femmes plongent l’une en l’autre, éberluées d’aimer. Ce lien qui unit maintenant leurs corps brise en un instant l’interdit de leur amour et des conventions sociales. Toutes ces épaisseurs inutiles, qui, lorsqu’elles sont nues, restent cousues à leurs habits. »

Léonor de Récondo parle de son roman « Amours »

Il s’en passe aussi, des choses secrètes, Derrière la porte, roman de Sarah Waters, autrice anglaise emblématique de la littérature lesbienne. Caresser le velours ; Du bout des doigts (prix Somerset Maugham) ; Ronde de nuit… Ses romans, toujours consacrés à des histoires de femmes transgressant les codes et les mœurs de leur époque, sont empreints d’une tension charnelle et sexuelle.

Éditions 10/18 2016. 727 p., 10,20 eur.

Derrière la porte nous emmène en Angleterre en 1922. Frances habite avec sa mère. Elles accueillent un couple de jeunes mariés. Frances et Lilian, la jeune épouse, vont très vite se rapprocher. Sarah Waters décrit avec une plume affûtée ce qui se passe derrière la porte de Frances, où se dessine une passion dévorante entre deux femmes.

Classiques

« Je creusais dans son cou avec mes dents, j’aspirais la nuit sous le col de sa robe : les racines d’un arbre frissonnèrent. Je la serre, j’étouffe l’arbre, je la serre, j’étouffe les voix, je la serre, je supprime la lumière. »  Dans un registre moins contemporain, notre bibliothèque érotique compte aussi Thérèse et Isabelle de Violette Leduc, romancière française sulfureuse tombée follement amoureuse de Simone de Beauvoir, à qui elle consacre d’ailleurs un cri d’amour dans L’Affamée. Dans Thérèse et Isabelle, écrit en 1954 (mais dont la version intégrale non censurée ne sera publiée qu’en 2000), elle raconte la passion physique qui naît entre deux adolescentes dans un pensionnat.

Folio 2013. 160 p., 5,90 eur.

« J’essaie de rendre le plus exactement possible les sensations éprouvées dans l’amour physique. Il y a là sans doute quelque chose que toute femme peut comprendre. Je ne cherche pas le scandale mais seulement à décrire avec précision ce qu’une femme éprouve alors », expliquera l’autrice. Cette histoire est fortement inspirée de sa vie, comme tous ses romans, puisque Violette Leduc elle-même, pensionnaire dans les années 1920, vivra deux amours interdites avec une camarade et une surveillante.

Éditions L’âge d’homme 2014. 160 p., 10 eur.

On pense aussi au magnifique Rempart des Béguines (1951) de la Belge Françoise Mallet-Joris, où Hélène, une jeune fille de quinze ans, s’abandonne à des plaisirs intenses, hors-la-loi et douloureux avec l’affranchie Tamara, l’amante de son père.

Directs et visuels

Dans un registre plus cash et mis en images, citons Anne Archet, le pseudonyme d’une autrice-blogueuse montréalaise. Dans Le carnet écarlate. Fragments érotiques lesbiens, forme de journal intime, elle raconte, avec une plume crue et subversive, le désir et l’érotisme lesbiens dans leur multiplicité, évoquant sa première fois, ses expériences de sadomasochisme ou encore de sexe à trois. « Chaque nuit je m’endors cul nu, les cuisses poisseuses et la main dans sa culotte – jamais l’inverse. » Les textes sont illustrés par Mélanie Baillairgé, dont le crayon est également affranchi du « sexuellement correct ».

Éditions du remue-ménage 2014. 144 p., environ 20 eur.

Du côté de la bande dessinée, on pense évidemment à l’album Le bleu est une couleur chaude, de Julie Maroh, histoire lesbienne adolescente, de même qu’à Corps sonores, son dernier album, qui raconte des histoires d’amour et de désir hétéro- et homosexuelles.

Glénat 2010. 160 p., 17,50 eur.

 

Glénat 2017. 160 p., 17,50 eur. 304 p., 25,50 eur.

Incontournable également : Alison Bechdel. Son nom ne vous est pas inconnu : c’est elle qui est à l’origine du « test de Bechdel » pour évaluer la présence féminine dans les œuvres artistiques. Ce test a été créé dans l’un des épisodes de Dykes to Watch Out for (Des gouines à suivre). Cette série, construite de 1983 à 2008, dépeint la vie de lesbiennes et bisexuelles dans un décor de contre-culture américaine. Alison Bechdel y évoque tout ce qui fait la vie : amitiés, questions politiques, mariages, ruptures, et forcément… sexe !

Éditions Même pas mal 2016. 224 p., 25 eur.
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