Chronique d’une grève : quand les Espagnoles ont arrêté le monde

Par N°209 / p. 18-21 • Mai 2018

En Espagne, le 8 mars dernier, six millions (oui, millions !) de personnes répondaient à l’appel à la grève d’une plateforme féministe. Plus de cinq millions d’entre elles ont aussi défilé dans les rues des grandes villes du pays à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Les Espagnoles dénonçaient principalement les discriminations sexistes dans le monde du travail, les violences envers les femmes et la persistance des inégalités dans la sphère privée. Depuis Barcelone, Méri T. Silanes nous explique comment elle a vécu de l’intérieur un événement aussi historique.

8 mars 2018 : la Journée internationale des droits des femmes fut un moment historique, à Barcelone (photo) et partout en Espagne. © Newzulu / Miquel Llop

En 2017 déjà, une grève des femmes avait eu lieu. Mais cette fois-ci, des organisations féministes ont appelé à la grève générale. Car notre rage et notre indignation se sont accrues.

Une année terrible

En 2017, on a vu à quel point le traitement médiatique, institutionnel, politique et judiciaire fait partie de l’engrenage des violences. Juana, par exemple, survivante de violences conjugales, s’est cachée avec ses enfants pour ne pas devoir les laisser à son agresseur ; elle a été condamnée par la Justice, parce qu’elle protégeait ses enfants ! C’est aussi l’histoire d’une « bande de potes » qui ont violé une jeune fille lors des fêtes de San Fermín. Les médias ont culpabilisé la victime et remis en cause son témoignage d’une manière répugnante… En 2017, au moins 56 femmes ont été tuées par leur compagnon ou ex ; depuis 2013, 23 enfants ont été assassiné·es par le compagnon ou ex de leur mère. L’État a signé un « accord » contre les violences conjugales comprenant plus de 260 mesures concrètes, mais le financement est insuffisant. Ça suffit !

De nombreuses revendications

La dénonciation des violences envers les femmes était l’une de nos revendications principales, mais il y en avait d’autres : le droit de décider de son propre corps et de sa sexualité ; le rejet de l’islamophobie et du racisme ; le refus des centres fermés pour les étranger·ères sans papiers (car aucune femme n’est illégale !) ; la dénonciation de l’exploitation des femmes dans la sphère privée, des différences de salaire, des plafonds de verre, du modèle hégémonique hétérosexuel ; la nécessité d’une éducation non sexiste dès la maternelle et jusqu’à l’université…

Espagne : les femmes en grève – Euronews

Plusieurs semaines avant la grève, des séances d’information et des ateliers ont eu lieu sur les marchés, dans les collèges, les entreprises… Des organisations féministes, des collectifs de femmes et la CNT (le syndicat anarchiste) ont appelé à la discussion et au renforcement des femmes pour qu’elles adhèrent, chacune à sa manière, à la grève. Il faut aussi dire que malgré la volonté des organisations à l’initiative de la grève de reconnaître l’imbrication des différents systèmes de domination (sexisme, racisme, capitalisme), malgré leur volonté d’inclusion, quelques collectifs de femmes racisées, en particulier afroféministes, ne se sont pas sentis représentés et ont affiché leur opposition à la grève. Une prise de position qui nous rappelle qu’on doit toujours écouter, et se poser des questions !

La nuit est à nous !

À Barcelone, le 7 mars, dès la tombée de la nuit, des centaines de femmes se sont rassemblées dans une manifestation non mixte. C’était une expérience incroyable. La manifestation n’était pas autorisée officiellement, le parcours était secret. Aucune banderole politique, aucune pancarte, aucune consigne. Pendant le parcours, nous avons lancé des cris de rage contre les discriminations, des cris de joie d’être ensemble, et nous avons laissé des graffitis sur les murs des institutions publiques. Nous n’avons pas chanté : ce n’était pas une manif festive. On voulait montrer qu’on était là, nombreuses, et qu’on était sérieuses : il est temps que ces injustices envers 50 % de la population s’arrêtent.

Nous avons arpenté les rues du centre-ville pendant trois heures, d’un bon pas. Des larmes d’émotion coulaient : quand des femmes plus âgées sortaient sur leur balcon attacher leur tablier – symbole de la grève –, quand des enfants nous montraient par la fenêtre des dessins avec des cœurs et applaudissaient, quand d’autres femmes occupaient les balcons pour un concert de casseroles (une forme de protestation populaire)… Dans tous nos yeux, la même émotion. Quel pouvoir, quelle énergie d’être ensemble ! Nous nous sommes quittées, conscientes que le lendemain matin, nous allions nous réveiller tôt pour vivre un moment historique. Nous, les femmes, qui faisons tourner le monde, avions décidé de l’arrêter pendant 24 heures !

Grève générale sans précédent pour les femmes en Espagne – CNews

Jour G, comme grève

Jeudi 8 mars, les rues se sont réveillées, débordantes de tabliers. Des peintures s’affichaient sur les murs, des cordes mauves étaient ficelées autour des bancs et des arrêts de bus, pour les bloquer. Dès 8 heures, les femmes étaient déjà ensemble, criant, distribuant des tracts, des pancartes destinées aux commerces ouverts souhaitant malgré tout rendre visible leur soutien à la grève, des affiches « service minimum » pour les femmes qui se baladaient avec des poussettes… Il y avait des piquets de grève devant des institutions, des banques, des centres commerciaux. Si déjà à 8 heures c’était comme ça, qu’est-ce que ce serait à 18h30, pour la manif ?

Si déjà à 8 heures c’était comme ça, qu’est-ce que ce serait à 18h30, pour la manif ?

Une grève de femmes, c’est un arrêt du travail rémunéré, mais aussi de la consommation, du travail domestique et de soin aux autres. À ce propos, vous savez bien que les hommes veulent souvent participer aux mobilisations des femmes. C’était prévu ! Ils étaient appelés à tenir les garderies organisées, à cuisiner des repas collectifs pour les manifestantes, à s’occuper de la maison pour permettre aux femmes de rejoindre la mobilisation, à se porter volontaires dans les entreprises pour prendre en charge le service minimum.

On débordait déjà des trottoirs, coupant la circulation au son des percussions. « On est fâchées ! On veut se faire entendre ! On veut que cela change, et vite ! » Et au fur et à mesure de la journée, on était encore plus nombreuses, plus fortes ! L’une de nous entamait un chant : toutes les autres suivaient. L’une te prêtait un chansonnier, l’autre le maquillage mauve, l’autre enfin un morceau de carton pour écrire ton coup de gueule…

8 mars 2018, Barcelone. « Des organisations féministes disent qu’on était 500.000 personnes à Barcelone. Des médias disent 200.000. Franchement, on se moque des chiffres : nous avions l’impression d’être TOUTES là », raconte Méri à axelle. © Newzulu / Miquel Llop

« Sans les filles, pas de révolution ! »

À 13h30, avec certaines, nous nous sommes arrêtées pour manger sur une place. Au coin, il y avait une école primaire. Les élèves, en récréation, entendaient les tambours, les cris : « Vive la lutte féministe ! » et « Sans les femmes, il n’y a pas de révolution ! » Alors, ces enfants, collé·es à la grille de la cour, se sont mis·es aussi à chanter. Les femmes présentes sur la place les ont applaudi·es et, tout d’un coup… quatre petites filles se sont écriées : « Sans les filles, il n’y a pas de révolution ! » Je n’ai pas de mots pour vous décrire l’émotion que nous avons ressentie.

Beaucoup se préparaient à nous rejoindre, y compris les femmes avec une poussette et celles qui se déplacent en chaise roulante, pour lesquelles une voie spéciale était prévue.

Enfin, la manif du soir fut l’explosion. Même si les syndicats, sous pression, qui ont soutenu uniquement un arrêt de deux heures, ont rempli la rue avec leurs drapeaux. Même si beaucoup d’hommes n’ont pas respecté les consignes sur la non-mixité au cœur de la manifestation… Nous avons suivi un camion avec des DJettes, où des femmes de tous âges et de toutes origines dansaient à tour de rôle. Le véhicule était surmonté d’une vulve géante, une « exilée politique », interdite récemment dans une manifestation à Madrid.

Les femmes d’Espagne se mettent en grève pour la Journée internationale des droits des femmes – Daily Mail (en anglais)

Des organisations féministes disent qu’on était 500.000 personnes à Barcelone. Des médias disent 200.000. Franchement, on s’en moque : nous avions l’impression d’être TOUTES là. Malgré un système fait pour nous diviser, nous nous sommes trouvées. Femmes blanches et racisées, salariées et chômeuses, sourdes et chanteuses, celles qui dansent et celles qui revendiquent le droit de ne pas danser, lesbiennes, hétéros et trans, mères célibataires et mères heureuses en mariage (très peu nombreuses, soit dit au passage)…

Le lendemain, les femmes ont repris leur vie. C’était une sensation bizarre : j’avais l’impression que les dessins mauves sur nos joues n’étaient pas bien effacés. En route vers mon boulot, je regardais les femmes dans le wagon du métro. Je les imaginais, la veille, criant, chantant ou discutant avec leurs copines. Alors que je descendais de la rame, je les ai vues, montant l’escalier mécanique vers la sortie. Elles n’attendaient pas que l’escalator les dépose en haut : elles montaient les marches. Je les ai rejointes, en me disant : NOUS SOMMES PRESSÉES d’avoir une nouvelle société !

Retrouvez le témoignage de quatre autres grévistes espagnoles dans notre édition de mai (n° 209).

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