Selma Benkhelifa : « Cool sur tout, sauf sur le foulard »

© Diane Delafontaine

Selma Benkhelifa, juriste et militante des droits humains prend régulièrement la plume pour dénoncer injustices et inégalités. Ce mois-ci, elle est indignée par l’interdiction faite à une jeune femme de porter le foulard lors d’un voyage de rhéto.

« C’est une habitude, presque une tradition : les élèves de 6e année secondaire partent en voyage de rhéto. La classe de ma fille n’a pas dérogé à la coutume et les élèves sont partis à Barcelone. Un très beau voyage mais… Parce qu’il y a un « mais », sinon je n’écrirais pas.

Quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre qu’une amie de ma fille s’est vu interdire de porter son voile à Barcelone. Motif ? Règlement de la Ville de Bruxelles.

J’ignorais que la Ville de Bruxelles avait une légitimité quelconque pour réglementer une tenue vestimentaire à Barcelone ou ailleurs dans le monde. Si on m’explique qu’il faut appliquer le règlement de l’école lors des voyages scolaires, parfait. Je ne peux qu’accepter. Sans pour autant être d’accord avec ce règlement sur le voile, mais c’est un autre débat.

Le voyage de rhéto consacre la fin d’un cycle, le dernier voyage des secondaires avant de s’envoler vers l’université ou ailleurs. Les élèves sont grands, beaucoup sont déjà majeurs. En général, les profs qui les accompagnent sont détendus, quasiment copains et pas très regardants sur le règlement. Les élèves fument et boivent de l’alcool, parfois avec excès. Ces comportements sont évidemment interdits à l’école, mais tolérés lors du voyage de rhéto. Idem pour les tenues vestimentaires : le jeans à trous, les mini-shorts ou la casquette à l’envers sont habituellement prohibés dans l’enceinte des écoles mais autorisés à cette occasion.

Je voudrais qu’on m’explique pourquoi tout le monde est cool et permissif par rapport au règlement, sauf en ce qui concerne cette jeune fille pour qui le Règlement (avec un R majuscule, s’il vous plaît) s’applique dans toute sa sévérité. Faire preuve de souplesse pour les uns et d’une rigueur démesurée pour les autres, cela pose la question de l’islamophobie et la question de l’exclusion.

Que veut-on obtenir avec ce genre d’interdit ? Que les jeunes filles voilées ne voyagent plus ? Qu’elles soient exclues des sorties scolaires ? Ou alors qu’elles plient, qu’elles cèdent, juste pour bien leur montrer qui est le chef ? Pourquoi ne pas les laisser profiter pleinement de ce voyage comme elles l’entendent ? Quel message fait-on passer ? Se saouler, fumer, sortir en discothèque, c’est acceptable, toléré avec un sourire complice. Porter le voile est inacceptable : on ne peut pas céder sur l’« essentiel ».

Qu’est-ce qui est essentiel ? La défense des valeurs communes que nous souhaitons inculquer aux jeunes nécessite de se mettre d’accord sur le socle commun. Selon moi, c’est la liberté, l’égalité homme-femme, la tolérance, l’inclusion, la non-discrimination, la laïcité et la lutte contre les inégalités sociales. La laïcité, c’est la séparation entre la religion et l’État. Elle n’est pas mise en péril quand une jeune fille porte un voile, particulièrement dans les rues de Barcelone. La liberté, la tolérance, l’inclusion et la non-discrimination, par contre, sont en péril lorsqu’on impose des interdictions absurdes. »

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